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Mixité sociale dans les collèges de Vénissieux : « Il faut sortir les gamins des Minguettes »
Société 

Mixité sociale dans les collèges de Vénissieux : « Il faut sortir les gamins des Minguettes »

par Oriane Mollaret.
Publié le 6 octobre 2021.
Imprimé le 07 décembre 2021 à 19:30
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Le quartier prioritaire des Minguettes, à Vénissieux, est un exemple-type du manque de mixité sociale dans les collèges publics de la métropole de Lyon. Pour l’association vénissiane de parents d’élèves « No Ghetto », des solutions existent pourtant.

Les collèges du plateau des Minguettes, à Vénissieux, illustrent particulièrement bien le manque de mixité sociale dans les établissements scolaires de la métropole de Lyon. Environ 22 000 personnes vivent dans le secteur des Minguettes-Clochettes, classé quartier prioritaire de la « politique de la ville ». D’après les chiffres de l’Agence nationale de la cohésion des territoires, en 2018, un habitant du quartier sur deux vivait avec moins de 60% du revenu médian annuel métropolitain (22 480 euros), soit moins d’un SMIC par mois.

Concernant les catégories socio-professionnelles des habitant·es, les employé·es et les ouvrier·es sont surreprésenté·es dans le quartier, alors qu’à l’échelle métropolitaine, on compte davantage de cadres et de professions intermédiaires.

D’après les données de 2010, 78% de la population du quartier des Minguettes-Clochettes n’avait aucun diplôme. Le taux de chômage y est particulièrement élevé, avec environ 16% de chômeur·ses actuellement, contre moins de 10% pour la métropole de Lyon.

En bref, il s’agit d’un des quartiers les plus pauvres de la métropole de Lyon.

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En rouge, les anciennes zones urbaines sensibles (ZUS). En bleu, les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) des Minguettes-Clochettes à Vénissieux et de l’Arsenal à Saint-Fons. Capture d’écran du SIG ville.

Dans le jargon, on parle des “ZUS” aux “QPV”

A partir de 1996, le territoire français est découpé en Zones urbaines sensibles (ZUS). D’après la loi n°96-987 du 14 novembre 1996 relative à la mise en œuvre du Pacte de Relance pour la Ville (PRV), ces ZUS sont “caractérisées par la présence de grands ensembles ou de quartiers d’habitat dégradé et par un déséquilibre accentué entre l’habitat et l’emploi”. En 2014, ce découpage change avec l’apparition des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), qui identifient les zones de concentration de population à bas revenus. Autrement dit les quartiers pauvres. La métropole de Lyon en compte 37.

Ce quartier prioritaire des Minguettes-Clochettes est également un de ceux où le niveau scolaire est le plus bas. Le plateau des Minguettes compte trois collèges publics : Paul Eluard, Elsa Triolet et Jules Michelet. Chacun a une capacité de 650 à 750 élèves. Le taux de réussite au brevet des collèges oscillait entre 60 et 80% dans les trois établissements, avec de belles remontées dans les années 2010.

Dans ces établissements scolaires, le manque de mixité sociale est frappant. A Paul Eluard, par exemple, d’après le dernier projet d’établissement, plus de la moitié des parents d’élèves sont ouvrier·es ou inactif·ves et seulement 4% appartiennent à la catégorie des cadres.

Depuis 2019, une association de parents d’élèves de Vénissieux baptisée « No Ghetto » milite pour favoriser la mixité sociale dans les établissements scolaires de la métropole de Lyon, y compris les collèges des Minguettes. Mais comment faire ?

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Le collège Jules Michelet est l’un des trois collèges du plateau des Minguettes, à Vénissieux. ©OM/Rue89Lyon

« Pour survivre dans des classes comme ça, avec ces enfants, il faut devenir aussi dur qu’eux »

Infirmier libéral aux Minguettes, conseiller municipal à Vénissieux, Farid Ben Moussa a fait de la mixité sociale dans les collèges son cheval de bataille. A 45 ans, il garde un souvenir amer de son adolescence passée à Vénissieux, sur le plateau des Minguettes. Devant la grille de son ancien collège, Jules Michelet, il se rappelle cette époque-là, qui a transformé « l’enfant gentil » qu’il était en « voyou », affirme-t-il.

Ce sont ses années de 4e et de 3e qui ont le plus marqué Farid Ben Moussa. Encore aujourd’hui, il garde un souvenir cuisant de l’expérimentation « 4e-3e en trois ans » dont il a fait partie dans les années 90, l’exact inverse de la mixité sociale qu’il défend aujourd’hui :

« Tous les enfants qu’on ne pouvait pas cadrer à l’école, ont été mis ensemble, dans la même classe, explique-t-il en jetant un regard noir au bâtiment. En mettant plus de profs et plus de moyens, ils pensaient pouvoir les tirer vers le haut. Ça s’est arrêté en cours de route, en deuxième année, tellement ça se passait mal. »

Et de préciser :

« Des agressions de profs, des fugues d’élèves, des règlements de compte… Un jour, la police est venue fouiller notre classe. On se serait cru à Leroy Merlin quand ils ont ouvert nos sacs : tournevis, scies à métaux… On aurait pu monter un magasin de bricolage. J’étais un enfant gentil quand je suis rentré dans cette classe. J’en suis ressorti, j’étais un voyou. Pour survivre dans des classes comme ça, avec des enfants comme ça, il faut devenir aussi dur qu’eux. »

Farid Ben Moussa, de l'association No Ghetto, devant son ancien collège, Jules Michelet, l'un des trois collèges du quartier des Minguettes à Vénissieux. ©OM/Rue89Lyon
Farid Ben Moussa, de l’association No Ghetto, devant son ancien collège, Jules Michelet, l’un des trois collèges du quartier des Minguettes à Vénissieux. ©OM/Rue89Lyon

Le jeune Farid Ben Moussa a ensuite intégré le lycée Jacques Brel, toujours aux Minguettes, dont il s’est fait exclure. Il a passé un bac STMG en candidat libre et fait une première année de fac d’histoire à l’Université Lyon 2 tout en préparant les concours d’infirmier en parallèle. Il raconte que c’est cette année de fac, et la rencontre de gens totalement différents de ceux de son quartier, qui lui a permis de se calmer et de se concentrer sur ses études.

« Le premier jour à Lyon 2, je m’embrouille avec quelqu’un pour une histoire à la con, et je commence à faire ce que je faisais à Vénissieux. Ça commence à crier, à pousser… Et j’ai vu le regard des gens. J’étais passé de la star de mon lycée à un singe. A Jules Michelet, quand je faisais le con, j’avais des applaudissements. A la fac, quand je faisais du bruit en cours, j’entendais un ‘chut’ venant de 50 personnes. Ça m’a calmé ! »

Des parents d’élèves vent debout contre le nouveau collège de la Métropole de Lyon aux Minguettes

Devenu père de famille, Farid Ben Moussa a décidé d’agir. En 2019, il apprend qu’une extension provisoire va être ajoutée au collège Alain pour accueillir plus d’élèves. « Un collège bungalow », comme il l’appelle, « collé à une station essence et à un point de deal », ajoute-t-il en désignant de la tête un adolescent avachi sur un canapé miteux, à deux pas de l’entrée du collège.

« Il y avait beaucoup de parents d’élèves qui pensaient que ce n’était pas une bonne idée pour nos gosses, je n’étais pas tout seul », précise-t-il.

C’est alors qu’ils apprennent qu’un nouveau collège, en dur celui-ci, verra le jour en 2022 entre les Minguettes et un quartier prioritaire de Saint-Fons, l’Arsenal.

« Ça a été la goutte d’eau », explique succinctement Farid Ben Moussa en secouant la tête d’un air dégoûté.

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Le site de l’un des futurs collèges annoncés par la Métropole de Lyon, à proximité des Minguettes, entre Vénissieux et Saint-Fons. ©OM/Rue89Lyon

Il discute alors du problème avec Pierre Obrecht, assistant parlementaire d’Yves Blein, élu LREM de la 14e circonscription du Rhône, dont la permanence est voisine du domicile de Farid Ben Moussa à Vénissieux. Sur ses conseils, les parents d’élèves montent l’association « No Ghetto », qui milite pour qu’il y ait davantage de mixité sociale et d’origine dans les collèges de la métropole de Lyon.

Outre Farid Ben Moussa qui en est le secrétaire, le bureau de l’association est composé de deux autres parents d’élèves de Vénissieux : Khady Rebuzzy, présidente, et Fazia Ouatah, trésorière et également conseillère municipale d’opposition à Vénissieux.

En circulant entre les tours défraîchies du boulevard Lénine Corsière, au bout du plateau des Minguettes, Farid Ben Moussa se remémore son enfance et son adolescence dans le quartier.

« Il y avait une population mixte à l’époque. Mes voisins avaient un travail, il y avait des profs, des infirmiers… Aujourd’hui, il n’y a plus que des gens au RSA. A mon époque, s’en sortir était compliqué, aujourd’hui c’est impossible. »

Son diplôme d’infirmier en poche, il est revenu exercer au quartier et intervient souvent dans ces logements sociaux décrépis.

« Les gamins viennent de milieux défavorisés, avec des parents en difficulté. En tant qu’infirmier libéral je rentre dans beaucoup de maisons et d’appartements de Vénissieux et des Minguettes. Certaines familles vivent à huit par terre, il n’y a pas d’ordinateur, rien pour travailler… Je compare à ma fille, qui a un grand bureau, une bibliothèque… Ma femme et moi, on lit un livre par jour, à table on peut parler de plein de choses avec elle. Eux ils parlent de quoi ? »

Quelles réponses de la Métropole de Lyon ?

L’association No Ghetto demande clairement une refonte totale de la carte scolaire pour favoriser la mixité sociale dans les collèges, ceux des Minguettes comme ceux du reste de la métropole lyonnaise. Or, c’est la Métropole de Lyon qui est compétente en matière de découpage de carte scolaire.

La vice-présidente en charge des collèges, Véronique Moreira, et l’association se sont rencontrées une première fois à ce sujet en octobre 2020. Une nouvelle réunion doit avoir lieu au cours de ce mois d’octobre 2021.

Bruno Bernard Métropole de Lyon collèges
Bruno Bernard, président de la Métropole de Lyon, et Véronique Moreira, vice-présidente en charge de l’éducation, ont annoncé vendredi 17 septembre une enveloppe de 300 millions d’euros pour les collèges de la métropole. ©OM/Rue89Lyon

Interrogée par la presse locale le 23 septembre dernier sur la question du nouveau collège de Vénissieux/Saint-Fons, dans le viseur de l’association No Ghetto, Véronique Moreira a renvoyé la balle dans le camp de l’Etat et des familles elles-mêmes :

« On démarre les travaux avec le souci d’avoir une carte scolaire qui permette – en tout cas sur le papier – d’avoir une diversité. Après, rien ne dit que la diversité qu’on essaie de mettre en place sera suivie par les familles.

On a aussi la concurrence du privé qui fait que tout le monde ne choisit pas le collège public. On a aussi un travail très important à faire avec l’Education nationale pour s’assurer que dans ce bâtiment, qui sera exemplaire, ils mettent les moyens en termes d’enseignements de qualité et de filières attractives. »

La vice-présidente s’est tout de même engagée à mettre en place un « indice de mixité sociale et d’origine », comme le demande l’association No Ghetto, et d’en évaluer les résultats à la fin du mandat.

« Il faut sortir les gamins des Minguettes »

« C’est une vraie absence de courage politique, tacle Pierre Obrecht. Je comprends que ce soit compliqué. Modifier la carte scolaire est le pire des sujets car ça implique de modifier les habitudes des gens. »

Plus mesuré que Farid Ben Moussa, Pierre Obrecht évoque la possibilité de prendre en compte l’indice de position sociale des élèves (IPS), créé en 2016, lors du découpage de la carte scolaire, pour améliorer la mixité sociale.

« On aimerait que ce soit rendu obligatoire », explique-t-il.

Et de citer l’exemple de Paris, qui a mis en place des expérimentations pour améliorer la mixité sociale dans ses collèges. Après les attentats de Charlie Hebdo, en 2015, une vingtaine de territoires s’étaient portés volontaires pour tester des solutions qui favoriseraient la mixité sociale dans leurs établissements scolaires, à l’appel de l’ex-ministre de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem. Parmi ceux-là, Paris, Montpellier, Strasbourg, Clichy, Redon, La Rochelle, Brest ou encore Nancy. Pas Lyon, ni aucune des communes de la métropole.

D’après l’évaluation de l’Institut des politiques publiques sur l’expérimentation menée à Paris depuis 2017, c’est un succès.

« Ça cartonne, les parents ne contournent plus la carte scolaire ! » résume Pierre Obrecht.

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Farid Ben Moussa et Pierre Obrecht, de l’association No Ghetto qui milite pour plus de mixité sociale dans les collèges de la Métropole de Lyon. ©OM/Rue89Lyon

Des secteurs « bi-collèges » comme à Paris ?

Le concept ? La création de « secteurs bi-collèges » sur des périmètres voisins. Les enfants peuvent donc être affectés sur l’un de ces deux collèges, et non plus sur le seul correspondant à l’adresse de leur domicile.

A partir de là, plusieurs solutions sont à l’étude pour favoriser la mixité sociale. La « montée alternée », par exemple, consiste à échanger les élèves de 6e de deux périmètres voisins. Cette dernière serait tout à fait applicable à la métropole de Lyon, estime Pierre Obrecht, en raison de sa densité et de son réseau de transport performant.

Une seconde option pourrait être de fusionner les deux collèges, chacun ayant tous les élèves sur deux niveaux uniquement (tous les 6e et tous les 5e pour l’un ; tous les 4e et tous les 3e pour l’autre par exemple). Le « choix scolaire régulé », plus stigmatisant peut-être, consiste à laisser les affectations scolaires aux bons soins d’un algorithme, qui prend en compte l’origine sociale des élèves, et peut ainsi les affecter en fonction des résultats dans plusieurs collèges différents.

Pour Farid Ben Moussa, quelle que soit la solution retenue, il ne faut pas essayer d’attirer une population plus aisée à Vénissieux par des options et filières attractives, mais sortir les jeunes de leur quartier.

« Il faut sortir les gamins des Minguettes, les sortir des histoires de bande, se faire des amis autres… Pour trouver un boulot, c’est les études mais aussi du réseau. C’est quoi notre réseau à Vénissieux ? Des préparateurs de commande ? Des gens au RSA ? »

Quitte à faire un long trajet en TCL ?

« Et alors ? répond-t-il du tac au tac. J’ai fait deux heures de transport tous les jours, moi, pour être infirmier. Ma fille, dans le privé, elle fait une heure de bus pour chaque jour. Quand c’est pour la réussite scolaire, aucun parent ne va chipoter. Il faut viser le collège, après c’est trop tard. »

En attendant une refonte de la carte scolaire de la métropole de Lyon, l’association No Ghetto surveille attentivement l’évolution du chantier du nouveau collège de Vénissieux/Saint-Fons. Ils envisagent de s’opposer au permis de construire, sitôt celui-ci déposé. Tout plutôt qu’un nouveau collège « ghetto » dans le quartier, affirme Farid Ben Moussa d’un ton sans appel.

La mixité sociale dans les collèges de la métropole de Lyon, une utopie ?

A l’occasion de cette rentrée scolaire 2021, Rue89Lyon se penche sur la question de la mixité sociale chez les élèves de la métropole de Lyon. Certaines communes de la périphérie lyonnaise, et certains quartiers de Lyon, hébergent une population défavorisée, souvent non-diplômée et exerçant des métiers difficiles, peu considérés et peu payés. Dans certains de ces secteurs, le découpage de la carte scolaire s’aligne sur les limites invisibles qui séparent ces quartiers pauvres des quartiers aisés de la métropole. Rue89Lyon décrypte le phénomène et ses conséquences pour les familles et les élèves de la métropole de Lyon. En trois volets :

Article actualisé le 25/11/2021 à 12h25
L'AUTEUR
Oriane Mollaret
Oriane Mollaret

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