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L’histoire de l’underground à Lyon est celle de la transformation de la ville
Cultures 

L’histoire de l’underground à Lyon est celle de la transformation de la ville

par Adrien Giraud.
Publié le 9 juillet 2022.
Imprimé le 17 août 2022 à 17:11
2 515 visites. 4 commentaires.

Sébastien Escande, connu aussi sous le pseudo de Barbapop, est éditeur et organisateur de concerts à Lyon depuis quinze ans. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la seconde édition de son livre : « À l’arrache – Portraits & récits de la scène musicale underground de Lyon, 1980-2020 ». Concerts, squats et tubes de colle, une somme à l’esthétique fanzine pour comprendre l’histoire des scènes souterraines de la ville. Entretien-fleuve avec celui qui a fait sortir l’underground lyonnais de l’ombre.

On connaissait Sébastien Escande sans le savoir. Acteur majeur et discret de la scène « indé » depuis une quinzaine d’années, impossible de compter les fois où on s’est retrouvé collé dans les concerts organisés par ce lyonnais à la voix douce.

On pouvait voir sa trace dans la ville, au gré des affiches qui annonçaient les concerts, dispersées aux quatre coins des rues, pour faire des ponts et créer du lien.

Victime de son succès, son livre « À l’arrache – Portraits & récits de la scène musicale underground de Lyon, 1980-2020 », vient d’être réimprimer une seconde fois. Avec cet ouvrage, Sébastien Escande nous ouvre les portes d’un monde à la fois discret et tapageur, secret, mais toujours ouvert, souterrain, mais bien présent.

« Il n’y avait pas d’orga de concerts d’indie-pop comme je les aimais alors je l’ai fait« 

Rue89 Lyon : Tu peux nous raconter comment tu as découvert la scène « indé » lyonnaise ?

Sébastien Escande : J’écoutais beaucoup de musique quand j’étais ado, mais des trucs pas très originaux : Nirvana, The Offsprings, les Foo Fighters. Les trucs des années 90 quoi. J’avais un ami qui faisait de la musique sur un petit label : Plastic Pancake. Grâce à lui j’ai découvert l’univers des petits labels, des 45 tours en série limitée. Je m’y suis intéressé d’une façon presque maniaque.

J’ai emménagé à Lyon en 2003. C’était un moment particulier, car c’était un moment de vide comme il y en avait eu assez rarement, le Pez Ner avait fermé, le Kafé Myzik aussi. En même temps ouvraient le Grrrnd Zero, le Sonic, l’Épicerie Moderne. Ces trucs ont émergé d’un coup. Mon pote voulait faire un concert et j’ai organisé ça. C’était le premier. Il n’y avait pas d’orga de concerts d’indie-pop comme je les aimais alors je l’ai fait.

Rue89 Lyon : Qu’est-ce qui te plaisait dans cette nouvelle activité ?

Sébastien Escande : Quand j’ai commencé, c’était la période MySpace. Il y avait un côté enthousiasmant à pouvoir contacter les artistes directement. Avant, il fallait passer par un tourneur, un label… Là je passais des heures sur MySpace et dès que j’aimais un truc j’écrivais à la personne et je disais que je pouvais aider à trouver un concert.

Tu commences à rentrer dans un réseau et puis tu es pris dans le truc. Tout le monde est un peu relié, tu connais les autres organisateurs, les salles. Tu as toujours plein de gens qui peuvent t’aider et, toi-même, tu aides les autres.

Ce côté communauté de passionnés est génial.

Tôle Froide, groupe de l’underground lyonnais, est mentionné dans le livre

« Gérard Collomb avait créé le service Écologie urbaine, un truc qui s’occupait des crottes de chien et des affiches illégales »

Rue89 Lyon : Dès le départ tu revendiques une forme de militantisme, mais très vite tu te retrouves aussi à faire face à la justice avec le « procès de l’affichage libre » en 2007. Avec d’autres militants, on vous reprochait de coller des affiches de manière sauvage.

Sébastien Escande : Ce procès a duré quatre ans. J’ai été mis en avant, mais en réalité il y avait plusieurs orgas de concerts qui recevaient des tas d’amendes. C’était la veille des élections municipales ; Gérard Collomb avait créé le service Écologie Urbaine, un truc qui s’occupait des crottes de chien et des affiches. Ils montraient un certain zèle pour mettre des amendes.

Finalement, l’amende a été annulée. C’est le moment où j’ai rencontré beaucoup de monde et j’ai perçu que de s’organiser comme ça, en autonomie, en dehors des circuits commerciaux, ça pouvait poser des questions sur notre rapport à la ville.

Rue89 Lyon : Quel était le contexte à l’époque ?

Sébastien Escande : Il y avait une certaine ironie. Au moment où on se prenait des amendes, le musée d’art contemporain de Lyon exposait Keith Harring, figure du street art, avec ses œuvres exposées dans le métro new-yorkais. De notre côté, on dénonçait le fait que les panneaux d’affichage libre étaient monopolisés par des agences de communication commerciale. C’est ce qui justifiait qu’on devait coller nos affiches à côté de ces panneaux plutôt que dessus.

« S’organiser en dehors d’une logique commerciale, ça peut engendrer des tensions »

Rue89 Lyon : Il y a forcément un rapport de force avec la ville ?

Sébastien Escande : Avec le procès, j’ai pris conscience de ce que le souhait d’une autonomie politique apporte. On revendique une liberté d’action et ça nécessite une négociation avec les normes qui encadrent la ville et le monde du spectacle. Ce qu’on voit dans le livre, c’est que le monde de la musique s’est professionnalisé et que, en parallèle, la tolérance s’est amoindrie. On n’a plus le droit de fumer dans les concerts, ce qui n’est pas forcément un mal, il y a des limites de sons, on impose des personnes en charge de la sécurité, etc. Donc, s’organiser en dehors d’une logique commerciale, ça peut engendrer des tensions.

Rue89 Lyon : Justement, revenons à ton livre. On sent que c’est un regard de passionné, mais aussi une boîte à idées pour les générations futures. Qu’est-ce qui t’a poussé à l’écrire ?

Sébastien Escande : À l’époque du procès, j’avais fait un livre avec des affiches de concerts. À chaque fois que je présentais le livre, des gens venaient me raconter des histoires parce que ça leur remémorait un moment important, une fête incroyable. Je trouvais ça très beau que ce livre touche beaucoup de monde.

Je me suis dit que c’était important de constituer des traces comme référentiel pour raconter une histoire commune.

Dans le même temps, je travaillais sur les pratiques des collectifs en marge. J’essayais de comprendre comment ils finançaient leurs activités, les limites aussi. Je trouvais que ce côté-là, cette mise à distance pouvait intéresser autant les générations qui ont vécu ces événements que les jeunes générations pour s’armer dans leurs envies à venir.

Mais l’élément déclencheur du livre, c’est une exposition organisée par la ville de Lyon : 40 ans de musiques actuelles. Je ne me retrouvais pas du tout dans cette proposition. Celle et ceux que j’estimais et qui me semblaient les personnes les plus impliquées dans l’organisation de concerts n’étaient pas associés à cet évènement municipal.

Les membres du groupe Carte de Séjour sont originaires de Rillieux-la-Pape

« Carte de Séjour et Rachid Taha ont été super importants dans le développement de la scène underground »

Rue89Lyon : Plutôt que de commencer ton livre en parlant de Marie et les Garçons, Starshooters, etc., tu as préféré interroger les membres du groupe de Rachid Taha, Carte de Séjour.

Sébastien Escande : Je connaissais un peu les musiciens de Carte de Séjour. Quand Rachid Taha est mort (en septembre 2018, NDLR), j’ai trouvé ça fou à quel point aucun journaliste ne pensait à aller voir ces musiciens de l’ombre. Ça souligne bien comment l’écriture de l’histoire se fait sans les personnes concernées, et comment celle-ci est très politique.

Rue89 Lyon : Pourquoi c’était intéressant d’en parler ?

Sébastien Escande : On interroge le passé avec des raisonnements actuels. Par exemple les questionnements de genre, de racisme, de violences aussi. Carte de Séjour était pour moi vraiment intéressant à ce titre. C’était des ouvriers immigrés.

J’ai du mal à voir aujourd’hui des groupes d’immigrés. Ça m’a interpellé. J’avais la chance de connaître Mokhtar Amini (le bassiste) et je voulais l’interroger sur ce que c’est d’être un ouvrier immigré dans le monde du rock pendant les années 1980.

Carte de Séjour a été super important dans le développement de la scène souterraine. Ils avaient un local rue des Tables claudiennes qu’ils prêtaient à d’autres groupes. C’était un lieu de fête avec des concerts tout le temps.

Commencer mon livre avec Carte de Séjour, c’était montrer une continuité de certaines pratiques.

Rue89 Lyon : Tu parles de « pratiques », quelles sont-elles ?

Sébastien Escande: C’est la volonté de faire des concerts à prix libres ou peu chers tenus par des bénévoles. Pas de sécurité. Une attention à ce que les endroits soient safe avec une ligne antiraciste et antifasciste.

Sébastien Escande et son livre À l'Arrache dans le quartier de la Guillotière
Sébastien Escande et son livre À l’Arrache dans le quartier de la Guillotière ©AG/Rue89Lyon

« Avec la gentrification, on voit qu’il y a moins de tolérance par rapport aux bruits, moins d’espaces vacants »

Rue89 Lyon : On voit qu’entre les années 1980 et les années 2000, les lieux, les codes et les musiques changent, mais ces pratiques continuent d’exister.

Sébastien Escande : Certaines pratiques existaient déjà dans les années 1970, mais dans les années 1980, c’est marqué par une structuration du réseau underground. Beaucoup de gens qui font ça commencent à se relier dans la ville, à l’échelle nationale et européenne.

Il y a une question qui traverse le mouvement punk : un groupe peut-il jouer dans une grosse salle à but lucratif ? On n’en voit certains qui refusent et ça permet de faire émerger des lieux alternatifs. On a parlé du local de Carte de Séjour.

Vers 1986, il y a eu un lieu très important, le Wolnitza, dédié à l’orga de concerts punks, hardcores, mais dans une veine anarchiste. Il y a eu un autre squat très emblématique, rue Burdeau, le Rapetou.

Cet héritage de la culture punk se retrouve ensuite dans des sensibilités différentes.

Quand on voit ensuite le milieu hip-hop électro, le milieu des free parties, il y a un vrai bagage commun des manières à exister hors des sentiers battus.

L’ouvrage sur la scène underground vient d’être rééditer pour une seconde fois

Rue89 Lyon : On pourrait se dire que ces lieux étaient centrés autour de la Croix-rousse, mais il y avait aussi des îlots à Vaise, Oullins, etc.

Sébastien Escande : Jusqu’à la fin des années 1990, le monde de la musique était très centré sur les Pentes, la Croix-Rousse et la Guillotière. Avec la gentrification, on voit qu’il y a moins de tolérance par rapport aux bruits, moins d’espaces vacants.

Ces grands hangars qui existaient et qu’on pouvait occuper temporairement n’existent presque plus. Donc il y a de plus en plus de difficultés pour trouver des lieux.

Petit à petit, on s’éloigne du centre, mais on se rend compte que le public suit. Une amie me faisait cette réflexion que le public quitte aussi ces quartiers.

Aujourd’hui c’est à la Guillotière (Lyon 7e, NDLR), peut-être plus tard ce sera à Villeurbanne. L’histoire de la musique est reliée à l’histoire des transformations de la ville.

« La vision un peu hygiéniste de ce qu’est la ville provoque un découragement de l’affichage »

Rue89 Lyon : C’est un peu la trame de fond de ton livre. Tu fais le paysage d’une ville qui évolue. Tu as pu constater ces évolutions dans ta pratique ?

Sébastien Escande : Quand je suis arrivé à Lyon, le paysage, c’était vraiment les affiches partout. Pour moi c’était formidable. Les pentes ont commencé à être complètement rénovées à partir du milieu des années 1990. Les habitants ont commencé à changer en partie et la vie du quartier avec.

J’ai une anecdote : juste après le procès, on collait des affiches avec un ami et on rencontre un couple qui nous dit que ce qu’on fait est dégueulasse. Ils nous racontent qu’ils viennent du 6e arrondissement de Lyon et que Gérard Collomb (alors maire de la ville, NDLR) leur avait promis qu’ils seraient bien ici.

Je suis toujours okay pour discuter et j’essaie d’expliquer ma démarche (on fait des concerts, on colle des affiches, etc.). Mais le monsieur, visiblement très hermétique à l’échange, me dit : ‘Si je vous pisse dessus, ça vous fait quoi’. Ça ne servait plus à rien de discuter.

Suite au procès on a eu moins d’ennui avec la police, mais plutôt avec des personnes qui montraient moins de tolérance à ce qu’est la ville. Une vision un peu hygiéniste de ce qu’est la ville provoque un découragement de l’affichage.

Rue89 Lyon : Aujourd’hui il y a toujours une place pour les lieux underground ?

Sébastien Escande : Il y a une question qui se pose, c’est l’institutionnalisation de la musique. Il y a des gens passionnés qui ont commencé de façon militante et certains se professionnalisent. Est-ce un mal ou non, je n’ai pas d’avis, il faut éviter d’essentialiser, mais ça peut transformer les lieux.

Un endroit comme Grrrnd Zéro, on pourrait considérer qu’il s’institutionnalise, mais en même temps il est porté par une poignée de militants et ça ne pourrait pas en être autrement. Il y a un local mis à disposition par la ville (de Vaulx-en-Velin, NDLR), mais par rapport à ce qui s’y passe, c’est dérisoire. C’est toujours un lieu de militantisme.

Le Sonic reçoit des aides, mais ça reste un lieu de programmation assez radical avec des prix peu chers. C’est vrai qu’il y a de moins en moins de squats, que ceux qui restent sont de plus en plus excentrés et qu’on ne voit quasiment plus d’affiches dans les rues.

Est-ce que ces différents mouvements de la ville font que les rencontres entre les personnes de classes sociales différentes sont peut-être plus difficiles. Est-ce que ça ne crée pas plus d’entre-soi ? C’est une question qui se pose.

L’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp lors d’un concert au squat Grrrnd Zéro à Vaulx-en-Velin

« L’underground, c’est finalement pas toujours très underground »

Rue89 Lyon : La façon dont tu as fabriqué ton livre est elle-même influencée par ces pratiques collectives dont tu parles.

Sébastien Escande : J’avais envie de rendre hommage à celles et ceux qui m’avaient aidé à faire tout ça. Au début, tu galères pour le moindre truc. Tu galères à faire à manger pour 20 personnes. Tu ne sais pas comment on fait une affiche, comment on colle une affiche. Je me souviens d’un artiste qui m’avait dit qu’il mangeait vegan et que je n’avais rien à lui faire bouffer. Tu te sens con parce que tu ne sais même pas ce que ça veut dire. Mais il y a plein de gens qui sont là pour aider.

Un concert on le fait jamais tout seul.

On est plusieurs à tenir le bar, la billetterie, à faire de la sérigraphie. Il y a du monde partout. C’est très collectif et j’avais envie de rendre hommage à cet aspect-là.

Une fois que j’ai eu l’idée du livre, je n’ai rien fait tout seul. On me recommandait des figures. Il y a une cinquantaine de contributeurs. C’est très varié : des entretiens, des articles, des essais critiques, du collage, de la poésie, des dessins et des collections d’affiches.

On ne savait pas trop à quoi ça allait ressembler. C’est Félicité Landrivon qui a trouvé comment relier tout ça.

Rue89 Lyon : C’est déjà la deuxième impression de ton livre. C’est presque curieux pour un livre sur la scène underground non ?

Sébastien Escande : On a écoulé les 1000 exemplaires de la première édition en dix jours. Ça souligne que l’underground, c’est finalement pas toujours très underground. C’est l’un des premiers livres qui existe sur cette histoire-là donc je pense que les gens étaient curieux.

Ce qu’on voit aussi, c’est que le punk devient un lieu de recherche.

On trouve un livre équivalent à Grenoble ; c’est étonnant le nombre de livres qui documentent la scène punk. Mais au-delà du livre, ce sont des dizaines de milliers de gens qui vont dans ces concerts. L’underground fait partie du monde de la musique.

Article actualisé le 18/07/2022 à 16h42
L'AUTEUR
Adrien Giraud
Adrien Giraud

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