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Au lycée Doisneau de Vaulx-en-Velin : « Nos élèves n’ont pas confiance dans l’avenir »
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Au lycée Doisneau de Vaulx-en-Velin : « Nos élèves n’ont pas confiance dans l’avenir »

par Laure Solé.
Publié le 19 janvier 2022.
Imprimé le 05 décembre 2022 à 05:45
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Blocus des élèves, grève des profs : le lycée général et technologique Robert Doisneau, à Vaulx-en-Velin, bouillonne. Désorganisation, manque de personnel, réforme du bac… Le Covid est venu aggraver une situation déjà jugée préoccupante. Deux profs témoignent.

Le 6 janvier dernier, les élèves du lycée Robert Doisneau de Vaulx-en-Velin avaient organisé un blocus pour protester contre la réforme du bac jugée inégalitaire. Un sentiment renforcé par les conditions sanitaires et le nouveau protocole porté le ministre de l’Education.

Quelques jours plus tard, les enseignants ont participé à la grève très suivie du jeudi 13 janvier. Au lycée Robert Doisneau, 30 enseignants sur 80 personnels éducatifs se sont déclarés grévistes. Un chiffre qui témoigne d’un ras-le-bol général, tant au sujet du protocole sanitaire que des conditions de travail.

Le lycée Robert Doisneau, situé au centre-ville de Vaulx-en-Velin, accueille 800 élèves.

Bruno Dupont y est professeur de physique chimie depuis 7 ans, Nicolas Kemoun professeur de sciences économiques et sociales depuis 4. Il est aussi délégué syndical pour SUD éducation. Ils témoignent.

« A cause du Covid, la plupart des élèves n’intègrent que la moitié des leçons »

Rue89Lyon : Quelles sont les difficultés auxquelles votre établissement doit faire face depuis cette rentrée de janvier ?

Nicolas Kemoun : « On pourrait croire que la vague de contaminations de Covid-19 est la principale difficulté, mais je pense qu’elle vient seulement révéler et intensifier les problèmes qui existaient déjà en décembre. Néanmoins, c’est sûr qu’à cause de la crise sanitaire, depuis début janvier on n’a jamais plus de 12 élèves par classe, au lieu de 21 comme d’ordinaire. Tous les jours c’est 200 à 300 élèves sur les 800 qui manquent à l’appel parce qu’ils ont le Covid ou sont cas contact. Ça nous demande de travailler beaucoup en-dehors, pour tenter de faire rattraper les cours aux élèves qui ont manqué. La plupart n’intègrent que la moitié des leçons. »

Bruno Dupont : « Il y a un sentiment d’impréparation qui domine. Le protocole change tout le temps et n’est pas du tout adapté aux capacités des écoles, ou même encore des pharmacies pour effectuer les tests. Nos AED [assistants d’éducation, ndlr] passent leurs journées à tracer les élèves malades et appeler les parents pour les prévenir. Ce n’est pas leur travail et pendant ce temps là, les élèves ne sont pas accompagnés. »

Nicolas Kemoun : « 80 % de nos élèves viennent de catégories sociales dites défavorisées. Ils ont besoin de bénéficier d’un vrai suivi pédagogique. Pourtant, on a reçu aucun moyen supplémentaire depuis le début de la crise du Covid-19. »

« On laisse tomber les élèves qui ont besoin de plus de temps pour apprendre »

Rue89Lyon : Vous dites que le Covid agit comme un facteur aggravant de la situation. Quelles sont les problèmes les plus importants au lycée ?

Nicolas Kemoun : « Avant l’explosion des cas de Covid-19, nous étions déjà dans une situation préoccupante. Avec la réforme du lycée, le bac est en mars, donc dans seulement quelques semaines. Les élèves sont loin d’être prêts et aucun de nous ne s’imagine avoir fini le programme pour cette échéance. »

Bruno Dupont : « J’ai l’impression qu’on m’empêche de faire correctement mon travail. Les élèves se sont bien rendus compte que soit on fait le maximum du programme à toute allure, soit on travaille bien mais on fait une impasse sur la moitié du programme. C’est une situation très stressante pour eux. »

Nicolas Kemoun : « En sciences économiques, les terminales doivent connaître sept chapitres pour le bac, pour l’instant j’en ai fait quatre. J’ai quatre semaines pour faire les trois restants. De plus, les élèves n’ont pour l’instant pas pu s’entraîner à faire des devoirs sur table de quatre heures car du fait de la réforme, mes groupes viennent de plus de trois classes différentes et c’est presque impossible à coordonner. »

Bruno Dupont : « On leur fait passer le bac à la moitié du deuxième semestre, alors que souvent, c’est à cette période que les élèves qui ont un peu plus en difficultés ont un « déclic », qu’ils commencent à s’approprier vraiment les connaissances et à faire des connexions.
On n’a pas le temps de poser la réflexion. Le gouvernement a avancé le bac à mars pour avoir des notes à mettre sur Parcours Sup mais elles ne seront pas conformes au véritable potentiel des élèves. C’est juste une manière de laisser tomber encore plus clairement ceux qui ont besoin d’un peu plus de temps pour comprendre les cours. »

Nicolas Kemoun : « Sans compter qu’ils n’auront pas de semaine de révision, comme c’est traditionnellement le cas. On sent les jeunes fatigués, stressés et découragés. Les élèves qui ont des facilités vont s’en sortir, mais pour les autres, ce sera vraiment compliqué. Sans compter que derrière, on va devoir donner quatre mois de cours à des élèves qui ne seront plus notés sur rien. Ils restent des adolescents, ça va être difficile de les mobiliser. »

Le lycée Robert Doisneau de Vaulx-en-Velin.
L’entrée du lycée Robert Doisneau de Vaulx-en-Velin. ©DR

« Au lycée, on n’a plus d’assistante sociale depuis plus d’un mois »

Rue89Lyon : Avez-vous le sentiment que l’équipe pédagogique est de taille pour faire face à ce stress ressenti par les élèves ?

Nicolas Kemoun : « Il aurait déjà fallu qu’on ait une infirmière au début de l’année scolaire. On a mis deux mois à nous en trouver une. Outre le fait que c’était très préoccupant dans le contexte de la crise sanitaire, l’infirmière scolaire joue un rôle clé dans la relation avec les élèves, particulièrement face à une population qui n’a pas toujours accès au soin. Elle a un contact particulier avec les lycéens et donne souvent l’alerte quand il y a des situations préoccupantes à la maison. »

Bruno Dupont : « Maintenant, on n’a plus d’assistante sociale depuis plus d’un mois. Le rectorat nous envoie une assistante sociale un jour par semaine. C’est très nettement insuffisant. On a des situations graves à gérer : un lycéen a perdu son seul parent dans les dernières semaines par exemple. Il n’a plus d’endroit où vivre, si on avait encore une assistante sociale on pourrait vraiment l’épauler. Là, on doit attendre une semaine à chaque fois pour lui apporter un semblant d’aide. »

Nicolas Kemoun : « On se retrouve ainsi à faire le travail de l’assistante sociale. On a une collègue qui a découvert une situation très compliquée pour une élève, qui lui a confié être victime de violences intrafamiliales. Elle l’a aidée comme elle a pu, mais ça a mis plus de temps que si une personne dont c’est le métier avait pris les choses en main. »

« À Vaulx-en-Velin, nos élèves se sentent vraiment mal, ils sont anxieux »

Rue89Lyon : Comment envisagez-vous la suite de l’année scolaire ?

Nicolas Kemoun : « On se mobilise pour obtenir des avancées. On travaille dans des conditions dégradées qui révèlent un sous-investissement du gouvernement dans les services publics. Que ce soit l’éducation où la santé, c’est la même chose au final. »

Bruno Dupont : « Nos élèves se sentent vraiment mal, ils sont vraiment anxieux, ça se sent. Ils posent tout le temps des questions comme « Comment on fait si on a le Covid le jour d’une épreuve du bac ? », ils n’ont pas du tout confiance dans l’avenir et ce n’est pas tenable. »

Nicolas Kemoun : « On espère le report des épreuves du bac. Jean-Michel Blanquer a abordé son éventualité, mais on craint qu’il l’annonce encore au dernier moment. C’est détestable car pendant le temps où il tergiverse, on continue de mal enseigner mal à toute allure. »

Article actualisé le 27/01/2022 à 08h36
L'AUTEUR
Laure Solé

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