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Un mois après la fusillade, la Duchère tente de faire son deuil
Actualité  Société 

Un mois après la fusillade, la Duchère tente de faire son deuil

par Oriane Mollaret et Laure Solé.
Publié le 23 juillet 2022.
Imprimé le 17 août 2022 à 18:23
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Le 14 juin, une fusillade a causé la mort de deux jeunes hommes au pied de la barre Sakharov, sur le plateau de la Duchère, à Lyon 9e. Un mois plus tard, le quartier panse ses plaies tant bien que mal.

Main dans la main, un jeune couple flâne tranquillement le long de l’avenue Andreï Sakharov, un des axes routiers principaux du plateau de la Duchère, dans le 9e arrondissement de Lyon. Elle vient de l’ouest lyonnais, lui du sud. Ils se retrouvent régulièrement pour tester les différentes piscines de Lyon. Par cette belle après-midi ensoleillée du 21 juillet, leur choix s’est arrêté sur celle de la Duchère.

De l’autre côté de l’avenue, s’étire la masse imposante de la résidence Sakharov. Construite au début des années 60, cette barre de 332 logements est la propriété de la SACVL, un bailleur social de Lyon. Cet après-midi, seule une poignée d’adolescents comatent sur le parking et les amoureux ignorent tout des événements qui se sont déroulés ici un mois plus tôt.

Le 14 juin, deux jeunes hommes âgés respectivement de 16 et 20 ans ont perdu la vie dans une fusillade qui a éclaté dans la nuit, au pied de cette même barre. Aujourd’hui, le quartier panse ses plaies. Si le calme est revenu, les habitant·es redoutent la suite des événements.

« Après la fusillade, les médias ont dépeint la Duchère comme une zone très dangereuse »

À une encablure de la barre Sakharov, Yasmine (le prénom a été modifié) rentre chez elle. Deux petites filles aux casquettes roses d’où s’échappent des petites tresses lui tiennent la main. Il y a quatre ans, les prix de l’immobilier, le calme et le caractère familial des lieux ont séduit Yasmine et son mari. Le jeune couple est locataire d’un confortable appartement du bailleur social SACVL, sur le boulevard Balmont :

« On paye 950 euros par mois pour un T3 lumineux. Ce serait impossible à Lyon. Quand on est arrivés on a été enchantés par le quartier qui est d’ordinaire tranquille, très vert, ça nous semblait idéal. »

Évidemment, il y a un « mais ». Aujourd’hui, Yasmine veut quitter le quartier. La quiétude qu’elle pensait trouver dans le secteur a été anéantie par les rares mais violentes fusillades comme celle du 14 juin :

« On a entendu les coups de feu. Mon mari a tout de suite compris ce que c’était, moi, je me disais que c’était une très grosse perceuse. »

Elle jette un regard inquiet vers ses petites filles, qui ont elles aussi entendu les tirs :

« On ne leur a rien dit, mais elles ont compris qu’il y avait quelque chose de grave qui se passait. Les enfants sentent ces choses là. »

C’est par sa voisine que Yasmine a appris le décès des deux jeunes hommes :

« Ça m’a fait un choc. En plus, après la fusillade, il y a eu la télévision qui est venue et les médias ont dépeint la Duchère comme une zone très dangereuse. Tout semblait disproportionné. »

La barre Sakharov au pied de laquelle une fusillade s'est déroulée le 14 juin dernier. ©LS/Rue89Lyon
La barre Sakharov au pied de laquelle une fusillade s’est déroulée le 14 juin dernier. ©LS/Rue89Lyon

Tensions à la Duchère : « Le problème c’est la drogue et son commerce, le deal quoi»

La famille de Yasmine, qui habite à l’est de la région, s’est beaucoup inquiétée suite à la médiatisation des événements. Ils lui ont demandé de déménager le plus vite possible.

« Ma famille a une vision déformée du quartier, sourit la jeune femme. En réalité, les jeunes sont tranquilles, gentils. »

En revanche, le courant ne semble décidément pas passer entre certains adolescents du quartier et les forces de l’ordre.

« Il y a souvent des affrontements entre les jeunes et la police, reconnaît-elle. On a peur d’être au mauvais endroit au mauvais moment et de se prendre un mauvais coup, que ce soit de la part des jeunes ou de la police. »

Pour Yasmine comme pour la majorité des habitant·es interrogé·es, il n’existe qu’un seul responsable de ces tensions et de ces morts :

« Le problème c’est la drogue et son commerce, le deal quoi. »

Un commerce qui se serait intensifié selon Yasmine depuis le premier confinement, en 2020 :

« Les règlements de compte sont plus réguliers depuis cette période, j’ai aussi l’impression de voir moins de présence policière. Il ne faut pas non plus oublier que les gens qui vivent dans la barre Sakharov sont très pauvres. Franchement, je ne saurais pas dire quel facteur a le plus joué. »

« Il faudrait une police de proximité, que même les jeunes de la Duchère aient envie d’y rentrer »

Sirine (le prénom a été modifié) connaissait l’un des jeunes tués par balles le 14 juin. Elle-même vit à Écully, mais sa famille est à la Duchère, où elle se rend souvent. Attablée sur la place Abbé-Pierre, elle attend patiemment qu’une artiste lui dispense un petit cours de peinture à l’occasion des jeudis de l’été.

Questionnée au sujet de l’ambiance au quartier depuis les événements du mois dernier, son visage s’assombrit :

« Ça ne va pas fort. Tout le monde connaissait les garçons, au moins de vue. On les a vus grandir, ce n’était pas des méchants. Il y a un vrai deuil à faire pour tout le monde. »

Pour cette maman de 40 ans, la soirée du 14 juin a durablement abîmé la confiance des habitant·es envers cette entité qu’elle appelle « le quartier ».

« Ce que je veux dire par « le quartier » c’est la confiance entre voisins, le sentiment d’être presque en famille parfois. »

À cela, elle ajoute le climat de défiance entre jeunes et forces de l’ordre. Elle martèle :

« Ce qu’il faudrait c’est de la police de proximité, une police qui connaît tout le monde, qui participe à l’éducation des jeunes. Il faudrait même que les jeunes de la Duchère aient envie de rentrer dans la police. »

Aujourd’hui, Sirine a le sentiment qu’entre les forces de l’ordre et les jeunes du quartier, il ne reste que de la méfiance :

« Les policiers tournent en voiture parfois, ou alors ils font des interventions éclair, musclées et repartent. »

Pas de dispositif policier statique au pied de la barre Sakharov

Interrogée par Rue89Lyon, la préfecture assure que les patrouilles ont été renforcées à la Duchère après la fusillade du 14 juin, sans pour autant donner d’estimation chiffrée :

« De plus, des renforts de la compagnie départementale d’intervention ainsi que des CRS sont régulièrement envoyés sur place », précise la préfecture.

Sur place cet après-midi du 21 juillet, nous n’aurons croisé ni patrouille dynamique, ni cars de CRS. Quant à la présence stationnaire de policiers comme sur la place Gabriel Péri (Lyon 7e), elle aura duré moins d’une semaine après les événements.

Les habitants de la Duchère impuissants après la fusillade

Cette fusillade du 14 juin n’est malheureusement pas un événement isolé à la Duchère. Le 30 avril, trois hommes qui faisaient un barbecue dans un square avaient été pris pour cible par des tireurs. Le 19 mars, ce sont des adolescents qui avaient essuyé des tirs d’arme à feu à l’arrière de la barre Sakharov. En octobre 2021, une fusillade avait déjà éclaté au pied de ce même immeuble, visant cette fois-ci des policiers de la BAC.

Chaque habitant·e interrogé·e propose son lot de solutions pour éviter que de telles tragédies se reproduisent, sans trop y croire. Un sentiment de lassitude générale semble l’emporter au moment d’évoquer le sujet. Certain·es refusent tout simplement de revenir sur les événements du 14 juin, lâchant à contrecœur « que voulez-vous que je vous dise ?! C’est la Duchère ! » comme cette pharmacienne de l’avenue Sakharov.

La place Abbé-Pierre, à la Duchère (Lyon 9e), à une centaine de mètres de la barre Sakharov au pied de laquelle une fusillade s'est déroulée le 14 juin dernier. ©LS/Rue89Lyon
La place Abbé-Pierre, à la Duchère (Lyon 9e), à une centaine de mètres de la barre Sakharov au pied de laquelle une fusillade s’est déroulée le 14 juin dernier. ©LS/Rue89Lyon

Comme Sirine, plusieurs des habitant·es interrogé·es mettent en avant la nécessité d’occuper les jeunes :

« On en a parlé avec plusieurs mamans, on a l’impression qu’il y a moins d’activités proposées aux jeunes, que les centres sociaux n’ont plus les mêmes moyens qu’avant. Les ados s’ennuient, ils ont de moins en moins de perspectives. »

Certain·es estiment que la meilleure solution serait carrément de « casser la barre Sakharov », ce qui semble peu probable alors qu’un programme de rénovation de 19 millions d’euros est sur les rails. L’objectif affiché de cette opération de la SACVL est d’ailleurs de reconfigurer l’espace pour réduire l’insécurité. Les travaux devraient commencer à la fin de cette année, pour s’achever en 2024.

« Il faut casser la carte scolaire pour stopper la délinquance »

Entre les solutions répressives et pédagogiques, une alternative a été proposée, celle de « casser la carte scolaire », dixit Samantha. Cette mère de famille de 53 ans est propriétaire depuis 2014 d’un appartement dans la Tour Panoramique, située sur l’avenue du Plateau. Très heureuse de sa vie dans le quartier, elle déclare à plusieurs reprises qu’aujourd’hui, il lui serait difficile de s’établir ailleurs. Elle a conscience d’incarner une certaine gentrification du quartier et ironise à ce sujet :

« Le quartier est super agréable, donc ça se boboïse. J’en fais partie, je suis une bobo du quartier. »

À son arrivée à la Duchère, elle déclare avoir voulu « jouer le jeu du quartier » :

« J’ai mis mon fils en petite section dans l’école de quartier, aux Anémones. C’était un peu le bazar. »

Samantha raconte avoir changé son fils d’école dès l’année suivante, pour le mettre en moyenne section à l’école privée Saint-Charles-de-Serin, à Vaise. Elle poursuit :

« La piscine [de la Duchère, ndlr], c’est pareil, moi je n’y vais plus. C’est dommage parce qu’elle est vraiment super. »

Et d’insister :

« Il faut casser la carte scolaire et forcer la mixité sociale, sinon ça ne pourra pas aller mieux. Là, chaque sous-quartier de la Duchère est refermé sur lui-même et ne se mélange pas. C’est comme ça qu’arrivent les problèmes de délinquance. »

Article actualisé le 26/07/2022 à 17h33
L'AUTEUR
Oriane Mollaret et Laure Solé

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