À l’assemblée des gilets jaunes de Givors : « les gens ont encore besoin d’exprimer leur colère »
Société 

À l’assemblée des gilets jaunes de Givors : « les gens ont encore besoin d’exprimer leur colère »

actualisé le 21/12/2018 à 15h14

Ce mercredi soir, des « gilets jaunes » organisaient leur première assemblée générale ou citoyenne à Givors. Après plus d’un mois de mobilisation sur les rond-points, de manifestations et autres actions, ces assemblées se multiplient dans le pays. Objectif : clarifier les revendications du mouvement et organiser ses suites.

Alors que des élus de tous bords s’étaient invités dans la salle, les « gilets jaunes » givordins étaient divisés quant à la stratégie à adopter vis-à-vis des politiques.

Ce mercredi 19 décembre, à 20 heures 30, salle municipale Malik Oussekine, Givors. Plus de 150 « gilets jaunes » sont venus participer à la première assemblée générale du mouvement dans la ville. Un nombre plutôt important pour la commune de 20 000 habitants. En comparaison, ils étaient à peine deux fois plus, soit 300, à l’assemblée lyonnaise deux jours plus tôt.

La salle Malik Oussekine était pleine pour cette première assemblée des "gilets jaunes" givordins. © Alexis Demoment / Rue89Lyon.

La salle Malik Oussekine était pleine pour cette première assemblée des « gilets jaunes » givordins. © Alexis Demoment / Rue89Lyon.

« Là, notre popularité est énorme »

Les « gilets jaunes » se sont installés dans la bonne humeur, sans pancartes ni banderoles. Beaucoup ne portaient même pas leur gilet, laissé sur le tableau de bord de leur véhicule. À la tribune, Virginie, une organisatrice de l’événement et ancienne élue d’opposition à la mairie (DVD), regardant la salle se remplir, a annoncé :

« Ce soir, le but c’est de recueillir des doléances et que les gens expriment leur colère. Ils en ont besoin. »

Depuis plusieurs jours, des « gilets jaunes » organisent des assemblées à travers le pays. Elles marquent la volonté d’établir un rapport de force sur la durée face au pouvoir en s’organisant.

Jérôme, un des organisateurs givordins et syndicaliste à la CFDT de longue date, s’est montré optimiste :

« J’avais fait d’autres manifestations avant, mais là, notre popularité est énorme. On le voit sur les rond-points, le nombre de gens qui nous klaxonnent, qui affichent leur gilet sur le tableau de bord. Les gilets jaunes, on est là parce que depuis des décennies le gouvernement n’écoute pas les mouvements sociaux. »

Après un bref rappel des actions déjà menées depuis le 17 novembre – occupation de rond-points et participation à l’occupation de l’Hôtel de région le 7 décembre dernier notamment – les organisateurs ont distribué le micro aux participants pendant plus de deux heures. Timidement au début, puis de plus en plus nombreuses vers la fin, les mains se sont levées pour demander la paroles. Malgré quelques désaccords, des grandes lignes semblaient émerger.

Un « gilet jaune » de Givors, bénévole aux Resto du Cœur, a expliqué devant l’audience :

« Je viens pour tous ceux qui ne peuvent pas venir, en particulier les plus pauvres. Il faut relever tous les minimas sociaux et les salaires ! De l’argent, il y en a : regardez tous les cadeaux qui ont été faits au grand patronat, le CICE qui profite surtout au CAC40. »

Une autre, venue du groupe de « gilets jaunes » de Feyzin, a confirmé :

« Il faut un Smic à 1 500, 1 700 euros net. Et c’est au patronat de payer, aux multinationales. Pas aux petites entreprises ! »

Avec l’élargissement des revendications, des divisions

Pendant l’assemblée, les problèmes sociaux et de pauvreté que vivent de nombreux « gilets jaunes » ont été énumérés : perte de pouvoir d’achat, difficultés pour les retraités, pour l’accès aux soins, à l’éducation, aux transports. Des revendications qui dépassaient donc largement la contestation initiale contre la hausse des taxes sur le carburant.

Un tournant stratégique

Les « gilets jaunes » changent de stratégie pour faire perdurer leur mouvement : assemblées générales et concertations remplacent peu à peu les occupations de ronds-points. Ces dernières sont de plus en plus mises à mal par des évacuations policières, à l’image du rond-point de Feyzin, à quelques kilomètres de Givors, démonté ce jeudi à l’aube, quelques heures à peine après la fin de l’assemblée givordine.

Pour critiquer la situation sociale actuelle, l’assemblée était globalement unanime. Mais lorsqu’il a été question des moyens et des stratégies pour y remédier, les désaccords ont émergé.

Quand Moïse, un « gilet jaune » quarantenaire, a proposé d’instaurer « le référendum d’initiative citoyenne, la possibilité de révocation des élus et le vote obligatoire », quelques grincements de dents se sont fait entendre. Dans la salle, certains, bien que minoritaires, ont semblé désapprouver ces perspectives.

Les soupirs d’agacement ont été encore plus prononcés lorsqu’un retraité a proposé de « sortir de l’Europe » et du « pacte de Marrakech ». À coups de fausses informations, militants et élus d’extrême-droite essayent depuis plusieurs semaines de mobiliser sur le sujet pour faire prendre un tournant anti-migrants au mouvement des « gilets jaunes ».

Les organisateurs veulent « passer par les élus »

Des personnalités politiques locales de tous bords ont assisté à l’événement. Si elles sont restées discrètes, voire effacées, leur présence était loin d’être insignifiante.

Les organisateurs givordins, bien que revendiquant leur « apolitisme », manifestent une volonté de dialogue avec les politiques. Une opportunité pour des élus en mal de légitimité, alors que la défiance vis-à-vis des partis et des institutions est grande chez les « gilets jaunes ».

Dans cette logique de coopération, les organisateurs de l’assemblée ont invité à remplir dans les jours à venir un cahier « d’exigences » – terme préféré à « doléances » – mis à disposition par la mairie. L’un d’eux a expliqué :

« C’est la suite logique du mouvement. On doit maintenant passer par nos élus pour faire remonter nos exigences. »

Mais tous ne sont pas convaincus. Une « gilet jaune » plus sceptique, a proposé :

« Sinon, pourquoi ne pas envoyer nous-même un comité de gilets jaunes directement à l’Assemblée nationale ? »

« On va se faire avoir »

Un autre s’est même montré en total désaccord avec cette stratégie :

« On va se faire avoir. Quand on est allé pacifiquement sur les ronds-points, on n’a rien eu. C’est seulement quand il y a eu des violences que les politiques ont commencé à réagir. Ils ne comprennent que quand on vient sous leurs fenêtres. »

Le terrain était donc glissant pour les personnalités politiques présentes. Seule la maire de Givors, Christiane Charnay (PCF), a tenté une prise de parole en fin d’assemblée, rapidement couverte par les huées de plusieurs personnes.

À la sortie, elle a justifié sa venue :

« Je soutiens le mouvement depuis le début. Ce soir, je suis venue afficher ma solidarité et celle de la mairie. Nous avons mis à disposition le cahier d’exigences à la mairie, ainsi que la salle pour l’assemblée. Je n’en ferai pas plus, par respect pour l’indépendance du mouvement. Mais si je peux aider, je le ferai. »

Christiane Charnay, maire de Givors (PCF), a été interrompue par un "gilet jaune" l'accusant de récupération alors qu'elle tentait d'exprimer son soutien au mouvement. © Alexis Demoment / Rue89Lyon.

Christiane Charnay, maire de Givors (PCF), a été interrompue par un « gilet jaune » l’accusant de récupération alors qu’elle tentait d’exprimer son soutien au mouvement. © Alexis Demoment / Rue89Lyon.

Si d’autres responsables politiques espéraient profiter de cette assemblée pour se mettre en avant, les réactions hostiles qui ont suivi la tentative d’allocution de Christiane Charnay ont dû les en dissuader.

L’élu d’opposition à la mairie de Givors et conseiller régional Antoine Mellies (RN) – qui donne également des coups de main à Marion Maréchal – est resté discret dans un coin de la salle durant toute la séance, avant de s’éclipser rapidement lorsqu’elle s’est terminée.

« Ce soir, c’était un peu le défouloir »

Pour les macronistes, la situation était naturellement très délicate. Des collaborateurs du député Jean-Luc Fugit (LREM) ont assisté à l’assemblée, dont Myriam Dumas. Elle a essuyé des critiques tout au long de la soirée.

Dans le viseur notamment, un tweet du député de la 11e circonscription datant de samedi dernier en soutien aux forces de l’ordre qui ne passent pas auprès de certains « gilets jaunes » énervés par des « provocations » policières qu’ils disent avoir subi ce même jour. Myriam Dumas a relativisé :

« Ce soir, c’était un peu le défouloir, mais il le faut, c’est nécessaire. Je ne me considère pas comme une gilet jaune, mais je les comprends. J’espère qu’on va sortir grandis de tout ça. Il ne s’agit pas que d’une crise contre le gouvernement, mais d’une crise contre les institutions. C’est difficile pour les élus, mais le pire, ce serait de ne pas être sur le terrain. »

Lundi soir, Jean-Luc Fugit avait notamment organisé une réunion publique dans la commune voisine de Chaussan où étaient venus plusieurs « gilets jaunes ».

Du côté des organisateurs de l’assemblée, favorables au dialogue entre « gilets jaunes » et élus, les réactions hostiles font tâches. Mais selon l’organisatrice Virginie, l’explication viendrait avant tout du « contexte local », faisant par-là référence aux scandales qui ont touché la majorité à la mairie de Givors :

« Le soucis, ce n’est pas un ras-le-bol vis-à-vis des politiques en général, mais un ras-le-bol vis-à-vis de la situation politique ici, à Givors, et de la mairie. »

« Toucher les politiques qui ne nous ont pas encore reçus »

Virginie, super-organisatrice

Le 17 novembre, premier jour de mobilisation des « gilets jaunes », elle est la seule à avoir déclaré la manifestation de Givors en Préfecture. Virginie, ancienne conseillère municipale d’opposition (DVD) à la mairie de Givors, s’est rapidement entourée d’une dizaine d’autres « gilets jaunes » avec qui elle s’est « bien entendue » pour prendre en charge l’organisation du mouvement local. Alors que certains groupes de « gilets jaunes » se cherchent des représentants, la question ne s’est pas posée à l’assemblée de Givors. Virginie et les autres organisateurs ont dirigé les débats sans que leur légitimité ne soit contestée par les participants.

Malgré ces quelques tensions à l’encontre des politiques, les échanges sont restés plutôt corrects. Virginie s’en est félicitée :

« C’est une réussite. La salle était pleine ! »

L’assemblée, limitée par le temps, s’est terminée dans la précipitation. Quelques appels à soutien pour des actions de groupes de « gilets jaunes » à proximité – Lyon, Feyzin, Tarare – ont été passés. Mais aucune décision concrète n’a été prise.

Si les revendications ne sont pas encore établies, les organisateurs ont assuré avoir pris notes des échanges et les clarifier prochainement. Virginie ne s’en est pas donc inquiétée. Pour elle, il y aura le temps de traiter de tout cela lors des assemblées à venir :

« On va faire d’autres assemblées. C’est important de discuter, de débattre, puis de se concerter avec les politiques. Et en parallèle, on doit continuer les actions. Notamment pour toucher les politiques qui ne nous ont pas encore reçus. Il faut qu’ils se sentent concernés. »

Alors que des élus de la mairie, de la Région et de l’Assemblée ont déjà entamé ces concertations, une institution semble se tenir plus à l’écart des « gilets jaunes » de Givors : la Métropole de Lyon. Pour les « gilets jaunes » givordins, le prochain objectif pourrait donc être de se faire entendre par les élus de la principale collectivité.

L'AUTEUR
Alexis Demoment

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