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De la rue au logement minuscule : « À Lyon, on ne m’a jamais donné la chance de m’en sortir »
Société 

De la rue au logement minuscule : « À Lyon, on ne m’a jamais donné la chance de m’en sortir »

par Laure Solé.
Publié le 4 avril 2022.
Imprimé le 29 novembre 2022 à 07:48
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Linda a 45 ans et élève seule ses quatre enfants. Arrivée à Lyon en 2006, elle n’a jamais réussi à vivre correctement dans un logement : elle est passée de la rue, aux studios d’un marchand de sommeil pour finalement atterrir dans un logement social non fonctionnel à Lyon 8e. Un parcours de vie marqué par la précarité qui lui a laissé un sentiment d’amertume.

Linda (son nom a été changé pour préserver son anonymat) est originaire de la banlieue parisienne. Elle a pris son indépendance à 20 ans, un BTS vente en poche. Elle a alors habité dans le 93, en banlieue parisienne, à côté de la gare de Bondy. En 2006, âgée d’une petite trentaine d’année, elle s’est séparée de son ex conjoint et a décidé de tout recommencer à Lyon. Elle est partie avec son premier fils âgé de 6 ans, pour rejoindre son nouveau compagnon :

« À Paris, l’appartement était bien, mais je ne voulais pas que mon fils grandisse dans cette ambiance. Dehors, il y avait tout le temps des problèmes. J’avais envie d’autre chose pour lui. »

Elle a retrouvé son nouveau conjoint à Villeurbanne. Il y était hébergé gracieusement par une amie qui a aussi accepté de l’accueillir avec son fils. Linda a inscrit son fils à l’école, mais au bout de quelques mois, une dispute a éclaté entre le couple et leur hôte, qui leur a demandé de partir précipitamment :

« La première nuit, on l’a passée dans la voiture. Dès le lendemain, on a passé la journée à essayer de se reloger. Après, on a dormi à l’hôtel le moins cher de la région lyonnaise : un Formule 1 à Vaulx-en-Velin. »

« Il me manquait 50 centimes pour acheter un repas à mon fils »

Linda raconte une période d’un peu plus d’un mois d’errance, où elle, son fils et son compagnon ont cherché un endroit où s’installer temporairement :

« Mon conjoint est parti de son côté pour essayer de trouver un peu d’argent. On s’est retrouvé à la rue tous les deux, avec mon grand de six ans. Il me manquait 50 centimes pour lui acheter un repas. J’ai même fini par faire le 15 [numéro pour l’hébergement d’urgence]. »

Linda a donc été hébergée en urgence dans le centre d’accueil de Villeurbanne. Elle en garde un souvenir amer :

« La nourriture n’était vraiment pas bonne. Je laissais mon fils manger car il avait faim mais moi ça me dégoûtait. En plus, ce n’est vraiment pas sécurisant, on est avec des gens qu’on ne connaît pas, il y a des personnes qui te regardent tout le temps du coin de l’oeil. »

« Le jour je voyais cette richesse, le soir je dormais dans ma voiture »

Linda a fini par demander à sa mère de venir chercher son fils pour le ramener en Normandie, sa région d’origine :

« Il fallait protéger le petit. Il a manqué l’école, mais je ne voyais pas comment faire autrement. »

La poussette pour jumelles poussée par Linda, qui bataille pour obtenir un logement décent à Lyon. ©LS/Rue89Lyon
La poussette pour jumelles devant Linda, qui bataille pour obtenir un logement décent à Lyon. ©LS/Rue89Lyon

Linda a dormi quelques semaines dans la voiture avec son conjoint. Après quelques semaines, elle a trouvé un travail de femme de ménage qui lui a permis de recommencer à gagner un peu d’argent. À l’époque, elle l’imaginait comme un job de dépannage avant de retourner dans la vente :

« Ça a duré 5 ans. Pendant 5 ans, j’ai fait du ménage pour une paye de misère, dans des chambres d’hôtel, parfois même des étoilés. Le jour je voyais toute cette richesse, le soir je dormais dans ma voiture ou dans des appartements de misère. »

« Je touchais la CAF, mais j’avais l’impression de vivre en clandestin »

Un peu plus d’un mois après son embauche comme femme de ménage, Linda a rencontré un homme que la mère de famille nomme tout naturellement « marchand de sommeil » :

« Il nous a logés dans une vieille maison qu’il avait découpée en appartements, dans le Vieux-Lyon [5e arrondissement, ndlr]. C’était un tout petit studio, de 25 m² envrion. Il y avait de l’humidité partout. Il n’y avait pas de vraie porte d’entrée, il y avait un espace de dix centimètres dessous et une toute petite serrure. J’avais toujours peur qu’on vienne nous voler. »

Le conjoint de Linda avait lui aussi un fils, qui les a rejoints dans ce minuscule logement. Au bout d’un an, leur propriétaire a trouvé un appartement un peu plus spacieux pour la famille :

« Il nous a basculés dans une plus grande pièce, à côté de l’école primaire Château-Gaillard à Villeurbanne. On y a vécu cinq ans, à quatre. Je travaillais tous les jours, notre appartement était déclaré car je touchais la CAF [aides sociales au logement], mais j’avais quand même l’impression de vivre en clandestin. »

Pour trouver un logement à Lyon, Linda a écrit au préfet tous les ans

En 2010, Linda a retrouvé un travail de caissière -à Lidl cette fois-ci- et est tombée enceinte d’un second enfant. Elle s’est donc attelée à la rédaction d’une lettre au préfet, une tradition qu’elle a initiée l’année de son arrivée à Lyon :

« Chaque année, j’ai écrit une lettre au préfet. Je lui disais comme je travaillais, comme j’étais une citoyenne honnête et pourtant, je vivais dans un minuscule appartement insalubre. »

Pourquoi seulement le préfet ? Pour Linda, c’est évident :

« Pour moi c’est le plus proche du Président de la République. Et puis j’allais tout le temps voir une association d’aide au logement à Cusset [quartier de Villeurbanne, ndlr]. Ils ne m’ont jamais aidée à me sortir de là, ça m’a fatiguée. »

Il semble que cette année-là, le préfet a tendu l’oreille car on a proposé à Linda un logement social. Elle ose une autre lecture des événements :

« J’avais un emploi moins précaire que femme de ménage. J’ai l’impression que ça joue drôlement pour être éligible et avoir l’accès à un logement social. »

C’est Lyon Métropole Habitat, premier bailleur social de la métropole de Lyon qui a fait visiter à Linda un logement. L’appartement qu’elle occupe encore aujourd’hui se trouve sur l’avenue Berthelot, dans le quartier du Bachut (Lyon 8e).

« Si je n’acceptais pas ce logement à Lyon, on ne m’en proposerait pas d’autre »

L’immeuble de dix étages surplombe le Casino proche de l’arrêt de tramway « Mairie du 8e ». L’appartement de Linda se situe au huitième étage mais n’est accessible que du neuvième. Après avoir pris l’ascenseur, il faut traverser un long couloir gris et ouvert sur l’extérieur duquel on aperçoit la tour crayon.

On entre dans le bâtiment par un grand sas vitré.

Un sas que Linda partage avec sa voisine, et qui débouche sur un escalier abrupt, lequel descend sur la porte d’entrée de son appartement.

Le couloir de l'immeuble de Linda, qui bataille pour obtenir un logement décent à Lyon. ©LS/Rue89Lyon
Le couloir de l’immeuble géré par Lyon Métropole Habitat à Lyon 8è. ©LS/Rue89Lyon

L’architecture de l’appartement de Linda est tout aussi étonnant que le chemin qu’il faut emprunter pour y accéder. Le salon fait la moitié de l’appartement et un mur le traverse en partie pour créer deux espaces distincts qu’il est impossible d’isoler l’un de l’autre. Un petit couloir débouche sur deux petites chambres mitoyennes en passant par une petite pièce cuisine ainsi qu’une salle de bain non moins étroite.

A l’époque, à la première visite, Linda a tout de suite souligné l’architecture peu fonctionnelle et les matériaux de piètre qualité qui étaient et sont encore ceux de l’appartement :

« J’ai dit à haute voix que les murs étaient nus, que c’était directement du plâtre. La personne qui me faisait visiter m’a alors dit que ça allait être changé vite fait, que c’était temporaire. »

C’est Linda qui finira par tapisser les murs elle-même, un an plus tard. À la visite, elle a continué de lister les malfaçons apparentes. Ils devaient être cinq à habiter l’appartement, et il n’y a que deux chambres dans le logement. L’agent aurait coupé court à ses remarques :

« On m’a fait comprendre que si je n’acceptais pas celui là, on ne m’en proposerait pas d’autre. »

Linda a donc accepté précipitamment l’appartement :

« C’était quand-même un château, par rapport à ce dans quoi je vivais à ce moment-là. Le quartier est sympa en plus. Enfin la vie s’annonçait mieux. »

« On a souvent des inondations inexpliquées »

Elle déclare avoir vite déchanté après son installation, et cite bon nombre de problématiques déjà rencontrées par la rédaction au cours des articles réalisés dans le cadre de notre opération « Quartiers connectés », tantôt à la Duchère (Lyon 9e) et dans le quartier Etats-Unis (Lyon 8e) :

« D’abord il y a eu les rats. Les parties communes en sont infestées, le sous-sol, les garages, les locaux poubelles, dans les coursives du rez-de chaussée, parfois ils arrivent même à rentrer dans les appartements des premiers étages. »

Il y a aussi eu les refoulements dans la cave :

« La cave est régulièrement inondée par les eaux usées, même dans nos appartements, on a souvent des inondations inexpliquées. Lyon Métropole Habitat met généralement trois ou quatre jours pour intervenir… quand ils interviennent. »

Le jour du reportage, des infiltrations d’eau humidifient le sol de la salle de bain de Linda. Celles-ci semblent s’échapper des dalles aux fondations de la douche.

Pour Lyon Métropole Habitat, il n’y a aucun problème structurel qui explique les refoulements dans l’immeuble de Linda :

« Les caves sont condamnées. Il y a en revanche des fuites d’eau ou des problèmes de refoulement des toilettes dans certains logements (comme dans tous les immeubles), il s’agit en général de refoulement dus à des lingettes jetées dans les toilettes ou à des problème de dégâts des eaux entre locataires. »

Dans l’appartement de Linda à Lyon : « On a vu de plus en plus de fissures »

Au sujet des rats, le bailleur social assure prendre le problème très au sérieux :

« Des actions de dératisation sont programmées à raison de deux fois par an dans les parties communes. »

Dès ses premiers mois sur place, la mère de famille a observé que les lumières des sas d’entrée, couloirs et escaliers arrêtaient souvent de fonctionner, de même que les ascenseurs tombaient régulièrement en panne. En moins de deux ans, Linda a vu les interrupteurs et la robinetterie de son logement tomber en pièces. Elle poursuit :

« On a observé de plus en plus de fissures sur les murs, et l’eau s’infiltre souvent dans les cloisons. Des équipes sont intervenues deux fois pour venir consolider les balcons, ce n’était pas rassurant. »

L'eau s'infiltre tout le temps sur le sol de la salle de bain du logement situé à Lyon 8è. ©LS/Rue89Lyon
Des refoulements et des fuites inondent souvent le sol de la salle de bain du logement situé à Lyon 8è. ©LS/Rue89Lyon

Linda déclare avoir vu ses conditions de vie s’appauvrir année après année :

« Un jour, ils ont déclaré que les espaces verts au pied de l’immeuble ne nous étaient plus accessibles. Maintenant, ils servent de dépotoir pour les grandes enseignes au rez-de-chaussée. On paye encore ces espaces verts dans nos charges locatives. »

« Ça faisait trois mois que je vivais avec des punaises de lit »

Lyon Métropole Habitat assure qu’il n’y a aucun risque de structure dans le bâtiment :

« S’il y avait eu un danger, le balcon ne serait plus accessible. Si un locataire constatait des fissures anormales sur un balcon, il devrait le signaler aussitôt et LMH prendrait les mesures pour le condamner avant de faire des travaux. »

L’événement qui a marqué une rupture totale de confiance entre Linda et son bailleur social a eu lieu en février 2019 :

« Un jour, j’ai vu quelque chose bondir d’un de mes murs. Puis j’en ai vu un autre, et puis encore un autre. C’était des punaises de lit. J’ai tout de suite écrit à l’agence, qui m’a superbement ignorée. »

Linda s’est rendue chez tous ses voisins mitoyens, et a découvert qu’eux aussi, étaient infestés :

« Je passais mes journées à téléphoner à l’agence, je me suis rendue au moins dix fois dans leurs locaux. J’ai loué une détapisseuse à mes frais, j’ai jeté toutes les étagères en bois que j’avais. J’ai essayé de faire partir toute seule les punaises de lit, mais quand on habite un immeuble, la désinfection doit être globale. »

« Ils ont laissé le problème se propager dans mon logement à Lyon »

La mère de famille poursuit  :

« Ça faisait trois mois que je vivais avec des punaises de lit. Je leur ai dit que je voulais qu’ils me donnent une date pour venir désinfecter chez moi. Ils essaient toujours de dire que tout est à notre charge, mais ça, je savais que c’était à eux de le payer. »

Linda a un rire nerveux :

« Il faut dire que je n’avais pas les moyens de payer une désinfection contre les punaises de lit. »

Elle précise :

« Surtout qu’ils ont laissé le problème se propager et s’installer. J’en ai parlé avec mes voisins, on était dépassés, désespérés. Alors j’ai décidé de me rendre dans leurs locaux, pour leur faire comprendre la détresse dans laquelle on était. »

Linda détaille :

« Ils ont à peine commencé à m’écouter qu’ils m’ont dit : ‘on vous recontactera, il faut prendre rendez-vous’… »

Pour son logement à Lyon : « J’ai appelé la police »

La mère de famille raconte que ce jour là, en désespoir de cause, elle a commencé à s’énerver, à crier :

« J’ai vu qu’ils ne me prenaient pas au sérieux, que j’étais comme une nuisance à leurs yeux, alors j’ai appelé la police. »

La police se serait rapidement rendue sur les lieux :

« J’étais en train d’expliquer au policier le problème des punaises de lit quand l’agent de Lyon Métropole Habitat a sorti les papiers pour planifier une intervention. Comme par magie. »

Une équipe de désinfection est intervenue dans les deux semaines suivantes :

« Ils ont désinfecté tous les appartements qui avaient des punaises de lit. La société qui s’en occupait a utilisé un chien pour s’assurer qu’il ne restait pas un seul appartement avec des punaises de lit, pour ne pas que ça reparte de plus belle deux mois après. »

Une description qui colle bien à la société Côtière Hygiène Assainissement, qui a travaillé souvent avec les bailleurs sociaux de la métropole. L’été dernier, Rue89Lyon a notamment rencontré Romain Jarjaval, en charge de la détection canine des punaises de lit avec son chien Pexel.

« J’ai été interdite d’agence »

Pour Linda, ce « coup de gueule » a été particulièrement bénéfique, pour elle, comme pour sa voisine du dessous :

« On n’a rien payé et ils sont intervenus rapidement. C’est triste que pour avoir le minimum on soit obligés de faire un bordel comme ça. »

Un « bordel » qui a marqué l’agence au point de lui envoyer un courrier de non-recevoir pour les années qui ont suivi. Linda rit jaune :

« J’ai été interdite d’agence. Ils m’ont envoyé un courrier pour dire qu’au vu de mon comportement peu courtois, ils ne me recevraient plus à l’agence. Je crois que ce n’est plus valable depuis qu’ils ont déménagé leurs locaux. »

La chambre du fils et des jumelles dans le logement de Linda, à Lyon 8è. ©LS/Rue89Lyon
La chambre du fils et des jumelles de Linda, dans un logement situé à Lyon 8è. ©LS/Rue89Lyon

En bisbille avec son bailleur : « Ils m’ont ignorée comme pour me punir »

Pour Linda, cette altercation a eu un impact durable sur ses relations avec Lyon Métropole Habitat :

« J’ai eu un problème de robinet dans les mois qui ont suivi, ils ne m’ont jamais répondu. Pour moi, ils m’ont ignorée pour me punir. »

Lyon Métropole Habitat reconnaît qu’il y a eu une « forte mobilisation des habitants » pour traiter le problème des punaises de lit :

« Le bailleur a traité toute la barre entre 2019-2020 et surtout 2021 grâce à une forte mobilisation des habitants. Lyon Métropole Habitat a pris à sa charge tous les coûts y compris ceux qui sont normalement à la charge des locataires. Cela représente un montant global de plus de 22 000€ en 2021. »

Au sujet de l’interdiction d’agence imposée à Linda, Lyon Métropole Habitat accorde avoir déjà eu recours à ce type de mesure :

« Si une locataire a été interdite d’agence, c’est qu’elle a du se montrer insultante ou injurieuse envers un ou des collaborateurs de Lyon Métropole Habitat. »

Linda raconte avoir échappé de peu à l’expulsion de son logement en 2020 :

« Quand on a été en impayés en 2020, l’agence n’a pas tardé une seule seconde à démarrer une procédure d’expulsion. J’ai essayé de leur expliquer qu’à ce moment là c’était soit faire manger mes enfants, soit payer le loyer. Ils n’ont rien voulu savoir. »

Linda a échappé à l’expulsion de son logement à Lyon

Pourtant, la soudaine situation d’impayé de la famille s’expliquait bien : pendant la crise Covid, le mari de Linda qui était vendeur de jouets sur les marchés de Lyon n’a pas pu continuer à exercer. Son auto-entreprise a même fait faillite. Linda, elle, a continué de travailler tous les jours comme caissière :

« Heureusement, on a pu toucher les aides de l’Etat pour les auto-entreprises pendant la crise. Elles nous ont permis de payer le retard de loyer et les frais de la procédure. »

Peu après, Linda est tombée enceinte. Son conjoint, lui, est tombé malade, on lui a diagnostiqué un cancer des poumons :

« Il est décédé en août 2021, quelques mois après la naissance de deux jumelles. »

Linda s’est alors retrouvée seule avec un fils de 6 ans et deux bébés :

« J’ai dû arrêter de travailler. Je ne vois pas comment j’aurais pu faire autrement. C’est dommage car depuis 5 ans je travaillais au petit Casino de Monplaisir [Lyon 8è ndlr] et je m’y plaisais beaucoup plus que tous les autres postes que j’ai eus. J’étais même devenue caissière principale. »

Le sort s’est acharné sur Linda : les deux ascenseurs de son immeuble sont tombés tour à tour en panne, parfois les deux en même temps :

« J’étais coincée chez moi, au 8è étage. Ca a duré au moins trois mois. Des fois, un ascenseur recommençait à fonctionner un jour ou deux, et puis retombait en panne. »

« J’avais l’impression de tout faire pour sortir de la galère, et on ne s’en sortait jamais »

En trois mois, le fils de Linda a raté l’école deux fois à cause des pannes d’ascenseur :

« Je ne peux pas laisser mes filles d’à peine un an toutes seules chez moi. Il n’y a pas vraiment de solution quand on habite seule au 8è étage sans ascenseur avec trois enfants dont deux bébés. Je ne peux pas descendre la poussette double par les escalier sur huit étages. »

Elle évoque sa culpabilité :

« Je ne voulais pas que mon fils manque l’école, lui-même était vraiment triste. C’était dur. J’avais l’impression de tout faire pour qu’on se sorte de la galère, et on ne s’en sortait jamais. »

Lyon Métropole Habitat explique notamment ce problème par un souci de réapprovisionnement en pièces de rechange :

« Les fournisseurs sont principalement situés en Asie ou en Europe de l’Est. En effet, les délais de livraison se sont considérablement allongés depuis le début de la crise sanitaire. »

Le bailleur précise tout de même :

« La panne située au rez-de-chaussée de l’allée 321 est due à une dégradation volontaire et intentionnelle et non à un problème de vétusté. »

Et conclut :

« Par ailleurs, à titre de dédommagement pour le dernier trimestre 2021, un geste commercial de 30 euros par locataire a été appliqué. Enfin, les travaux de remplacement de portes palières et de portes cabines sur les deux ascenseurs de la résidence sont programmés courant 2022 pour un montant total de 45 000 €, à la charge exclusive de Lyon Métropole Habitat. »

« Quand je compare avec le 93, je trouve que la banlieue parisienne était plus sociale que Lyon »

Certains jours, Linda a demandé à l’un ou l’autre de ses voisins de veiller sur ses filles le temps qu’elle emmène son fils à l’école :

« J’ai un voisin qui travaille de nuit. Quand il rentrait du travail, je lui demandais de veilleur sur mes filles pendant 20 minutes le temps que j’emmène mon fils à l’école. Le pauvre, je le prenais presque en otage. »

Linda déclare avoir reçu un soutien réel de la part de ses voisins et voisines depuis le décès de son mari :

« Il y en a quelques-uns qui ont gardé mes filles par exemple. A l’école de mon fils aussi, son instituteur a fait preuve de beaucoup d’empathie. Quand mon fils a développé des troubles alimentaires suite au décès de son père, son professeur a été voir la cantine pour qu’on le laisse manger des plats que je lui prépare. »

En revanche, Linda ne s’est pas sentie particulièrement accompagnée par les assistantes sociales de la Maison de la Métropole pour les Solidarités de Bachut :

« Quand je compare avec ce que j’ai connu dans le 93, je trouve que la banlieue parisienne était plus sociale que Lyon. C’était la zone dans les rues, mais j’ai toujours trouvé un logement qui correspondait à ce dont j’avais besoin. Si je compare, la vie dans les rues est bien mieux à Lyon que dans le 93, mais le social n’y est pas du tout. »

« Dans le 8è, les seuls dispositifs sociaux qui fonctionnent sont les épiceries sociales et solidaires »

Elle détaille :

« J’ai eu le sentiment d’être un peu plus écoutée à Villeurbanne, mais dans le 8è, vraiment pas du tout. Est-ce qu’il faut aller dans les quartiers 100% prioritaires comme les Minguettes pour être considérée ? J’ai l’impression que dans le 8è, les seuls dispositifs sociaux qui fonctionnent sont les épiceries sociales et solidaires. »

Un message non signé écrit à-même le mur au sujet de l'ascenseur toujours en panne dans un logement de LMH à Lyon 8è. ©LS/Rue89Lyon
Un message non signé écrit à-même le mur au sujet de l’ascenseur dans un logement de Lyon Métropole Habitat à Lyon 8è. ©LS/Rue89Lyon

Et conclut, acerbe :

« Je ne parle même pas de mon bailleur social, Lyon Métropole Habitat. Au décès de mon mari, ils n’ont pas traîné pour récupérer la place de garage et enlever le nom de mon conjoint du bail. »

Linda souhaite quitter son appartement, mais n’y croit pas :

« Je n’ai plus de travail, plus de conjoint, ça n’arrivera jamais. Je vois des constructions d’immeubles dans la ville, mais les logements ne sont pas pour nous. L’impression d’être un clandestin ne m’a jamais quittée depuis que je suis arrivée à Lyon, on ne m’a jamais donné la chance de m’en sortir. »

Les voisins lancent une pétition pour rétablir l’ascenseur

Les voisins de Linda ont essayé, chacun à leur manière, de lui apporter du soutien. Patricia (prénom d’emprunt) habite au deuxième étage, elle connaît Linda depuis des années maintenant :

« J’avoue qu’avant cette année, je lui disais seulement bonjour quand je la croisais. Je pense qu’on est nombreuses à avoir ressenti de l’empathie pour elle, au décès de son mari. Maintenant je l’aide autant que je peux. »

Patricia déclare que de nombreuses locataires ont fait remonter les problèmes d’ascenseur à Lyon Métropole Habitat, mais que face à l’inertie de l’agence, ils ont décidé de rédiger une pétition. On peut y lire :

« Certes, [les pannes] sont peut-être liées au manque de civilité de certains locataires, mais surtout liées en très grande partie à l’office HLM dans la gestion de son parc locatif et à des prises de décisions incohérentes qui contribuent au délabrement de cet immeuble. »

Patricia raconte :

« Le gardien m’a dit que l’agence était furieuse qu’on ait osé placarder les pétitions dans le hall de l’immeuble. Ils lui ont demandé de les enlever. »

Elle conclut :

« Du coup, on a fait du porte-à-porte. »

Lyon Métropole Habitat nie cette version des faits :

« Lyon Métropole Habitat a bien reçu cette pétition mais n’a pas demandé à ce qu’elle soit enlevée. »

« Il paraît qu’on est sur liste d’attente »

Aujourd’hui, la pétition compte 70 signatures représentant chacune un appartement différent de l’immeuble. Patricia déclare :

« Même si les habitants ont tous peur d’être « blacklistés », on ne peut pas continuer comme ça éternellement. »

Patricia fait ici référence à la rumeur très vivace qui circule dans les couloirs du vieil immeuble de dix étages : il y aurait une liste d’habitants considérés râleurs, insistants ou procéduriers placés sur une sorte liste noire. Patricia imagine que « si on est sur liste noire, c’est foutu pour changer de logement ».

En effet, comme Linda, Patricia ne souhaite qu’une seule chose : quitter la barre 321-323 de l’avenue Berthelot. Cela fait aussi plus de dix ans qu’elle y habite et signifie chaque année à son agence son désir de partir :

« Il paraît qu’on est sur liste d’attente. »

Lyon Métropole Habitat fait remarquer le manque de logements dans la métropole pour accéder à toutes les demandes de mutation :

« Il y a concrètement très peu d’offres sur la ville de Lyon avec un taux de rotation très faible, 8% pour Lyon Métropole Habitat. »

Et rappelle la procédure d’attribution des logements de Lyon Métropole Habitat :

« Pour chaque logement à attribuer, la commission examine au moins trois demandes, sauf en cas d’insuffisance du nombre des candidats. Certains demandeurs sont considérés comme prioritaires : les ménages éligibles à la loi DALO, les personnes en situation de handicap, les personnes victimes de violences dans leur foyer… »

L'AUTEUR
Laure Solé

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