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« Gilets jaunes » à Lyon : des attaques de l’extrême droite chaque samedi, jusqu’où ?
Société 

« Gilets jaunes » à Lyon : des attaques de l’extrême droite chaque samedi, jusqu’où ?

actualisé le 17/02/2019 à 10h15

Depuis un mois, les manifs du samedi des « gilets jaunes » sont le théâtre d’affrontements entre manifestants. A l’origine, des militants de l’extrême droite radicale qui attaquent les « gilets jaunes » repérés comme de gauche ou antifas.

Ce samedi 9 février, vers 14h, la manifestation de plusieurs milliers de « gilets jaunes » part sans heurt de la place Bellecour, direction les quais du Rhône. En son sein un cortège d’environ 300 personnes défilant derrière une banderole « Fâché.e.s mais pas facho ».

A 14h30, nous croisons un groupe d’une quarantaine de jeunes, vêtus de sombre et aux gilets jaunes impeccables, qui courent pour remonter le cortège en direction de la tête.
Sur le pont Lafayette, un homme enfile un manteau noir et des gants coqués. Un autre avec le slogan « force et honneur » inscrit sur son gilet accélère en direction de l’entrée du cours Lafayette, où les manifestants sont ralentis par le rétrécissement de la chaussée.

Coups de poing, de pied et de parapluies

Soudainement les premiers projectiles partent. Canettes de bière, cailloux et détritus divers, lancés de l’arrière vers l’avant, tombent au hasard sur la foule compacte.
Les personnes touchées dans le dos se retournent et font face à leurs assaillants qui se lancent dans un corps-à-corps. Des personnes, isolées, sont frappées. Coups-de-poing, de pieds et de parapluies.

Ce sont des antifas ou considérés comme tels, pris à revers, qui sont visés par des militants d’extrême droite, notamment ceux du GUD devenu Bastion social.

Les coups pleuvent. À coups de ceinturons, de parapluies ou de bombes au plâtre d’un côté; de bâtons et de fumigènes de l’autre. Au départ quelques personnes tentent de s’interposer : « Arrêtez ! Ça ne sert à rien ! » Peine perdue.

Beaucoup ne comprennent pas ce qu’il se passe et se massent à l’entrée de la rue. Une dizaine d’explosions retentissent. Effrayés, les gens sont coincés le long des devantures ou courent paniqués pour sortir de la rue. Une accalmie, durant laquelle les deux groupes se font face, permet à certains de s’extraire. Les street medics (les soigneurs volontaires), prennent en charge un blessé comme ils peuvent sous un porche.

L’affrontement reprend en bataille rangée. Le groupe des agresseurs recule, violemment mis en déroute au cri de « Lyon, Lyon antifa » et par quelques lacrymogènes tirées par les forces de l’ordre.

Les événements ici ont duré cinq minutes.

La vidéo ci-dessous montre une partie de l’affrontement. Avec, à gauche, les militants d’extrême droite, et à droite, les militants d’extrême gauche.

Quelques affrontements continuent sur le pont Lafayette où les assaillants ont reculé. Puis, le calme revient. Seuls les militants d’extrême droite y restent quelques minutes, bloqués par un cordon de police côté Presqu’île. Ils se regroupent pour faire face aux antifas restés quai Augagneur. Une salve de gaz lacrymo et une charge de la BAC empêchent les deux groupes de se retrouver.

Une présence originelle de l’extrême droite parmi les « gilets jaunes » lyonnais

Ce samedi 9 février, c’est la première fois qu’un cortège « antiraciste » a été constitué, à la suite d’un appel de militants antifascistes pour « manifester sans craindre de se faire attaquer dans le dos par ces groupuscules fascistes, afin de leur montrer que leurs idées n’ont pas leur place dans les cortèges gilets jaunes » :

« Nous estimons depuis le début du mouvement qu’une présence antifasciste est nécessaire mais ne voulant volontairement pas nous organiser en tant qu’identité politique à l’intérieur des cortèges nous n’avons pu que constater notre manque d’organisation afin de lutter contre la présence de groupes fascistes ».

Outre le message politique « faché.e.s mais pas fachos », la banderole servait de point de ralliement. Pour ces militants de gauche et d’extrême gauche qui participent depuis début décembre au mouvement, c’était une nécessité « physique » de s’organiser.

Originellement, l’extrême droite a été davantage présente à Lyon parmi les « gilets jaunes ». Les militants du Bastion social et de l’Action française furent les premiers à se montrer, dès le 17 novembre avec slogans et banderoles dans les cortèges. Génération identitaire leur a également emboité le pas. On se souvient notamment d’une banderole anti-immigration au péage de Vienne puis sur les marches de la Cour d’appel, dans le Vieux Lyon dans la matinée du samedi 19 janvier. Le 8 décembre à Saint-Jean (Lyon 5ème) les militants identitaires ont également pris la tête d’un cortège avec une autre banderole contre le « Pacte de Marrakech ».

Un groupe d'extrême droite provoque une bagarre contre des antifa rue Cours Lafayette à Lyon durant la manifestation des "gilets jaunes". Les violences perdurent sur le pont Lafayette. Acte XIII, samedi 9 février 2019. ©MG/Rue89Lyon

Affrontements entre militants d’extrême droite et militants d’extrême gauche à Lyon durant la manifestation des « gilets jaunes ». Ici, sur le pont Lafayette. Acte XIII, samedi 9 février 2019. ©MG/Rue89Lyon

Depuis début janvier, des affrontements

Petit à petit, des militants de syndicats et partis de gauche ont rejoint les samedis jaunes. Tout le mois de décembre, à l’exception de quelques agressions sporadiques, l’extrême droite a ignoré « les gauches ». Comme le 15 décembre où chacun manifestait dans le centre de Lyon.
Début janvier, les affrontements ont commencé quand les militants de gauche sont devenus plus nombreux, plus visibles et se sont organisés lors des assemblées générales de Lyon centre qui penchent de leur côté.

  • Le 12 janvier : première tentative d’agression de la part de militants d’extrême droite au niveau de l’Hôtel de ville de Lyon. Ce sont d’autres « gilets jaunes » qui ont calmé le jeu.
  • Le 19 janvier : attaque violente d’une trentaine de militants d’extrême droite du Bastion social et de l’Action française aidés par des hooligans quai de la Pêcherie. L’affrontement avec des antifas et des autonomes a été bref et s’est soldé par plusieurs blessés.
  • Le 26 janvier : au départ de la place Bellecour, la quarantaine de militants d’extrême droite étaient en tête de manif, comme la semaine précédente. Cours Gambetta, première attaque contre les militants de gauche et d’extrême gauche qui se trouvaient au milieu du cortège. Un affrontement a suivi, groupe contre groupe : coups, fumigènes et jets de projectiles. Sous la pression également d’une foule plus nombreuse qui scandait « Fachos cassez-vous », les militants d’extrême droite ont reculé. Mais ce sont surtout des tirs de lacrymo de la police qui ont mis un terme aux affrontements.
  • Le 2 février: au niveau des Cordeliers, une nouvelle attaque de l’extrême droite a lieu, contre un groupe de manifestants constitué notamment de syndicalistes étudiants de Solidaires.

« On est obligés de s’organiser dans une posture d’autodéfense »

Si certains militants de gauche se fondent dans la masse de « gilets jaunes », de nombreux militants de gauche qui veulent manifester aux côtés des « gilets jaunes » viennent en groupe par crainte d’être repérés et d’être la cible d’agression de la part de l’extrême droite. Et c’est souvent parce qu’ils sont en groupe que ces militants se font repérés et attaqués.

Marion Athiel, qui a organisé avec d’autres les manifestations lyonnaises contre le Bastion social, se sait ciblée par l’extrême droite. Elle explique sa difficulté à défiler :

« On n’a pas d’autres choix que de venir en groupe. Si on manifestait de manière dispersée, on prendrait encore plus de risques. Donc on prend des dispositions. On est obligés. Vu la violence et leur matériel, c’est hallucinant, positivement, qu’il n’y ait pas eu de blessés graves. On est obligés de s’organiser dans une posture d’autodéfense car il est hors de question de ne pas pouvoir manifester si nous le souhaitons et de leur laisser le terrain ».

En plus d’un appel émanant des antifas de la Gale (Groupe Antifasciste Lyon et environs), syndicats et organisations politiques se sont mieux organisés pour venir groupés ce samedi 9 février.

Conséquence, derrière la banderole « Fâché.e.s mais pas fachos », on retrouvait des militants de Solidaires, de la CGT cheminots, de la CNT aux côtés des antifas de la Jeune garde, de la Gale et de groupes autonomes. Ces militants mettent en avant une organisation « défensive » face aux attaques de l’extrême droite avec des bâtons et des jets de projectiles.

Comme nous le confiait un militant antifa, si le rapport de force était à leur avantage, nul doute qu’ils essaieraient d’attaquer l’extrême droite et de « sortir les fachos » des manifs de « gilets jaunes ». Mais, précisément à Lyon, vu l’implantation des groupuscules radicaux (lire ici, et encore ), ce rapport de force semble favorable à l’extrême droite.

Acte XIII, samedi 9 février 2019, départ de la manifestation des "gilets jaunes" place Bellecour à Lyon. Une banderole est déployée par les antifa pour protester contre les groupuscules d'extrêmes droite. ©MG/Rue89Lyon

Départ de la manifestation des « gilets jaunes » place Bellecour à Lyon. Une banderole est déployée par les antifascistes contre les groupuscules d’extrêmes droite. Acte XIII, samedi 9 février 2019 ©MG/Rue89Lyon

« Qu’ils aillent se taper sur la gueule ailleurs ! »

Une autre dimension vient expliquer cette stratégie « défensive » des antifascistes lyonnais : les réactions des autres « gilets jaunes ».

Nombreuses sont les personnes qui renvoient dos-à-dos extrême droite et extrême gauche. Daniel et Françoise, retraités, gilets jaunes sur les épaules :

« Ce n’est pas normal qu’on les laisse faire et que les CRS ne les interpellent pas. Nous aimerions qu’il n’y ait ni bagarres, ni casse. On reçoit des gaz à cause d’eux. Nous, on est là pour manifester pacifiquement. Nous sommes des mamies pas des casseurs. »

Ce point de vue est partagé par de nombreux manifestants qui veulent un mouvement « apolitique et non-violent. »

« Tout le monde peut porter un gilet jaune, facho ou antifa, mais pas l’utiliser pour être violent », pense Christophe 47 ans, qui vient manifester pour la première fois.

Julien, venu de Montbrison dans la Loire, va plus loin :

« Les extrêmes ne servent pas les manifestants, mais plutôt le gouvernement en justifiant la répression. »

Anthony, 28 ans venu avec sa compagne invite lui les deux groupes à ne pas venir le samedi. « Ils ont toute la semaine pour se battre. »
Quant à Gaëlle, si elle est « tout à fait d’accord » avec la banderole « Fâché.e.s mais pas Facho », elle voudrait « qu’ils aillent se taper sur la gueule ailleurs ! ».

Marianne, qui affiche son côté « Peace and Love » avec un drapeau au symbole de la paix, est venue de l’Isère. Elle aussi est « ok avec le message » mais souhaite un mouvement « apolitique », affirmant :

« Les violences des fachos et des antifas sont mineures comparées aux violences policières. »