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Les « drôles de dames » de la mercerie Cœur de Lyon 7e
Société 

Les « drôles de dames » de la mercerie Cœur de Lyon 7e

par Oriane Mollaret.
Publié le 8 août 2022.
Imprimé le 27 septembre 2022 à 12:48
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La mercerie Cœur a pignon sur rue depuis plus de 80 ans à deux pas de la Guillotière, dans le 7e arrondissement de Lyon. Une situation idéale pour observer le renouveau post-covid de la couture ainsi que l’évolution du quartier. Rencontre.

« On est un peu les drôles de dames ! »

C’est ainsi, en faisant allusion à la célèbre série policière mettant en scène un trio de femmes détectives soudées, que Marie résume l’ambiance à la mercerie Cœur, située à deux pas de la Guillotière dans le 7e arrondissement de Lyon. Cette boutique discrète à la devanture qu’on qualifierait aujourd’hui de « vintage » a fêté ses 80 ans juste avant l’épidémie de Covid-19.

À l’intérieur s’active un trio haut en couleurs : Marie-Ange, la patronne, et ses employées Marie et Sylvie. Nul doute que les plaisanteries, les éclats de rire et les petites attentions de ces trois « drôles de dames » âgées d’une soixantaine d’années attirent les client·es autant que la qualité des tissus, boutons et pelotes de laine exposées dans le petit magasin. Il faut dire que ces trois-là ont littéralement la couture dans le sang.

Marie, Marie-Ange et Sylvie, les "drôles de dames" de la mercerie Coeur, à Lyon 7e.
Marie, Marie-Ange et Sylvie, les « drôles de dames » de la mercerie Cœur, à Lyon 7e. ©OM/Rue89Lyon

Les Cœur, une famille de merciers bien connue à Lyon

La mercerie Cœur, c’est avant tout l’histoire d’une famille de merciers bien connus à Lyon. Ils possédèrent pendant longtemps plusieurs commerces emblématiques du coin : la mercerie Cœur du 7e arrondissement bien sûr, ouverte en 1939, mais aussi celles du 6e, du 9e, une à Croix-Rousse ainsi que la mercerie L’économe, à deux pas de l’église Saint-Nizier. Aujourd’hui, seule la mercerie Cœur de l’avenue Jean-Jaurès, dans le 7e arrondissement de Lyon, a résisté à l’épreuve du temps.

Dans les années 60, le couple Cœur décède brusquement et c’est leur fille, alors âgée de 20 ans, qui reprend les rênes. En 2004, l’actuelle propriétaire de la mercerie du 7e, Marie-Ange, est embauchée à la boutique. Elle-même vient d’une famille de merciers d’Annecy et a décidé de s’installer à Lyon. En 2011, Mme Cœur s’octroie une retraite bien méritée, et c’est Marie-Ange qui reprend la boutique. Aujourd’hui âgée de 60 ans, elle s’en souvient parfaitement :

« Son vrai nom, c’est Mme Spennato, du nom de son mari, mais tout le monde la connaît sous le nom de « Mme Cœur », son nom de jeune fille. Elle a travaillé pendant plus de 50 ans à la mercerie. J’avais beaucoup d’affinités avec elle. Aujourd’hui encore, on s’appelle régulièrement et elle nous rend visite quand elle est sur Lyon. »

Une nouvelle équipe avec un métier appris « sur le tas »

Malgré sa formation en comptabilité et en couture, c’est avec une petite appréhension que Marie-Ange devient la nouvelle patronne de la mercerie Cœur. Rapidement, elle est épaulée par Marie, puis par Sylvie qui ont toutes deux appris le métier « sur le tas ».

Marie a fait divers petits boulots allant de la garde d’enfants à l’usine. Dernièrement, elle travaillait au bureau de tabac à proximité de la mercerie. Un jour, alors que le tabac s’était fait braquer, elle est venue acheter du tissu dans la mercerie de Marie-Ange. Elle n’en est plus jamais repartie.

Sylvie, elle, aura fait une bonne partie de sa carrière aux côtés des Cœur. A 14 ans, elle a commencé par travailler dans la mercerie Cœur de Vaise pendant une dizaine d’années, avant de se lancer dans le prêt-à-porter avec son mari. Il y a quatre ans, elle est venue faire un petit remplacement à la mercerie Cœur du 7e, remplacement qui s’est finalement éternisé.

« On a jamais autant vendu que pendant le Covid »

Cette mercerie à l’ancienne pâtit bien évidemment de la concurrence des grandes chaînes spécialisées dans la laine qui s’implantent à Lyon. Mais la pandémie de Covid-19 est venue donner un nouveau souffle à la couture en plus d’accroître la popularité de la boutique.

« On est restées fermées que trois semaines, explique Marie-Ange. On a pu rouvrir car les gens avaient besoin de tissus et d’élastiques pour se confectionner des masques. Le magasin Biocoop d’à-côté nous a même demandé d’en faire pour ses employés. »

Depuis les confinements liés à la pandémie de covid-19, le crochet est revenu à la mode, pour le plus grand plaisir de la mercerie Coeur, à Lyon 7e.
Depuis les confinements liés à la pandémie de covid-19, le crochet est revenu à la mode, pour le plus grand plaisir de la mercerie Coeur, à Lyon 7e. ©OM/Rue89Lyon

Le bouche-à-oreille fait le reste et les commandes de masque passées à la mercerie Cœur s’envolent.

« On faisait jusqu’à 60 masques par jour ! », se souvient Marie.

Au-delà de la nécessité de coudre son propre masque en raison de l’impossibilité d’en trouver en grande surface ou en pharmacie, nombreux sont celles et ceux qui se sont découverts une véritable passion pour les travaux manuels pendant les confinements.

« Faire soi-même a de nouveau une valeur, avant c’était ringard »

« On a jamais autant vendu que pendant le Covid, témoigne Marie-Ange. Un peu avant, il y avait déjà la prise de conscience écologique qui a remis le DIY (Do it yourself) au goût du jour. Faire soi-même a de nouveau une valeur. Avant, c’était ringard. »

Et les marques de laine, de tissus et de couture ne s’y sont pas trompées : elles ont multiplié les gammes et les coloris à destination d’un public plus jeune, désireux de sortir de la fast fashion. Ainsi, sur les présentoirs de la mercerie Cœur, on trouve de quoi faire soi-même des éponges réutilisables, des pelotes de coton recyclé, des nécessaires à broderie pour customiser ses vêtements, des calendriers de l’avent à coudre soi-même et réutilisables…

« Même le macramé est revenu à la mode ! s’amuse Marie en triant des pelotes aux couleurs vives. Dans les années 80 et 90, c’est le patchwork et le point de croix qui ont relancé les merceries ; dans les années 2000, c’est la laine qui revient. Depuis le Covid, la broderie et, surtout, le crochet sont de retour. »

Les nombreux livres parus expliquant comment se tricoter un sac de courses, une brassière ou des chaussettes en crochet, voire un pull-over entier pour les plus audacieux témoignent de cet engouement. La dernière mode ? Les Amigurumi, ces minuscules animaux crochetés avec patience qui nous viennent tout droit du Japon.

La mercerie coeur à Lyon 7e
Les cotons réutilisables confectionnés par la sœur de Marie-Ange. Ses autres sœurs ont repris la mercerie familiale, à Annecy. ©OM/Rue89Lyon

Des nouveautés qui viennent répondre à une forte demande d’amateurs de crochet qui ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Exit l’image de la grand-mère tricotant un énième plaid au coin du feu.

« On a beaucoup de jeunes de 18-20 ans, constate Marie-Ange. Et même des ados, notamment un garçon de 13 ans qui fait beaucoup de crochet, ou cette jeune fille de 17 ans qui s’est mise à la broderie et qui va tenter une école de haute-couture. »

Sa collègue enchaine :

« Il y a aussi beaucoup de jeunes mamans. Elles veulent des choses faites main. On a une majorité de femmes mais également beaucoup d’hommes qui tricotent, en particulier des jeunes », complète ainsi Marie alors qu’un jeune homme d’une vingtaine d’années, un maillot de foot sur le dos, pousse justement la porte pour se fournir en tissus.

« La Guillotière, ça devient un quartier bobo-chic »

La clientèle de la mercerie Cœur semble être le reflet de la mutation de ce quartier du 7e arrondissement de Lyon. Ce dernier est littéralement déchiré entre les magasins bio et de vélos électriques qui poussent comme des champignons d’un côté, et la précarité et les tensions de la place Gabriel-Péri de l’autre.

Avant d’intégrer la mercerie il y a presque dix ans, Marie tenait le bureau de tabac juste à côté. Au fil du temps, elle a assisté à un véritable changement sociologique de la population.

« La Guillotière, ça a toujours été un quartier où il y avait des trafics, depuis le Moyen-Âge, explique-t-elle. Maintenant, ça devient un quartier bobo-chic avec beaucoup de gens aux situations bien établies et dans la mouvance écologiste. De toute façon, il faut gagner un minimum bien sa vie pour pouvoir acheter par ici. »

La mercerie Coeur se trouve au niveau du métro Saxe-Gambetta, non loin du quartier de la Guillotière, à Lyon 7e.
La mercerie Coeur se trouve au niveau du métro Saxe-Gambetta, non loin du quartier de la Guillotière, à Lyon 7e. ©OM/Rue89Lyon

Et d’affirmer avec un geste d’impuissance :

« On a déjà des clients qui se sont fait agresser ou volés, mais ça aurait pu arriver de partout. »

Marie-Ange objecte :

« De notre côté, ça reste stable, mais ces problèmes prennent de plus en plus de place sur la place Gabriel-Péri. Elle a toujours été animée mais je trouve que les violences ont augmenté à cause des trafics. »

« Les médias montrent une mauvaise image du quartier »

Aucune de ces trois femmes ne s’est jamais sentie en insécurité dans le quartier. Selon elles, la sur-médiatisation des faits divers survenant à la Guillotière, porte préjudice aux commerces.

« Les médias montrent une mauvaise image du quartier et nous sommes assimilées à la Guillotière alors qu’on a aucun problème, déplore Marie-Ange. On a bien quelques jeunes qui dealent devant mais ils se font discrets. C’est le trafic de drogue en général qui me dérange. »

Pour elle, la réponse ne doit pas être que policière :

« La solution, c’est pas de mettre des CRS qui font le planton sur la place. Il faudrait attirer des familles dans le quartier, mettre plus de verdures pour éviter que les gens traînent, des jeux pour les enfants, des magasins de vêtements sympas, des jolis bars… »

Sylvie a grandi à la Duchère, dans le 9e arrondissement de Lyon. Un quartier dont le quotidien est parfois émaillé d’épisodes violents voire mortels. Pour elle, le problème est plus profond.

« Ce n’est pas propre à la Guillotière. Il y a le même problème de trafic à la Duchère et tomber des barres, ça n’a rien réglé, ça ne fait que déplacer le problème. Quand on voit ce qu’on peut gagner par jour en vendant de la drogue, comment voulez-vous attirer les jeunes avec un SMIC ? »

« Il y a même un psy du quartier qui nous envoie ses patients »

Quelle que soit l’évolution du quartier, Marie-Ange ne compte pas lâcher la mercerie de sitôt.

« J’aurais bientôt l’âge de partir à la retraite, mais je n’ai pas fixé de date de départ ! » lâche-t-elle en riant.

Sylvie et Marie, elles, doivent prendre leur retraite d’ici quelques mois.

« La boucle est bouclée, sourit Sylvie qui aura commencé et fini sa carrière dans une mercerie Cœur. C’était un joli parcours. »

De leurs années aux côtés de Marie-Ange, elles garderont un souvenir ému, et la certitude d’avoir apporté plus que de simples conseils de couture à leurs client·es.

« On est dans une société où on s’oublie, où on court tout le temps, soupire Sylvie. Dans notre magasin, on prend le temps de s’arrêter. On est très à l’écoute des gens, ils ont besoin de parler. »

« Il y a même un psy du quartier qui nous envoie ses patients ! abonde Marie. Ils nous disent que faire un ouvrage à la main, tricot, broderie, couture ou crochet, ça les apaise. »

Comme pour illustrer leurs propos, une habituée passe la porte de la mercerie, l’air maussade. Aussitôt, les « drôles de dames » se précipitent pour lui souhaiter son anniversaire et lui demander des nouvelles de ses dernières créations.

Article actualisé le 09/08/2022 à 12h46
L'AUTEUR
Oriane Mollaret
Oriane Mollaret

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