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« Les passions individuelles vont collectivement enflammer les rues du monde »
On parle de (Re)faire société
« (Re)faire société: mode d’emploi » est un festival des idées programmé à Lyon, qui invite experts, conférenciers, universitaires à débattre. Son édition 2019 se déroule du 13 au 20 novembre (toutes les infos ici). Il est porté par la Villa Gillet. Ce blog fait vivre les échanges de l'événement : il est animé par la rédaction de Rue89Lyon (partenaire de l’événement) et les étudiants en journalisme de Sciences Po Lyon.
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« Les passions individuelles vont collectivement enflammer les rues du monde »

Blocus des campus à la suite de l’immolation d’un étudiant de Lyon 2, « Gilets jaunes », « #MeToo », manifestations pro-climat,… Les passions sont le socle des mobilisations sociales, selon la philosophe Gloria Origgi directrice de recherche à l’Institut Jean-Nicod (CNRS – École Normale Supérieure).

Vendredi 15 novembre 2019, elle donne une conférence, dans le cadre du festival « (re)faire société : mode d’emploi », à l’Université Lyon 2. Entretien.

Vos origines italiennes ont-elles façonné votre intérêt pour les passions ?

Gloria Origgi. Étrangère en France, venue d’un pays parfois considéré comme inférieur, j’ai connu des humiliations. Ça m’a donné envie d’étudier les passions. Pour moi, l’humiliation en est une.

Gloria Origgi - sociologue et philosophe

Gloria Origgi à Lyon pour le festival « (Re)faire société : mode d’emploi », organisé par la Villa Gillet

En vous appuyant sur Kant, vous faites une distinction entre « émotion »/éphémère et « passion »/durable…
Une passion (colère, ressentiment, etc) peut s’ancrer pendant des décennies et resurgir à un moment improbable, quand la mobilisation collective se met en place.

« Les « gilets jaunes » : une mobilisation passionnée, basée sur le ressentiment, la colère »

Pensez-vous au mouvement des « gilets jaunes » qui a un an aujourd’hui ?
Par exemple. Il s’agit d’une mobilisation passionnée, basée sur le ressentiment, la colère. Typiquement le genre de passions qui resurgissent quand les inégalités sociales augmentent et ne peuvent plus être justifiées de manière rationnelle.

On ne voit plus de ronds-points occupés. La passion est toujours là ?
Oui. La mobilisation peut recommencer demain.

La manifestation débouche dans le calme du pont de la Guillotière. Acte XI des "Gilets Jaunes" samedi 26 janvier 2019. ©MG/Rue89Lyon

Acte XI des « Gilets Jaunes » samedi 26 janvier 2019 à Lyon. ©MG/Rue89Lyon

Notre société est-elle plus passionnée qu’hier ?
Plus agitée. Hong Kong, le Liban, l’Algérie… de nombreux mouvements sociaux naissent dans des régions du monde très différentes. C’est souvent lié aux nouvelles technologies qui accélèrent la montée des passions en actions collectives.

« On n’a pas encore de théorie claire pour comprendre comment les émotions se connectent aux actions collectives »

Puisque les passions ont quelque chose de soudain, même si elles couvent depuis longtemps, une société à leur merci devient-elle instable, vouée à disparaître ?
Dans ce genre de sociétés, il est effectivement difficile de transformer des passions en explications rationnelles de ce qui se passe. On n’a pas encore le vocabulaire, ni une théorie claire sur laquelle s’appuyer pour comprendre comment les émotions se connectent aux actions collectives. On manque de rationalité. Or, les passions s’installent là où la rationalité peine.

Que proposez-vous ?
Au-delà du constat et catalogue des passions que j’ai faits dans mon dernier livre, je cherche à élaborer un début de théorie. Pouvoir modéliser ce qui se passe donne des clefs face aux passions.

Un exemple ?

La colère. Aristote la décrit déjà comme moteur de l’action immédiate, à la différence de la vengeance. Physiologiquement, la colère génère une augmentation du cortisol dans le corps pour le préparer à l’action. Par ailleurs, on a récemment compris qu’un acte de colère peut être vu par les autres comme une justification de l’action, notamment violente : « Il a le droit de faire ça puisqu’il est en colère ! » Puis : « S’il a fait telle dégradation parce qu’il est en colère, moi aussi j’ai le droit. » Voilà comment la colère mobilise collectivement. En avoir conscience aide à en prendre la mesure.

Vous parlez de justification qui peut conduire à la mobilisation. Que pensez-vous des actuelles manifestations étudiantes à la suite de l’immolation par le feu d’un des leurs le 8 novembre ?

L’étudiant en situation de précarité a commis un acte désespéré, mû par la colère et la démoralisation. Le suicide, comme disait Durkheim est un acte éminemment social, qui peut entraîner des comportements d’imitation.

Vous voulez dire que le suicide peut être contagieux ?
Oui.

« Le climat est l’une des dernières causes universelles »

Après la colère, la peur. La peur que la planète disparaisse est-elle le socle de la mobilisation pour le climat?
Pas seulement. Il y a aussi une forme d’altruisme puisqu’on est prêt à limiter notre consommation pour le bien commun. Le climat est l’une des dernières causes universelles, à rebours des passions nationales dont s’emparent les populistes.

Donald Trump ne s’engage pas franchement de manière universelle pour le climat…
Certes, pour lui, le climat ne serait qu’une propagande au service d’un autre dessein supranational, en conflit avec les décisions nationales.

Cette « propagande » serait-elle l’une des explications du lien passions-mobilisations collectives ?
Absolument. Aristote dans le livre III de la Rhétorique réfléchissait déjà à susciter des émotions via le discours public. Aujourd’hui, le phénomène est exacerbé par la quantité de canaux qui propagent ces émotions. La propagande n’est pas réservée aux régimes totalitaires. Dans les démocraties, on joue aussi sur les émotions, via la publicité, la communication, la presse, pour faire passer le message voulu.

Les passions peuvent-elles cohabiter avec la démocratie sans la remettre en cause ?
Certaines, oui. Le philosophe du XVIIIe, Adam Smith, distinguait empathie, altruisme, solidarité…, de la peur, colère,humiliation, parfois incompatibles avec les valeurs démocratiques.

Que pensez-vous de ceux qui dénoncent un retour du puritanisme censurant les passions ?

Je ne suis pas d’accord avec eux. Parfois qualifié à tort de puritanisme, le récent refus de certains comportements envers les femmes suite aux mobilisations contre le harcèlement sexuel, est parfois vu comme une inhibition des passions, car on ne pourrait plus se faire la cour. Je crois, au contraire, qu’il est mû par une autre passion : le rejet d’injustices subies par nombre de femmes. Il conduit à transformer les normes sociales et permet à d’autres passions de mieux s’exprimer, comme l’amitié hommes-femmes.

Comment voyez-vous l’avenir dans dix ans ?
Chaud et passionnel. Et pas que pour le climat. On n’a pas encore les moyens de saisir ce qui ne va pas dans nos sociétés. On ne comprend pas l’élection de Trump, le Brexit… les passions réapparaissent pour pointer ce vide. On doit transformer la démocratie qu’on ne reconnaît plus. Mais élaborer de nouvelles théories prend du temps. Donc, dans les dix prochaines années, on verra de plus en plus l’expression de passions sociales enflammer les rues du monde.

Propos recueillis par Emmanuelle Ollivry

>> Cet article a été initialement publié sur la plateforme Villa Voice.

>> Retrouvez Gloria Origgi, vendredi 15 novembre 2019, à l’amphithéâtre Laprade de l’Université Lumière Lyon 2, de 21h à 22h30, dans le cadre de sa conférence « Émotions individuelles, mobilisations collectives ». Elle dialoguera avec le philosophe Laurent de Sutter.

 

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L'AUTEUR
Emmanuelle Ollivry
étudiante en journalisme à Sciences-Po Lyon

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