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Avec Olivier Rey, une « conception berlinoise » de Lyon
Cultures 

Avec Olivier Rey, une « conception berlinoise » de Lyon

actualisé le 06/09/2019 à 14h34

Animer et ouvrir un lieu chaque soir de l’année, proposer des formes scéniques inédites, des spectacles pointus, des lotos et autres jeux d’eau, des nocturnes perchées… C’est ce qu’Olivier Rey fait depuis huit ans au Lavoir Public, petit lieu alternatif des pentes de la Croix-Rousse devenu indispensable à la ville.

Le metteur en scène est fils de pasteur (il en a fait une pièce en cours de bonification), c’est à dessein qu’il parle donc du Lavoir comme de sa « chapelle ». Sans pour autant y être vissé ; de nouveaux projets pourraient l’envoyer dans d’autres endroits de la Métropole (teasing à lire en exclu dans l’interview ci-après).

Comme on parle là d’un hyperactif à l’œil vif, Olivier Rey a par ailleurs rejoint le jury du concours d’écriture que Rue89Lyon organise cet été, « Lyon des nouvelles de 2050« .

« On a fait le Lavoir Public à l’époque parce que l’espace à occuper était considérable »

Rue89Lyon : Le Lavoir Public est un des projets culturels les plus enthousiasmants que Lyon a vus naître ces dernières années. Quel est l’un des souvenirs les plus marquants que tu y as vécu ? Quel avenir souhaites-tu à ce lieu dont le modèle économique reste fragile ?

Olivier Rey : Merci de le dire ! C’est très « enthousiasmant » de lire ça. Au bout de bientôt huit ans, je ne me rends plus toujours compte de l’enthousiasme. C’est un peu comme si l’enthousiasme était digéré, c’est devenu enthousiasme permanent.

Heureusement, les collaborateurs et bénévoles du projet me rappellent quotidiennement cet enthousiasme ; qu’ils en soient remerciés.

Ce qui est sûr, et sans prétention, c’est que le Lavoir a été un peu précurseur d’un certain état d’esprit. La ville a considérablement changé en sept ans. C’est même assez incroyable de la voir évoluer à ce point.

Il y a sept ans, Le Lavoir semblait un peu fou, aujourd’hui, si on refaisait la même chose, ça semblerait davantage normal. D’ailleurs on ne referait pas la même chose. On a fait ça avec Julien Ribeiro à l’époque parce que l’espace à occuper était considérable. Aujourd’hui, on ferait ça autrement. D’ailleurs, j’en parlerai peut-être plus tard dans la question suivante 😉

Pour ce qui est des souvenirs, pfff… Je ne vais pas mentir, un souvenir chasse l’autre. Et le bonheur du Lavoir est d’être une machine à souvenirs. Alors il y a ceux dont je ne peux pas parler, parce que ce sont des souvenirs assez intimes. Mais là tout de suite, le souvenir qui me vient, c’est la journée de performance dédiée à Rudolf Schwarzkogler, un actionniste viennois, un projet porté par Nicolas Barry qui était une sorte de performance fleuve, commençant à midi et finissant en clubbing à minuit. Un truc de ouf !

Un mouvement artistique pointu, un jeune artiste qui s’en empare aujourd’hui, un propos fort et dérangeant qui finit en clubbing : c’est un bon résumé de « l’esprit Lavoir ».

Pour ce qui est de l’avenir, il n’est pas plus rose au Lavoir qu’ailleurs. La précarité s’est bien installée dans la profession… Et pas que dans la nôtre ! Donc on a plutôt de la chance d’avoir cet îlot, cette amarre à laquelle se rattacher. Je souhaite qu’elle reste un espace de liberté, un champ des possibles pour le plus grand nombre de personnes. Car Le Lavoir en tant que tel n’est rien, il est ce qu’on en fait. Ce que chacun en fait. C’est une hétérotopie, il est le résultat de ce chacun apporte, y projette. C’est à la fois tout, et rien.

Olivier Rey, au Lavoir public à Lyon. Photo personnelle. DR

Olivier Rey, au Lavoir public à Lyon. DR

« L’actualité récente nous prouve qu’on a trop tendance à tout focaliser sur Lyon 😉 Mais l’ultra-centre n’est plus le centre du monde, ni même de la métro. Chaque quartier a sa carte à jouer »

Il semble que tu nourrisses de nouveaux projets, ailleurs dans la Métropole. Peux-tu tout nous révéler ? 🙂

Je ne dirai pas tout maintenant, car il faut en garder un peu sous le coude, et tout n’est pas calé.

Ce que je peux dire, c’est qu’au départ, il y a une très forte envie d’aller voir ailleurs ce qui s’y passe. Le Lavoir est désormais un lieu identifié, à l’identité forte, et qu’en tant que metteur en scène, il y a toujours ce désir d’inventer quelque chose de nouveau. De ne jamais s’arrêter de créer. Il y a donc au départ l’idée de créer un nouveau lieu.

Ensuite, il y a une rencontre avec EMH – Est Métropole Habitat, bailleur social dirigé jusqu’à peu par Cédric Van Styvandael.

On a identifié ce qu’on appelle des lieux « intercalaires ». Des bâtiments en attente de démolition ou de rénovation, et qui sont disponibles pour un laps de temps déterminé dès le départ.

Je rappelle qu’au début, Le Lavoir était un lieu imaginé pour 365 jours. Il était sensé être éphémère. L’éphémère se prolonge, et ce bâtiment ne fait pas l’objet d’un projet immobilier en cours, c’est donc devenu notre camp de base. Mais nous allons imaginé un lieu « vraiment » éphémère cette fois-ci au printemps prochain.

Il y a aussi une réflexion en parallèle sur l’avenir de la ville. De ne plus considérer Lyon comme un ultra-centre où tout se passerait. Le terrain de jeu qui s’offre à nous est beaucoup plus vaste. Il faut envisager de nouveaux quartiers, de nouveaux pôles.

L’actualité récente nous prouve qu’on a trop tendance à tout focaliser sur Lyon ;-). Mais l’ultra-centre n’est plus le centre du monde, ni même de la métro. Chaque quartier a sa carte à jouer.

Et en ce sens, c’est un peu le retour à une conception « berlinoise » de la ville.

Et pour ce qui va s’y passer, ça va être un projet assez singulier, une expérience collective de quelques mois, ça devrait s’appeler « The House », ce sera à la fois lieu de vie et une pépinière artistique, une sorte de « Maison de convivialité ».

« The House : Maison de convivialité », ça fait un bon titre.

« Ce qui peut me faire peur, c’est le surgissement d’une violence sociale de plus en plus présente »

Tu fais partie du jury du concours “Lyon, des nouvelles de 2050”. La ville, ou le milieu urbain de manière plus générale, sont les lieux de beaucoup de fantasmes, de craintes ; ils sont le point de départ de scénarios/dystopies parfois flippants. Es-tu dans le camp des angoissés ou pas du tout ?

Alors pas du tout ! J’ai toujours aimé la ville, j’ai besoin du pouvoir magnétique des villes pour vivre. Et je ne suis pas du tout angoissé, ce serait même plutôt l’inverse. Les métropoles flippantes sont plutôt une source d’excitation. Ça va du Londres de Jack l’éventreur qui me fascine plus qu’il m’angoisse, à la métropole d’aujourd’hui, qui reste, et heureusement, beaucoup plus sûre globalement qu’au XIXème siècle.

Je n’ai jamais eu peur des endroits un peu « interlopes », et je suis plutôt une sorte de « joyeux curieux ».

Ce qui peut me faire peur, c’est le surgissement d’une violence sociale de plus en plus présente, dont les causes me semblent assez identifiables : une croissance de la pauvreté notamment, avec de plus en plus d’exclu-e-s. Et les réponses politiques apportées actuellement, elles, ont plutôt tendance à me faire peur.

« Lyon ville noire, ville de franc-maçons, ville ésotérique, capitale de l’église catholique en France avec le Primat des Gaules, capitale de l’échangisme et ville bourgeoise, ville pas forcément accueillante… Tout ça, je ne l’ai jamais ressenti »

Est-ce que Lyon a joué un rôle particulier pour toi, dans ta pratique artistique notamment ?

Lyon ville noire, ville de franc-maçons, ville ésotérique, capitale de l’église catholique en France avec le Primat des Gaules, capitale de l’échangisme et ville bourgeoise, ville pas forcément accueillante… Bref, tout ça, je ne l’ai jamais ressenti. Au contraire. Je suis originaire de Villefranche-sur-Saône, que j’ai eu envie de fuir assez vite car beaucoup trop petite.

J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont permis de venir faire mon lycée à Lyon, au lycée Saint-Ex à la Croix-Rousse qui est un drôle d’endroit ; il y a les sections musique-études, une section danse, beaucoup de disciplines artistiques.

Donc quand je suis arrivé pour faire une option théâtre (parce qu’au départ, c’était la seule possibilité de venir à Lyon dans un lycée public, donc ce choix a été un peu « contraint »), ça a été soudainement le paradis. Très vite, j’ai su que je voulais faire du théâtre dans ma vie grâce à la rencontre de deux professeures géniales : Catherine Marion et Denise Gaspard-Huit qui nous emmenaient trois fois par semaine au théâtre.

Ça a été des découvertes incroyables, quand par exemple tu te retrouves à 16 ans à prendre le café avec Carole Bouquet pour parler du spectacle dans lequel elle joue, ben, forcément, t’en sors pas indemne. Ou quand tu passes un après-midi avec les danseurs de Pina Bausch, ça marque.

Puis il y a eu des rencontres importantes : André Guittier et Michel Raskine à l’époque co-directeurs du Théâtre du Point du Jour, qui m’ont proposé de travailler avec eux. Ce sont un peu mes « parents de théâtre ».

J’ai toujours aimé vivre à Lyon, si la ville était assez sombre et triste à l’époque, elle a considérablement évolué ces dernières années.

Et en termes de vie culturelle et artistique, il y a toujours eu beaucoup d’outils et de structures pour travailler. C’est, je pense, une des villes de France les mieux dotées en terme d’équipements culturels. Il y a toujours eu une histoire théâtrale forte, avec par exemple Roger Planchon, Marcel Maréchal. Mais bon, ça c’était au siècle dernier.

J’enfonce un peu des portes ouvertes, mais Lyon a été la ville de mes premières fois, et c’est un peu comme si mes première fois n’étaient pas encore finies ici à Lyon. Donc je reste.

Quels espoirs as-tu (si tu en as) pour cette ville pour les années à venir ?

Que tout le monde se casse voir ailleurs ce qui s’y passe. Et réciproquement.

« Mon père m’a dit : ‘C’est dommage que tu n’aies pas fait pasteur, tu as une voix qui porte bien. Tu aurais été pas mal…’»

Tu as monté une pièce très émouvante, “Le Fils du Pasteur”, à partir des sermons que ton père, pasteur, a autrefois prononcés et que tu as récupérés. Si l’on entend l’affection, il y a beaucoup d’ironie vis-à-vis de la religion, dans ton format, quelque chose d’un peu déjanté aussi qui tranche avec le ton et le propos du sermon pastoral. Ton père a assisté à une représentation : ça va, vous ne vous êtes pas fâchés ?

Portes-tu un autre projet de mise en scène, celui-là va-t-il être développé/poursuivi ?

Mon père m’a dit : « C’est dommage que tu n’aies pas fait pasteur, tu as une voix qui porte bien. Tu aurais été pas mal ».

Mais bon, c’est impossible. Et c’est un peu plus compliqué que ça. Ce spectacle touche à une partie très intime de moi-même où je suis dans une sorte de reproduction du modèle familial.

Donc je dois faire avec, et l’accepter.

Au final, Le Lavoir est peut-être ma « chapelle ».

Et peut-être que je dois accepter de ne pas être « contre » mon père et accepter qu’il ait toujours été un exemple.

Et que même si je transpose pas mal de choses, adapter la place du texte, moins donner la parole à dieu, bref… On fait presque le même métier.

C’est peut-être pour ça que j’aime autant les grandes messes techno !

Toujours est-il que je reprendrai ce spectacle plus tard, mais pas pour le moment.

A la rentrée il y a la reprise d’un spectacle créé il y a quelques années : « L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine ». Une conférence théâtralisée avec des expériences de philosophie morale et un système de vote en temps réel.

On provoque l’intuition morale des spectateurs avec des scénarios improbables et assez marrants, et ils doivent voter sur la manière dont ils réagiraient dans tel ou tel circonstances.

Puis un nouveau projet, « Antigone » de Brecht. Rien que ça. Mais après tout, pourquoi pas ?

Toute la programmation et les infos du Lavoir Public.

Pour participer au concours d’écriture, « Lyon, des nouvelles de 2050 », c’est par ici.