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Le nouvel Hôtel-Dieu à Lyon : de l’hôpital au luxe
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Le nouvel Hôtel-Dieu à Lyon : de l’hôpital au luxe

actualisé le 03/05/2018 à 09h06 : avec le rapport sur la gestion des HCL de la Chambre régionale des comptes

« C’est la plus importante opération de réhabilitation privée d’un monument historique en France ». Concernant le Grand Hôtel Dieu inauguré ce jeudi soir, les superlatifs s’accumulent. Cette déclaration, on la doit à Jean-Jacques Duchamp, directeur adjoint du Crédit Agricole Assurance, l’investisseur principal de ce nouvel Hôtel-Dieu.


Grand Hôtel-Dieu, une réhabilitation à 250 millions d’euros
Les chiffres donnent le tournis. A l’origine, le projet a été porté par le Groupe Eiffage pour un budget d’environ 250 millions d’euros. Fin 2014, Eiffage Immobilier a trouvé deux investisseurs pour pouvoir démarrer les travaux : le Crédit Agricole Assurances, aidé par le Crédit Agricole Centre-Est, ont acquis le site.

Après trois ans de travaux, l’ancien hôpital Hôtel-Dieu qui a accueilli jusqu’à 1 200 patients (lors de la première guerre mondiale) a été reconverti en un hôtel de luxe et un centre commercial de boutiques « premium ». Plus de la moitié des trente-cinq enseignes de mode, de décoration ou de mobilier ouvrent dès ce vendredi 27 avril. Parmi ces boutiques, on peut citer la Maison Montagut, Polidiam ou Brochier Soieries.

Au total, on compte 40 000 mètres carrés de surface réhabilités et 11 500 m2 de surface construite, notamment pour y accueillir des bureaux.

Mais c’est l’hôtel Intercontinental qui doit être le point d’orgue de ce complexe commercial : un quart de la surface de l’Hôtel-Dieu lui est dédié. Articulé autour de la cour d’honneur, l’hôtel devrait comporter un restaurant étoilé dans le grand dôme et 150 chambres de part et d’autre. L’un des emblème de Lyon sera donc un hôtel de luxe. « Le plus beau et le plus prestigieux hôtel de Lyon », nous dit le directeur général adjoint du Crédit Agricole Assurances.

Tout comme cet hôtel, la Cité de la gastronomie sera inaugurée en 2019. Le patrimoine culinaire de Lyon sera donc à l’honneur autour de la cour du cloître. Dans les prochaines semaines, devrait être également annoncé le nom du chef étoilé qui pilotera le restaurant du « Grand réfectoire ».

Le grand dôme de l'Hôtel-Dieu ©Vincent Ramet

Le grand dôme de l’Hôtel-Dieu qui va accueillir le bar de l’hôtel Intercontinental ©Vincent Ramet

Le Grand Hôtel-Dieu rapportera 42,9 millions aux HCL


« Ce n’est pas une privatisation de l’Hôtel-Dieu »
L’architecte du projet Grand Hôtel-Dieu, Albert Constantin, est revenu lors de la conférence de presse inaugurale sur les choix opérés : « Beaucoup de Lyonnais s’inquiétaient de la privatisation du lieu. Ce n’est pas le cas. Il y a sept entrées. On parle des commerces de luxe. Mais je rappelle que depuis le XIIIe siècle, il y a toujours eu des commerces pour financer les soins. Il fallait que ce lieu soit rendu aux Lyonnais. »

Dans un communiqué de presse, l’union départementale CGT fait le parallèle entre les mouvements de revendication dans les hôpitaux pour dénoncer le manque de moyens, notamment aux urgences et l’ouverture du Grand Hôtel-Dieu en qualifiant de « scandale » la « transformation de ce lieu en hôtel de luxe » :

« La CGT dénonce le choix politique qui a été fait de céder l’Hôtel-Dieu aux groupes internationaux à des fins de spéculations immobilières au détriment de la réponse aux besoins des usagers du service public. La CGT exige que des moyens exceptionnels soient redonnés aux fonctionnements du service public de santé dont font partie les HCL, par la création de lits supplémentaires et l’embauche de personnels soignants en nombres suffisants afin de garantir des soins de qualité aux citoyens du Rhône et de la Métropole de Lyon ».

Comme pour répondre à cette interpellation, l’actuel président de la Métropole de Lyon, David Kimelfeld, a soutenu, lors de la conférence de presse inaugurale, que depuis la fermeture de l’Hôtel-Dieu, « l’offre s’est même améliorée » en citant notamment la rénovation de l’hôpital Edouard Herriot.

Le Grand Hôtel-Dieu rapporte quelques deniers aux hôpitaux lyonnais puisque Eiffage en compagnie du Crédit Agricole Assurances, qui pilote désormais cette opération immobilière en tant qu’investisseur, a signé un bail à construction de 99 ans avec les HCL en décembre 2014.

Nous avons demandé le montant versé par le Crédit Agricole Assurances mais son représentant n’a pas souhaité le communiquer. Quant au maire, qui préside pourtant le conseil de surveillance des HCL, il nous a fait répondre qu’il n’avait pas les « informations officielles » sur le sujet.

Ces informations ont pourtant été rendues publiques dans le rapport de la Chambre régionale des comptes de juin 2017 sur la gestion des HCL. Au total (en cumulé sur 99 ans), les hôpitaux de Lyon toucheront 42,9 millions, déclinés ainsi (p.107 du rapport de la Chambre régionale des comptes) :

« – Un loyer annuel de 100 k€, de la signature du bail à l’achèvement des travaux
-250 k€ pendant 18 ans à compter de l’achèvement des travaux
– 500 k€ à compter de la 19ème année. Ce dernier montant correspond à un revenu annuel de 22,73 € au m2, deux fois plus élevé que celui perçu pour les terrains urbains ».

Dans la synthèse de son rapport, la Chambre régionale des comptes juge favorablement la politique des HCL en matière de gestion du patrimoine :

« Les précédentes observations de la chambre, formulées en 2010, ont dans l’ensemble été suivies d’effet, notamment pour ce qui concerne la gestion du patrimoine de l’établissement, à travers une politique volontariste qui alimente la capacité d’autofinancement tout en fournissant un niveau élevé de recettes d’investissement ».

Vue du Grand Hôtel-Dieu du côté de la rue Bellecordière ©Vincent Ramet

Vue du Grand Hôtel-Dieu du côté de la rue Bellecordière ©Vincent Ramet

A l’Hôtel-Dieu, c’en est fini de la santé

Il est le grand absent de l’inauguration du Grand Hôtel-Dieu : le Pôle régional de promotion de la santé (PRPS).

Il a été lancé en 2009 par un collectif de citoyens opposé à la transformation d’un lieu traditionnellement dédié à la santé en un pôle commercial de luxe.

A l’automne 2010, lors du choix d’Eiffage par les Hospices Civils de Lyon (HCL), le promoteur promettait d’intégrer le Pôle régional de promotion de la santé dans son projet de reconversion. Fin 2011, une pétition a recueilli plus de 10 000 signatures dont celle du cardinal et évêque de Lyon.

On se souvient notamment de son mot acide adressé Gérard Collomb, en référence au film de Xavier Beauvois, « Des hommes et des Dieux » : « Tu n’as pas été élu pour que tu décides tout seul ».
Philippe Barbarin faisait référence à la promesse en 2008 de Gérard Collomb alors candidat à la sa réélection à la mairie de Lyon :

« Dans son programme, Gérard Collomb avait dit «  je veux garder à l’Hôtel-Dieu des soins ambulatoires et une place pour la santé des pauvres ». Je suis sûr qu’il pense ce qu’il a écrit ; qu’il ne l’oublie pas. »

Il y a cinq ans, lors de la présentation du projet, la direction d’Eiffage expliquait, sans s’engager, être encore « en discussion » avec les promoteurs du Pôle régional de promotion de la santé.
A l’époque, on évoquait également un musée de la Médecine qui devait voir le jour.

Depuis, le PRPS et le musée ont été complètement évacués.

Ce jeudi, veille de l’ouverture, Jean-François Valette et les autres catholiques sociaux qui ont porté ce projet se sont fendu d’un ultime communiqué pour rappeler les promesses oubliées.

« Comment l’Hôtel-Dieu, magnifique bâtiment historique de Lyon, symbole au cœur de la capitale des Gaules du christianisme social et de l’humanisme éclairé, a-t-il pu devenir, après un revirement politique éhonté, un temple du luxe et du commerce ? En totale contradiction avec les valeurs qui l’ont fondé et développé depuis un millénaire, le nouvel Hôtel-Dieu, devenu Grand par la grâce des communicants, sera en effet le lieu-symbole de ce qui gangrène la planète : l’adoration de l’apparat et de l’argent ».

Interrogé sur le sujet lors de la conférence de presse, le remplaçant de Gérard Collomb, Georges Képénékian a coiffé son ancienne casquette de médecin pour justifier cet abandon :

« A un moment, il y a eu la revendication de garder un dispensaire. Mais conserver une activité médicale réduite, ce n’est juste pas raisonnable. Il ne faut pas vouloir garder une activité de santé à petits moyens. La grandeur de notre pays est d’offrir une offre de soins de qualité pour tous ».

L’actuel maire de Lyon qui est né à l’Hôtel-Dieu et y a exercé, se dit convaincu que la mémoire médicale va subsister.

« Le Pôle régional de promotion de la santé, vous savez ce que c’est ? C’était une coquille vide. Aujourd’hui, on a basculé dans autre chose. Comment on préserve sa santé par la nutrition. »

C’est en effet dans le cadre de la Cité de la gastronomie qu’une dimension « santé » devrait subsister. Pour l’heure, des chercheurs en nutrition se penchent sur le contenu à développer. Mais rien n’a encore pris forme.

L'Hôtel-Dieu vu de la rive gauche du Rhône ©Vincent Ramet

L’Hôtel-Dieu vu de la rive gauche du Rhône ©Vincent Ramet


L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.

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