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Lyon – La Duchère : « On s’est foutu de la gueule de ce club de foot pendant 20 ans »
Société 

Lyon – La Duchère : « On s’est foutu de la gueule de ce club de foot pendant 20 ans »

par Bertrand Enjalbal.
Publié le 29 octobre 2021.
Imprimé le 07 décembre 2021 à 23:29
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Jean-Christophe Vincent est le nouveau président du club de football “Lyon – La Duchère”. Il évoque l’échec récent du projet “Sporting Club de Lyon”, le rôle social du club qu’il entend poursuivre tout en le mêlant à un nouveau projet sportif. Mais aussi sa volonté farouche d’obtenir de nouvelles infrastructures et la rénovation du stade Balmont, pour lesquelles cet ancien politique a d’ailleurs sollicité les collectivités locales -et même Emmanuel Macron.

Jean-Christophe Vincent est devenu président du club “Lyon – La Duchère” en mai 2021. Impliqué au club depuis 2008 et l’arrivée de son prédécesseur, Mohamed Tria, il a pris les rênes du club après l’échec du projet Sporting Club de Lyon, qui ambitionnait une accession en Ligue 2. Aujourd’hui en National 2, équivalent de la quatrième division, le club a encore changé de nom pour reprendre celui de son quartier, la Duchère, dans le 9e arrondissement de Lyon.

Après l’interlude Sporting Club de Lyon, voilà l’ancienne AS Duchère devenue “Lyon – La Duchère”.

Autrefois « éminence grise » au Parti Socialiste dans le Rhône, Jean-Christophe Vincent s’est notamment retrouvé en charge des élections en tant que secrétaire général du groupe socialiste à la Région Rhône-Alpes (sous Jean-Jack Queyranne). Jean-Christophe Vincent ou “JCV” a par la suite mis son entregent politique aux services de la société Serfim (BTP), puis du promoteur immobilier 6e Sens Immobilier où il est désormais directeur délégué en charge des relations publiques.

Le groupe immobilier est entré au capital du club avant d’en devenir l’actionnaire majoritaire. Notamment dans le but de porter le projet Sporting Club de Lyon. Toujours salarié de 6e Sens Immobilier, il partage donc son temps entre le club et l’acteur immobilier.

JCV évoque auprès de Rue89Lyon le nouveau projet sportif et social du club. Un “Lyon – la Duchère” dans lequel il a fait entrer de nouveaux visages. Pour tous, le développement sportif doit être vu comme un moteur pour l’action sociale que mène le club.

Rue89Lyon : L’ancien président du club Mohamed Tria est parti, mais est-ce que l’échec du projet du Sporting Club de Lyon peut être considéré aussi comme celui d’une partie de votre équipe actuelle et de l’actionnaire majoritaire ?

Jean-Christophe Vincent Lyon la Duchère
Jean-Christophe Vincent, président du club de foot Lyon – La Duchère et directeur délégué de 6e Sens Immobilier. Photo DR

Jean-Christophe Vincent : Il y a eu une période avant le Sporting Club de Lyon et une période après le Sporting Club de Lyon.

Avant, c’est notamment tout le travail exceptionnel qu’a fait Mohamed Tria sur le volet social autour de l’insertion professionnelle, de la santé, de la citoyenneté et de la scolarité.

Après, il y a eu le projet Sporting Club de Lyon à partir de 2019 avec une ambition métropolitaine. Clairement, ça a été un échec sportif. De la Ligue 2 [2e division nationale, ndlr] comme ambition on se retrouve en National 2 [4e division nationale, ndlr]. Un échec financier aussi parce que 6e Sens Immobilier a dû mettre beaucoup d’argent pour maintenir le club à flot, le club aurait fermé ses portes sinon.

Le club avait alors le troisième budget de National 1 [3e division nationale, ndlr].

Pourquoi ça n’a pas fonctionné ? Est-ce seulement une raison sportive ou plus structurelle ? Est-ce que ce projet n’est pas arrivé trop tôt ?

La saison dernière, on avait de bons joueurs ; sauf que ça n’a jamais pris. Ça n’a jamais pris sur le plan sportif, entre joueurs, avec les coachs ou avec la direction. Mais ça n’a pas pris non plus parce qu’en termes d’organisation, d’infrastructures, on n’était pas organisé pour.

Après plusieurs saisons terminées dans le haut du classement de National 1, ce n’était pas incohérent de penser à la montée en Ligue 2. Mais il manquait beaucoup de choses en termes d’organisation. On a aussi connu des problèmes qui sont assez communs quand on passe d’un statut associatif à un niveau semi-professionnel.

Lesquels ?

En changeant de statut, on dépend du fonctionnement et du financement du football professionnel. C’est-à-dire en grande partie de la vente de joueurs formés au club et de la vente des droits télévisuels. Sauf qu’en National, on n’a pas de droit télé, ou quasiment pas. Et on ne vend pas de joueurs.

Ce troisième échelon du foot est vraiment « bâtard ». Ce n’est plus du tout amateur. Les gens sont bien payés pour jouer au foot. Mais en même temps il n’y a pas de rentrées d’argent, il n’y a aucun commerce qui est lié au foot à ce niveau-là.

Il peut y avoir des ventes de joueurs mais c’est epsilonesque à l’échelle d’un club comme “Lyon – La Duchère”. On est donc obligé d’avoir des entreprises qui acceptent de mettre de l’argent, à fonds perdus. 

Les rémunérations dissimulées ? « Ce qui se passait avant, il faut arrêter d’être faux-cul, ça se fait de partout »

Donner plus de moyens à cet échelon permettrait d’arrêter par exemple le système de paiement dissimulé des joueurs via les frais kilométriques, qui vaut d’ailleurs au club de la Duchère une enquête ouverte par le procureur ?

Si tu te fais prendre en excès de vitesse et que devant et derrière toi certains roulaient plus vite, la pire des excuses vis-à-vis de la police c’est de lui dire : “eh vous avez vu les autres ?”. Ce n’est pas un système de défense, j’en conviens.

Néanmoins, tous les clubs comme nous fonctionnent comme ça. Écoutez, on est en train de recruter un responsable administratif. Dans le club où il travaille actuellement, il est officiellement en CAP Métiers du sport. C’est quelque chose qu’on fait faire aux éducateurs ou aux joueurs mais pas à quelqu’un qui a un Bac+5 comme lui ! Sauf que le CAP est largement financé par l’État.

Des moyens pour contourner les choses, il y en a plein qui existent… 

Le système des frais kilométriques, c’est une pratique qui existe, totalement généralisée et totalement connue de la Fédération Française de Football (FFF) et de la Ligue de Football. À partir de la création de la SASP, toutes ces pratiques ont complètement disparu. Mais il ne faut pas tirer sur une ambulance. Le milieu associatif, au-delà du football et même du sport, fonctionne avec des bouts de ficelle. C’est bien parce que mon prédécesseur voyait les limites de ce système qu’il a initié la création de cette SASP. Depuis sa création, on est droit dans nos bottes.

Et ce qui se passait avant, il faut arrêter d’être faux-cul, ça se fait de partout. Si la justice veut être sérieuse, qu’elle fasse une enquête généralisée avec la FFF sur l’ensemble des clubs de football. Et qu’ils nous proposent des solutions. Pour indemniser un bénévole, pour donner une prime de match, pour payer des arbitres référents, on fait comment ? Il n’y a pas de solution en fait.

À un moment, je veux bien qu’on ait une enquête sur le dos, je veux bien qu’on tire à boulets rouges sur mon prédécesseur, mais ce club n’est pas différent des autres. Il est même mieux que les autres parce qu’au moins il fait tout pour rentrer dans le rang. On a la chance aussi d’avoir un investisseur fort qui veut que les choses soient très cadrées.

Qu’est-ce que vous avez modifié dans l’organisation du club depuis cette saison  ?

La volonté, pour le moment, c’est de structurer le club. On a renforcé l’équipe des éducateurs. On a hiérarchisé les choses aussi dans la direction sportive notamment. Sonny Anderson [ancien joueur de l’OL, ndl] est arrivé pour s’occuper de l’équipe 1, en tant que conseiller sportif, aux côtés d’un directeur technique et d’un directeur de la performance.

Sonny Anderson, c’est votre Bernard Lacombe à vous (Bernard Lacombe ancien joueur de l’OL a longtemps été conseiller sportif de Jean-Michel Aulas, ndlr) ?

Le mode de fonctionnement avec Jean-Michel Aulas, c’est en effet quelque chose dont on s’inspire à notre petite échelle, avec Sonny. On a essayé de professionnaliser cette partie. Avec Mohamed Metoui, le directeur technique, ils constituent à eux deux la direction sportive. Avec le coach, ce sont eux qui assurent le recrutement des joueurs.

Émilien Jeannot est directeur de la performance. Il est en lien avec les préparateurs physique sur la performance sportive. Mais aussi sur la performance alimentaire et mentale. On a un directeur de toute la partie organisationnelle, Nordine Belhout, qui gère différents intendants.

Et il y a aussi toute la partie préformation, formation, post-formation, école foot et section féminine. On a maintenant un directeur pour chacun de ces cinq pôles.Ils ont chacun un certain nombre d’éducateurs sous leur responsabilité.

Ce n’était pas le cas avant ?

C’était structuré différemment. Mohamed Mitoui a souhaité le faire comme ça.

Quel est le nouveau calendrier du projet sportif pour atteindre la Ligue 2 ?

Il n’y a pas de calendrier établi. On a une volonté de remonter en Nationale 1 rapidement, si possible cette année. Mais bon, on a payé pour voir… On a vu que ce n’était pas forcément l’argent qui faisait le bonheur. 

« Le projet Sporting Club de Lyon a fait un peu de mal à la vie associative du club de la Duchère »

Quel a été l’impact du projet Sporting Club de Lyon sur la partie associative et l’école de foot du club de “Lyon – La Duchère” ? 

Il a fait un peu de mal à la vie associative. On réactive très fortement ce qui a été fait de façon extraordinaire à partir de 2008 et qui était en déclin ces dernières années. Douze personnes ont intégré l’association et la direction de l’association.

Quelles actions seront-elles en charge de mener ?

Romain Blachier est chargé du  projet culturel parce qu’on veut que le stade de Balmont devienne une place culturelle. Mickaël Sabatier, longtemps élu dans le 9e arrondissement et qui le connaît parfaitement, intervient sur les questions de citoyenneté.

Lotfi Ben Khelifa, à défaut de connaître la Duchère, connaît parfaitement Les Minguettes à Vénissieux et les quartiers populaires. C’est quelqu’un de très important pour nous sur les questions de laïcité et de citoyenneté. Avec Mickaël Sabatier ils mettent en place un Parlement des enfants.

On a fait revenir Ines Dahmani qui a créé la section féminine de l’AS Duchère dans le passé. Elle va s’occuper plus largement de la féminisation du club. Par exemple, tous les évènements sur la précarité menstruelle seront sous sa direction. On lance une campagne sur la précarité menstruelle avec de l’information, de la formation, des interventions  d’infirmières et d’une thérapeute. Mais c’est aussi une action dans le recrutement où actuellement à compétences égales on recrute d’abord des femmes. On veut aussi avoir des éducatrices qui agissent auprès des jeunes garçons et pas seulement auprès des jeunes filles.

On a aussi fait entrer Marion Aunier qui participait à l’association Cap Devoir à la Duchère, pour la partie scolarité. On a fait appel à Grégory Cuilleron notamment pour la mise en place d’une section handisport à moyen-long terme. On veut travailler dans le temps sur cette question et pas simplement faire une journée de sensibilisation pour un petit coup de projecteur.

On va aussi travailler aussi sur un incubateur d’entreprises avec Philippe Martelo qui travaille chez Seb. Et on a comme président, Guillaume Targe, des miroiteries Targe bien connues à Lyon. C’est un nom reconnu et un homme engagé dans tout ce qui est formation professionnelle. Il a pris des gens qu’il a formé de A à Z.

On a aussi fait entrer Yvon Perez dont le père a créé le club.

Pour rapprocher le club de la Duchère de son quartier, « j’ai mis tout le monde en campagne électorale »

Comme vous, parmi ces personnes, certaines sont des anciens du Parti Socialiste (Romain Blachier, Ali Kismoune, Lotfi Ben Khelifa, Soundes Boujday qui a aussi rejoint le club). Pourquoi avoir fait appel à ce « réseau PS » ?

On a voulu une certaine mixité. On a aussi par exemple dans l’association Isabelle Ebanga, une infirmière de La Duchère. Après avoir discuté longuement avec elle, je me suis dit qu’elle avait tout compris. Je lui ai proposé de nous rejoindre. L’idée, c’était d’avoir des hommes et des femmes, des gens qui soient de la Duchère mais aussi extérieurs. On a une véritable mixité. Les gens qu’on a fait entrer dans l’association amènent des gens de leurs réseaux, de leurs territoires…

Le point commun de ces personnes est qu’ils ont des compétences reconnues. L’autre critère est celui de la confiance. Je n’ai pas envie de donner autant de mon temps et d’avoir des gens qui sont prêts à me planter un couteau dans le dos.

Ce club ce n’est pas un club dirigé par des potes. C’est un club né comme le quartier, dans les années 1960, avec des déracinés : des rapatriés d’Algérie, des travailleurs du Maghreb, puis leurs familles. C’est le club de ses habitants au moment de la création. Ce quartier a quelque chose de particulier. Ce club n’existe que par son quartier. C’est au cœur du projet : on veut que les gens se réapproprient leur club de foot.

Comment faites-vous, concrètement ?

La première chose, c’est la mobilisation. J’ai mis tout le monde en campagne électorale. Je ne dis pas que je fais gagner les campagnes mais je sais les organiser (sourire). Alors, on est sur les marchés, on est devant les écoles, on est en lien avec les centres sociaux et les collèges, on va dans les halls d’immeuble, on va aux sorties de métro… On parle aux gens et on leur distribue des places.

On est passés de 100 à 200 personnes aux matchs, avant le Covid, à 800 personnes sur les 3 derniers matchs à domicile [interview réalisée le 14 octobre 2021, ndlr]. Je pense qu’on atteindra les 1000 personnes en décembre, c’est l’objectif que j’ai fixé.

« Pourquoi est-on allé sacrifier un équipement public sur lequel on jouait, alors qu’on en manquait déjà ? »

Vous avez écrit à Emmanuel Macron ainsi qu’aux élus des collectivités locales. Pourquoi ?

On rencontre un énorme problème. On s’est foutu de la gueule de notre club pendant 20 ans. Ce club n’a jamais été une priorité pour Gérard Collomb, dans le cadre du Grand Projet de Ville (GPV) et de l’aménagement de la Duchère. Cet aménagement est formidable mais il s’est fait en piétinant complètement le club.

Pourquoi ?

Probablement parce qu’il raisonnait en termes d’attractivité et de rayonnement international pour Lyon. Le développement du club de la Duchère ne l’intéressait pas de ce point de vue-là.

Qu’est-ce qui pose problème dans l’aménagement du quartier pour le club ?

On nous a collé la Halle Diagana [halle d’athlétisme située en bordure du stade de Balmont inaugurée en 2012, ndlr]. Elle reflète ce vieux schéma d’élus qui pensaient que des gens d’un quartier populaire seraient très contents d’avoir un équipement d’excellence. Mais c’est un équipement qui est complètement déconnecté de la vie du quartier. On aurait pu l’implanter n’importe où ailleurs, à Gerland, à Confluence ou à Parilly. Mais à la Duchère, il n’a aucun sens. Très peu de gamins du quartier vont dedans.

Autre exemple, on a mis le complexe Sport dans la ville à Vaise [dans le quartier de l’Industrie, ndlr] sur un terrain qu’on utilisait. Au lieu de rénover un terrain, on l’a confié à une structure qui pouvait s’installer ailleurs et n’avait pas besoin nécessairement d’un ancrage dans le 9e arrondissement.

Pourquoi est-on allé sacrifier un équipement public sur lequel on jouait et alors qu’on en manquait déjà ? Non seulement on n’a pas pensé au développement du club mais on nous a volontairement contraints.

On ne peut pas accueillir plus de 600 enfants actuellement. Les élus ne sont pas encore venus nous voir les mercredis après-midi. Je leur dis de venir et de m’expliquer comment jouer à 140 sur un terrain.

Cela crée même une situation paradoxale : certains de ces gens qu’on refuse, ils créent leurs clubs à côté et demandent à la mairie des créneaux horaires pour utiliser les terrains. Et la mairie nous dit qu’il est normal d’offrir des créneaux aux autres ! Mais ces gens qui ne sont pas avec nous, c’est à cause du manque d’équipements. On préférerait qu’ils soient avec nous. On est doublement cocus dans cette histoire.

« Le club de ‘Lyon – La Duchère’ doit refuser 150 gamins par an »

Le club de Lyon La Duchère n’a donc pas vraiment de place… à la Duchère ?

On dispose du stade de la Sauvegarde qui va être refait d’ailleurs. Après, on est dispersés. On a quelques équipes de jeunes et l’équipe 1 qui s’entraînent à la Plaine des Jeux [à Gerland, Lyon 7e, ndlr] où l’état des terrains et de l’éclairage est défectueux. Régulièrement on n’a pas de lumière le soir, l’an dernier on a eu trois chevilles cassées à cause de nids de poule dans la pelouse, très souvent elle est trop haute. Certaines de nos équipes n’ont parfois pas accès à des vestiaires.

La conséquence de ce manque de terrains est qu’aujourd’hui on est obligé de refuser 150 gamins par an. Cela crée une frustration énorme dans le quartier. On dit aux gens « au club de la Duchère vous êtes chez vous » ; et eux ils nous disent « alors pourquoi vous ne nous prenez pas ? ». 

Avec ces contraintes, le club serait alors cantonné dans son rôle de « centre social » d’une certaine manière au détriment de sa vocation de club de foot ?

On n’est pas un centre social. On ne fait pas le boulot des centres sociaux qui d’ailleurs le font très bien à La Sauvegarde ou sur le Plateau. On n’est pas là pour ça. On a une vocation particulière et singulière parce qu’on est sur un territoire singulier. Notre équipe veut contribuer à entretenir toutes les énergies positives qu’il y a dans ce quartier.

« Au club de ‘Lyon – La Duchère’, ce qu’on fait est politique »

Le club joue malgré tout un rôle social important et reconnu dans le quartier. Cela veut dire que les élus au fond s’en fichent du club ?

On fait partie des acteurs auxquels on s’adresse dès qu’il y a un problème dans le quartier. C’était le cas sous Mohamed Tria et je le vois depuis que je suis président. L’accident de scooter en mars dernier, par exemple, c’était un jeune du club. Là, on est allé directement à la rencontre du maire pour proposer de pacifier les choses dans le quartier. Nos éducateurs sont allés à la rencontre des jeunes car parmi les gamins qui balançaient des pierres il y avait aussi des gamins du club. Il nous a semblé normal de proposer notre aide. Grâce à nos éducateurs ça a été efficace.

Alors, après on nous demande comment on pourrait nous aider. En commençant par nous donner des terrains, en fait ! Ces gamins qu’on ne peut pas prendre, ce sont pour certains potentiellement des gamins qui vont aller zoner, qui ne bénéficieront pas du soutien scolaire, des stages de 3e qu’on met en place, de nos initiatives en matière de citoyenneté ou de santé…

Par le passé, les relations entre Mohamed Tria et Gérard Collomb ont pu être compliquées, notamment au sujet du maintien de la subvention de la Ville de Lyon au club. S’il n’a jamais été sur les listes de l’ancien mairie de Lyon (et du 9e arrondissement), il le soutenait encore aux élections de 2020. Des personnalités au sein du club, on l’a vu, sont comme vous issues du PS. Cela peut-il être aussi un problème pour vous et pour le club ?

Je fais de la politique au quotidien. Ce qu’on fait est politique. Mais on a une diversité politique au sein du club. Entre l’actionnaire majoritaire et moi par exemple on n’a pas les mêmes opinions politiques et ça nous pose aucun problème.

Je veux être en position de parler de la même manière à Laurent Wauquiez (président LR de la région Auvergne-Rhône-Alpes, ndlr) et à Grégory Doucet (maire EELV de Lyon, ndlr). D’ailleurs, du temps où je travaillais pour Jean-Jack Queyranne (président PS de la région Rhône-Alpes de 2004 à 2015, ndlr) j’ai ferraillé pour avoir une aide de la Région pour notre action « Ton métier c’est ton but ». Quand Laurent Wauquiez est arrivé, il a augmenté la subvention et a même financé des minibus puis la moitié de la réfection de la pelouse du stade. Sans aucune contrepartie politique ni d’image.

On a également des partenariats avec la Marine Nationale, avec une association de veuves de combattants parce qu’on oublie qu’on a des zones de guerre et des familles endeuillées, qui pourraient être vus comme des partenariats politiques. Mais ce n’est pas le cas. Le club est ouvert à tout le monde.

« J’ai demandé qu’on nous accompagne pour rénover le stade de Balmont et créer un centre de formation »

Vous demandez finalement à être reconnu comme un club sportif et pas seulement comme un acteur social du quartier ?

On arrive toujours à être considéré pour ce qu’on fait au niveau social mais pas pour ce qu’on représente sportivement. On n’arrive pas à convaincre les élus, de l’ancienne comme de la nouvelle majorité municipale et métropolitaine, que ce qu’on fait au niveau sportif sert aussi au niveau social.

Ce que fait le club en matière sociale, depuis Mohamed Tria, va bien au-delà de ce que font d’autres clubs y compris les plus grands comme l’OL. Tout cela ne fonctionne que si tu donnes envie aux gens de venir, aux gamins de rêver et aux familles de quoi être fières dans leur quartier.

Qu’on le veuille ou non, qu’on le déplore ou non, c’est comme ça que ça fonctionne : l’équipe 1 est la locomotive de ce qu’on fait. Pour nous, quand ça devient très sérieux, à partir de 15 ans, on doit dire au revoir aux trois-quarts des gamins. Parce qu’on ne peut plus avoir qu’une seule équipe par catégorie par manque d’infrastructures. On ne peut plus tous les accueillir, y compris ceux du quartier, car on doit aussi en parallèle être dans la recherche d’un niveau footballistique et en éliminer.

Notre rêve c’est bien entendu d’avoir des enfants du quartier qui jouent en équipe première. Mais c’est compliqué parce qu’on n’a pas de centre de formation.

Stade Balmont Lyon La Duchère
Le stade Balmont accueille les matchs du club de l’équipe 1 de Lyon – La Duchère. Photo DR

Vous leur avez demandé quoi à Emmanuel Macron et aux présidents des collectivités locales à ce sujet dans votre courrier ? De nouvelles installations ?

Je leur ai demandé qu’on soit accompagné sur un développement sur 10 ans. Je connais la valeur de l’argent public, je n’attends pas des miracles du jour au lendemain. Les collectivités locales, qui nous accompagnent déjà, ne peuvent pas tout faire toutes seules. Mais je pense que dans le GPV, il y a eu un grand oublié, c’est le club de la Duchère.

Je leur ai demandé  trois choses : la réfection du stade Balmont qui est en sale état et qu’il faut mettre aux normes de la Ligue 2; deux stades d’entraînement à la Duchère ou à proximité; à terme un centre de formation.

« On aura vraiment réussi si on arrive à faire du club le deuxième de Lyon, avec son centre de formation au cœur de la Duchère »

Une section sportive est en place avec le collège Schoelcher de la Duchère. Va-t-elle être poursuivie et évoluer ? 

On s’est vu avec l’équipe du collège Schoelcher pour passer un cap. On souhaite rendre la section plus élitiste. Dans l’optique d’un futur centre de formation, j’aimerais qu’il y ait une section sportive football complète tout au long de la scolarité dans le quartier. Je souhaite alors rencontrer le lycée La Martinière (un de trois sites est implanté à la Duchère, ndlr). Il possède des filières sport-études mais pas en football. On a donc une section sportive au collège mais pas au lycée. Je veux les convaincre de le mettre en place.

Dans ma logique on aura vraiment l’impression d’avoir réussi si on arrive à faire du club le deuxième de Lyon avec son centre de formation au cœur de la Duchère. Si on remonte en National 1 dans un, deux ou trois ans et qu’on a la Ligue 2 en objectif d’ici trois, cinq ou sept ans, il faudra faire un centre de formation. C’est une obligation pour un club de Ligue 2 dans les trois années suivant son accession.

Si on peut être l’équipe dirigeante qui conduit le club en deuxième division, ce qui aurait dû être le cas en 1993 (l’AS Duchère avait sportivement obtenu son accession en deuxième division mais elle a été refusée administrativement, ndlr), on en sera très fier. Mais j’aurais vraiment l’impression d’avoir accompli mon devoir si parallèlement on a pu implanter un centre de formation dans le quartier. Et ça aurait un sens extraordinaire de l’avoir à la Duchère dans cet écosystème que je viens de décrire.

Une équipe première constituée de joueurs formés au club et du quartier, c’est un objectif ? Est-ce faisable ?

C’est un véritable objectif d’avoir des gamins formés chez nous en équipe 1. Déjà, d’ici deux saisons on veut avoir 50% de notre effectif constitué de joueurs venant du bassin sportif lyonnais. Il y a plein d’autres bons clubs dans le secteur comme le GOAL FC (Grand Ouest Association Lyonnaise Football Club, fusion des clubs de Anse, Chasselay, Tassin-la-demi-Lune et Champagne-au-Mont-d’Or, ndlr), Saint-Priest et je ne parle même pas des clubs qui jouent plus haut encore comme Villefranche-sur-Saône ou Bourg-Péronnas et Annecy pour aller plus loin.

On veut vraiment privilégier le recrutement au sein de ce bassin. On croit à ce modèle. On pense qu’un joueur qui vient d’ici draine sa famille, ses amis et est attaché à son territoire. Le projet collectif est plus simple à construire.

Si ces perspectives sportives se représentent, le projet de club métropolitain du Sporting Club de Lyon avec une ambition métropolitaine ne va-t-il pas resurgir ?

Le projet du Sporting Club de Lyon dans le stade de l’ancien Matmut Stadium à Vénissieux est complètement abandonné. On ne peut pas dire aux gens “c’est votre club” et partir à Vénissieux quand on devient professionnel. 

“Pour notre action de soutien scolaire on voudrait créer la salle de classe idéale

Pour revenir sur l’action sociale, le club organise également des stages, gratuits, qui allient pratique du football et découverte de métiers et activités socio-éducatives (auxquels Rue89Lyon a pu participer, ndlr). Quelles autres actions avez-vous prévu de lancer dans ce secteur ?

On poursuit ces stages. Pour la première fois, il y aura un stage 100% féminin. On met en place également un pôle de santé mentale. L’objectif premier est d’être dans l’anticipation de tout ce qui est agressions sexuelles et pédocriminalité.

On sait que le milieu du sport est touché et se dévoile peu. Ce qui se passe aujourd’hui avec l’Église, se passera demain avec le monde du sport. Pour l’instant ce sont des tentatives individuelles. On écoute encore trop peu les sportifs sur ce sujet. Ce pôle aura une référente qui met en place des permanences pour que les enfants puissent venir la voir. Les éducateurs peuvent aussi être les premiers témoins de violences au sein des familles.

On ne veut pas se substituer aux professionnels et aux centres sociaux mais offrir une porte d’entrée.

Vous assurez notamment du soutien scolaire pour les enfants du club. Allez-vous mettre en place de nouvelles actions sur ce thème ? 

On continue le soutien scolaire via nos éducateurs comme on faisait jusqu’ici. Mais on est aussi en lien avec l’ESPE (écoles supérieures du professorat et de l’enseignement,ex-IUFM, organisme de formation des professeurs, ndlr). Des professeurs en formation vont venir à partir des vacances de la Toussaint pour donner des cours aux gamins.

On est d’ailleurs en discussion avec la Ville de Lyon pour récupérer les rez-de-chaussée de la Halle Diagana, côté rue, pour mieux les accueillir. On voudrait y faire notre « salle de classe idéale ». Actuellement, on les fait travailler dans le club house. Je veux travailler avec les professeurs et les gamins pour savoir ce que serait une salle de classe idéale : quelle disposition, quel matériel, comment on y travaille ?

Les jeunes licenciés de l'AS Duchère qui ont créé l'hymne officiel du club
Les jeunes licenciés de l’AS Duchère qui ont créé l’hymne officiel du club. Photo BE/Rue89Lyon

« On voudrait faire de la Halle Diagana le siège du club »

Vous évoquez votre volonté d’intégrer une partie des locaux de la Halle Diagana pour les cours de soutien scolaire. Quel espace le club occuperait-il ? Seulement pour du soutien scolaire ?

Dans ces rez-de-chaussée de la halle, des commerces étaient prévus mais ne se sont jamais faits. J’ai proposé à la Ville de Lyon qu’on investisse une partie de ces lieux. On a besoin seulement de 600 à 700 m2 sur les 6000 m2 au total.

On voudrait en faire le siège de notre club, y installer nos bureaux et rapatrier les bureaux des éducateurs actuellement à la Plaine des jeux à Gerland. On voudrait également installer une boutique et un espace pour les supporters. Un espace où on peut vendre des maillots mais surtout où on paye le café aux gens du quartier.

On voudrait également occuper une partie de ces locaux de la halle Diagana pour implanter un incubateur d’entreprises. Cela nous permettrait de coordonner leur encadrement. Dans le réseau de nos partenaires on a un tas de directeurs ou directrices d’entreprises comme JC Decaux, Keolis, Dalkia qui sont prêts à donner de leur temps chaque semaine ou chaque mois.

C’est une simple volonté ou bien ce projet de centraliser le siège du club dans la halle Diagana est plus avancé ?

On a fait travailler les architectes qui ont construit la Halle Diagana. Ils nous ont fait des premiers plans. On a rendez-vous le 23 novembre prochain à la mairie de Lyon pour présenter le projet, les plans de cet espace et le financement du projet. 

Vous parliez du GPV et de la rénovation du quartier de la Duchère. Est-ce que vous voyez une évolution en cours du quartier ? Cette ambition de centre de formation et de filière sportive complète dans le quartier serait-elle de nature à modifier ou poursuivre la transformation du quartier ? 

Si on arrive à mettre en place cette véritable filière sportive et scolaire d’excellence sportive, on peut améliorer la mixité sociale qui n’existe pas actuellement dans le quartier. Comme on est un bon club de foot, si demain on a une filière complète les parents de quartiers plus huppés ou des Mont d’Or voisins mettront peut-être leurs enfants au collège Schoelcher, qui fait déjà un travail formidable, ou au lycée de la Martinière.

On le voit déjà avec les nouveaux habitants qui arrivent dans le quartier. Ils veulent mettre leurs enfants au club. Il n’y a pas de raison que demain ils ne mettent pas leurs enfants à Schoelcher, a fortiori s’il y a une perspective d’intégrer un sport études par la suite au lycée La Martinière.

Dans la région parisienne, le club du Red Star est aussi un club à la forte identité populaire. Son président en 2010 le définissait comme un club  « naturellement à gauche ». Certains de ses supporters sont par ailleurs membres d’organisations antifascistes. Par le passé des membres du groupe antifasciste de la Jeune Garde Lyon sont venus au stade de Balmont. Lyon La Duchère pourrait-il être le Red Star de Lyon ?

Le Red Star est un modèle mais on ne veut pas être utilisé par les uns ou par les autres à des fins politiques. Des membres de la Jeune Garde sont venus quelques fois en effet mais à ma connaissance ils ne viennent plus. Que des gens viennent et fassent du bruit pour soutenir l’équipe, ça ne me pose aucun problème évidemment. Mais si c’est pour s’opposer à telle ou telle personne que je fais venir au stade et qui ne correspond pas à leur ligne politique, là ça ne me va pas du tout.

Le stade c’est la maison de tous les gens du quartier. Les jours de match, le club vend ses merguez de son côté mais on leur propose de cuisiner et de venir vendre la nourriture aux spectateurs. S’ils n’ont pas tout vendu, on leur paye la différence pour ne pas qu’ils perdent de l’argent.

Mon rêve c’est que demain on ait suffisamment de monde au stade Balmont pour qu’on ait des stands de nourriture de Turquie, d’Algérie, d’Espagne, de la nourriture juive, de la bonne cuisine française et de Lyon… Je vais d’ailleurs proposer à la mairie de Lyon qu’on installe autour du stade de Balmont un grand drapeau français et des drapeaux de tous les pays d’origine de gens du quartier.

Moi, je n’aime pas les extrémistes de tout bord mais j’accueille tout le monde au club. Il est à tout le monde, c’est un club laïc et républicain et il offre ainsi une ouverture sur le monde. On respecte toutes les options religieuses et politiques mais on n’embête personne avec ça. »

>> Rue89Lyon a animé des ateliers et encadré des jeunes du club pour raconter la confection de l’hymne du club de la Duchère. Des actions d’éducation aux médias réalisées avec le soutien de la direction régionale des affaires culturelles. Par ailleurs, notre projet éditorial « Quartiers connectés » a reçu un soutien financier de la part de 6e Sens Immobilier.

>> Entretien réalisé le 14 octobre 2021.

Article actualisé le 30/10/2021 à 16h53
L'AUTEUR
Bertrand Enjalbal
Bertrand Enjalbal
Journaliste à Rue89Lyon

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