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« La transition écologique à Lyon, ça ne peut pas être que des ingénieurs qui deviennent paysans »
Environnement  Porte-monnaie au rayon X 

« La transition écologique à Lyon, ça ne peut pas être que des ingénieurs qui deviennent paysans »

par Lucas Martin-Brodzicki.
Publié le 3 juillet 2022.
Imprimé le 17 août 2022 à 18:14
1 281 visites. 4 commentaires.

Wafae Kerzazi, habitante d’Écully, près de Lyon, a choisi de changer de vie, alors que son salaire au sein du cabinet de conseil international Accenture atteignait près de 5000 euros. À 38 ans, elle accompagne dorénavant des projets « à impacts positifs », à Lyon, en lien avec la transition écologique et sociale. Et veut montrer qu’il n’y a pas qu’une manière de « bifurquer ».

Wafae Kerzazi a travaillé un tiers de sa vie chez Accenture, une entreprise mondiale de conseil. Au plus fort de sa carrière, elle empochait près de 5000 euros par mois, « hors primes », précise cette mère de deux enfants, une infusion de rooibos framboise-cassis à la main. Mais cette période est derrière elle. Aujourd’hui, sur son profil LinkedIn comme dans la vie réelle, Wafae se présente comme « artisane de la transition écologique et solidaire ».

Que s’est-il passé ? Elle donne rendez-vous au Sans Filtre, un salon de thé au centre-ville d’Écully, pour en parler.

« J’y ai mes habitudes lorsque je télétravaille. Et puis j’aime bien la démarche, ils proposent des produits locaux et bio », détaille-t-elle, en s’excusant de passer éventuellement pour une « bobo ».

« Le métro, boulot, dodo était assez réaliste à l’époque »

Lorsqu’elle et son mari s’installent à Écully, en 2018, Wafae travaille encore pour Accenture, chez qui elle a démarré en 2006. Avec deux enfants, les deux parents rêvent d’une surface plus grande que ce que permettent les appartements à Paris et arrivent en région lyonnaise à la suite d’une mutation du conjoint.

« L’expression métro-boulot-dodo était assez réaliste à l’époque. Je travaillais énormément, le soir jusqu’à 20h minimum, avec des heures supplémentaires. Mais je sentais petit à petit que j’étais à la fin de quelque chose, particulièrement en 2016, au retour de mon deuxième congé maternité. Je me suis payée un bilan de compétences. Je me sentais de moins en moins légitime à gagner autant d’argent. Ce n’était pas la vraie vie. »

La rupture conventionnelle arrive finalement en juillet 2019.

« Dès lors, je n’avais plus d’excuses pour ne pas m’engager. L’intérêt pour l’écologie m’avait gagné petit à petit, d’abord par le prisme de la consommation. La question de la justice sociale, elle, était ancrée depuis toute petite. »

Depuis sa naissance, au Maroc, Wafae baigne dans les discussions politiques. Ses deux parents sont engagés à gauche et font partie de la classe moyenne. Son père, décédé il y a deux ans, a été syndiqué et adhérent du PPS, le Parti du progrès et du socialisme.

wafae kerzazi transition
Wafae Kerzazi, habitante d’Ecully, se présente comme une « artisane de la transition écologique et solidaire ». © Lucas Martin-Brodzicki/Rue89Lyon

Leur fille exprime petit à petit le souhait de venir étudier en France et débarque finalement à Amiens pour deux ans de prépa scientifique. Elle aura la certitude d’être embauchée par Accenture avant même d’avoir terminé son cursus.

C’est pour cela que Wafae évoque un « parcours de non-choix » :

« Une bonne élève, de bonnes notes, une prépa, un emploi bien payé… C’est comme si à aucun moment je m’étais demandée ce que je voulais réellement faire de ma vie. »

Une formation à Lyon pour s’engager dans la transition écologique

À Écully, elle s’implique d’abord au sein de l’association d’éducation Imagineo, dont elle est devenue présidente. L’ex-employée d’Accenture découvre aussi la pépinière d’initiatives d’Anciela, qui agit pour une société plus écologique et solidaire. Pendant le confinement, elle suit les webinaires de l’Institut Transitions, un organisme de formation cofondé par Anciela. C’est là qu’elle se dit bingo.

« Je ne voulais pas d’une formation diplômante, plutôt creuser différents champs. Sur l’intitulé d’une formation de l’Institut Transitions, je retrouve cette expression, « parcours de non-choix ». Je me suis dit OK, on parle de moi. D’autant qu’il n’y avait pas de sélection, mais des échanges avec les responsables afin de savoir si c’était le bon format pour moi. Ça m’a plu. »

Pendant un an, en parallèle de ses engagements associatifs, Wafae suit des cours deux jours par semaine, comme une petite cinquantaine d’autres personnes qui constitueront la première promotion de l’institut de formation. Elle débourse pour cela 4800 euros.

Et depuis le mois de mai dernier, formation en poche et nouveau départ en ligne de mire, elle travaille pour un nouvel employeur, le Centsept, en accord avec ses envies de changements et sa quête de sens. À la fois association et « laboratoire d’innovation sociale », ce lieu du 7e arrondissement de Lyon accompagne divers projets dont les impacts seraient positifs. En tant que nouvelle cheffe de projet, Wafae avance sur le sujet du recyclage des vêtements professionnels.

« L’écologie, ce sont aussi des sujets très concrets, détaille-t-elle avec un sourire sincère et une joie non dissimulée. Je peux réutiliser certaines compétences de mon précédent métier. Mais c’est beaucoup plus vertueux que ce que je faisais avant. »

La transition écologique, une multitude de métiers à inventer

Avec ce nouvel emploi, son niveau de rémunération prend un sacré coup, même si Wafae continue de gagner plus que le salaire médian français qui se situe autour de 1800 euros net.

« En gros, j’ai divisé mon salaire par deux. Mais lorsque mon conjoint et moi avons déménagé, nous avions déjà en tête de vivre avec moins. Par ailleurs, j’ai beaucoup évolué sur mes habitudes de consommation. Auparavant, à chaque promotion, je me payais un sac à main de grande marque. Aujourd’hui, ça ne m’intéresse plus. »

Dorénavant, la cheffe de projet achète surtout de la seconde main. Pour les fêtes, ses deux enfants ne demandent jamais plus d’un cadeau, ce qui la rend fière. Mais elle souhaite tordre le cou à une idée reçue, liée selon elle à l’imaginaire autour de l’écologie punitive.

« Quand on change de métier pour devenir acteur ou actrice de la transition écologique, ce n’est pas forcément pour gagner un SMIC et des heures supplémentaires. Il y a un vrai travail à faire autour de la désirabilité. D’autant qu’il y a plein de métiers à imaginer, il faut laisser l’opportunité à chacun de le créer. »

Et de compléter :

« La transition écologique, ça ne peut pas être que des ingénieurs qui deviennent paysans. Et puis, tout ne doit pas être marchand. J’en veux pour preuve mes engagements associatifs, c’est aussi une source d’épanouissement. »

Pas vraiment optimiste par rapport à la capacité de nombreux pays à faire face à l’effort que demande la lutte contre le dérèglement climatique, Wafae salue tout de même « toutes ces voix qui s’élèvent dans des secteurs qui font tourner le système capitaliste dans lequel on vit ».

Derniers exemples en date, les étudiants d’AgroParisTech et leur appel à « déserter » et « bifurquer » en mai dernier, vu des millions de fois, ou plus récemment cette diplômée d’HEC (vidéo à voir ci-après). Autant de manières possibles de mener la transition écologique et sociale, veut croire Wafae.

Article actualisé le 03/07/2022 à 09h26
L'AUTEUR
Lucas Martin-Brodzicki
Lucas Martin-Brodzicki
Journaliste indépendant, reportages et enquêtes pour décrypter la transition écologique

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