Retraites : « Ce n’est pas dans l’habitude des chercheurs de manifester »
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Retraites : « Ce n’est pas dans l’habitude des chercheurs de manifester »

Le 3ème temps fort de la manifestation contre la réforme des retraites a réuni entre 17 000 et 40 000 personnes à Lyon (selon les chiffres de la préfecture ou de la CGT). Au cœur du cortège, les acteurs historiques de la mobilisation, comme les cheminots ou les profs, mais aussi des secteurs souvent peu présents dans la rue, comme la culture ou la recherche. Signe de l’ampleur de la mobilisation.

Après avoir repéré des « blouses blanches » au loin, nous pensions tomber sur des hospitaliers, médecins ou infirmiers. Perdu : il s’agit de chercheurs, qui ont exceptionnellement délaissé les paillasses de leur laboratoire pour manifester contre le projet de réforme des retraites.

Annick travaille à l’Institut national de recherche agronomique (INRA), elle fait « de la recherche fondamentale sur les plantes ». C’est sa première manifestation depuis le début du mouvement. Elle reconnaît que les clichés à propos des chercheurs contiennent un fond de vérité :

« Je ne sors pas facilement du laboratoire. Les chercheurs sont plutôt discrets, nous ne manifestons pas beaucoup. »

Et ça se sent. Annick évoque l’organisation. Elle ne parle pas d' »AG », mais des « réunions » qui ont notamment eu lieu à l’Ecole normale supérieure (ENS – encore bloquée ce mardi) jeudi dernier, en présence d’étudiants et chercheurs de Lyon 1, 2 et 3, pour finalement aboutir à un consensus :

« Nous avons conclu que le compte n’y était pas ! Nous sommes contre la philosophie même de cette réforme, qui vient casser la solidarité d’un système. »

 Fabrice et Annick, chercheurs exceptionnellement mobilisés contre la réforme des retraites. ©ED/Rue89Lyon

Fabrice et Annick, chercheurs exceptionnellement mobilisés. ©ED/Rue89Lyon

Au cœur des réunions, un autre débat a fédéré. Annick relate :

« Nous avons tous été choqués par la criminalisation des mouvements sociaux. La police n’hésite pas à venir sur les campus… »

Fabrice, lui aussi chercheur en biologie à l’INRA, rejoint la discussion en cours de route. Il fait partie de la section de CGT récemment créée dans leur labo :

« C’est difficile pour un chercheur de manifester. Si j’arrête mes expériences, je ne bloque personne. A court terme, la seule « victime », c’est moi, je vais prendre du retard dans mes travaux. Les chercheurs ont peut de force de pression. Je pense que c’est pour ça que l’on a eu du mal à rentrer dans le mouvement ».

« Ta manif ou ta manip »

Une tension avec l’engagement professionnel qui a fait naître une blague dans leurs locaux : « Ta manif ou ta manip ». Pour convaincre les collègues inquiets de délaisser leurs travaux, il propose par exemple « manifester sur la pause de midi ». Il ajoute :

« Pour beaucoup, ce n’est pas dans leur culture et leurs pratiques, de manifester. On a des parcours très individualistes, dans des systèmes très élitistes, cela pourrait expliquer pourquoi a du mal avec l’action de groupe. »

Action pourtant essentielle pour lui, car la réforme des retraites impacterait durement les chercheurs, qui entrent souvent très tard sur le marché du travail :

« Si chaque euro compte et que le calcul n’est plus basé sur les six derniers mois de travail, cela représente une baisse incroyable pour les chercheurs. Beaucoup d’assistants, de techniciens enchaînent les CDD, ce serait un vrai manque à gagner ».

Annick se veut plutôt optimiste, devant l’ampleur du mouvement :

« J’ai le sentiment qu’il y a une amorce de retrait, que ça peut plier. C’est maintenant qu’il faut pousser. »

Blouse blanche mais pas soignante

C'était la première manifestation de Camille depuis le début du mouvement contre la réforme des retraites. ©ED/Rue89Lyon

C’était la première manifestation de Camille depuis le début du mouvement. ©ED/Rue89Lyon

Une autre blouse blanche nous induit en erreur. C’est celle de Camille, assistante sociale à l’hôpital de Lyon Sud. Elle et ses collègues n’ont pas non plus l’habitude de manifester, mais aujourd’hui, elles sont là :

« Bosser pour l’hôpital devient très difficile. C’est impossible de prendre soin des gens quand tu es toi même dans une situation de précarité. »

Pour préparer la manif, elle raconte une organisation qui s’est faite « par le bouche à oreille ». Difficile de s’accorder :

« On est avant tout là pour le patient, on a donc tendance à s’oublier. Ce n’est pas dans la culture d’entreprise de manifester. »

Peintres, musiciens et danseurs contre cette réforme des retraites

Le groupe des artistes en lutte, en plein chants, place Bellecour, contre la réforme des retraites à Lyon

Le groupe des artistes en lutte, en plein chants, place Bellecour. ©ED/Rue89Lyon

Autre partie du cortège qui s’est fait remarquer avec ses grandes banderoles, et ses chants, notamment après l’arrivée à Bellecour : les artistes. Beaucoup d’étudiants, Beaux Arts et conservatoire réunis. L’une d’elles raconte :

« Nous voulions avoir une présence dans la manifestation. La jonction s’est faite grâce à un groupe de discussion, « Eclatons la bulle ».
Tout le long de la manif, dans ce cortège de quelques centaines de personnes, on pouvait distinguer les banderoles de salariés de l’Orchestre national de Lyon (ONL) ou encore du Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne.

Jacques, peintre, mobilisé contre la réforme des retraites à Lyon. ©ED/Rue89Lyon

Jacques, peintre. ©ED/Rue89Lyon

Jacques est peintre, il ne s’est pas joint à ce cortège mais s’est fondu dans le reste de la foule. Sur son panneau, aucune mention à l’art, mais plutôt aux profs et à l’hôpital public :

« Je suis travailleur indépendant, la réforme ne me touche pas vraiment mais on peut défendre des causes dont on n’a aucun bénéfice à retirer. La réforme des retraites, c’est le détonateur d’un malaise social plus large. »

Pour tenir, la caisse de grève

Dans le cortège, il y aussi beaucoup de secteurs qui sont mobilisés sur le long cours, pour les petites comme pour les grosses journées de manif, à l’image des cheminots. Patrick s’occupe de la maintenance du matériel roulant au dépôt de Vénissieux, et est syndiqué à Sud-Rail. Il est entré dans le métier à 17 ans, « comme apprenti ». Depuis 12 jours, il est au rendez-vous, en grève et dans la rue. Il se dit prêt à continuer dans la durée :

« On savait dès le début que ça allait être une grève longue.  Le gouvernement a dit que ce n’était pas dans l’histoire des cheminots de faire grève à Noël, mais bien sûr que si. On l’a déjà fait en 86-87. »

Georges fait partie de Sud-Rail, fortement mobilisé contre la réforme des retraites. ©ED/Rue89Lyon

Georges fait partie de Sud-Rail. ©ED/Rue89Lyon

Usé aux manifestation, il se réjouit d’un mouvement inédit, « ça n’a jamais démarré aussi fort ». Il se rappelle :

« On a bien fait tomber Juppé, il avait arrêté sagement le 15 décembre. »

Pour lui, cela risque de continuer, d’autant plus que « Delevoye a bien énervé les cheminots ». Dans les coulisses, la suite s’organise :

« Il y a peu de débat dans les AG, les gens sont motivés, ils savent que si on laisse passer ça on va perdre plein de choses. Hier, on a voté la reconduction jusqu’à demain, à Vénissieux. »

Il s’arrête un instant de parler pour remuer oignons et saucisses qui rôtissent dans une marmite géante à l’arrière du camion Sud Rail. C’est dans le même véhicule que se trouve la caisse de grève, qui « marche plutôt bien ». En parallèle, un pot commun a aussi été lancé sur Internet pour soutenir la suite de la grève, « jusqu’au retrait total, on ne veut pas de bouts de chandelles ».

Georges est prof de SES , il est donc souvent sollicité pour expliquer les tenants de la réforme des retraites.

Georges est prof de SES , il est donc souvent sollicité pour expliquer les tenants de la réforme des retraites.

Georges, prof de sciences économiques et sociales (SES) au lycée Jean Perrin à Lyon, donne le même écho :

« Dans beaucoup de lycées, une caisse de grève a été créée. Elle ira d’abord aux assistants d’éducation et aux agents de service. La priorité ira à ceux qui ont les salaires les plus faibles, et, bien sûr, aux profs qui la demanderont. »

Un comité de grève a été créé dans le 9e, pour prévoir la jonction entre écoles, collèges et lycées. Pendant les vacances, certains envisagent même de rejoindre les grévistes de la SNCF, CGT comme Sud Rail. C’était déjà le cas ce matin :

« Quelques collègues sont allés à Lyon Vaise, se joindre au piquet de grève ce matin. Nous voulons soutenir les cheminots, que le mouvement continue. »

Mais là encore, l’engagement professionnel vient parfois se mettre en porte à faux avec la volonté de se mobiliser contre la réforme des retraites :

« Demain je ferai cours, car j’ai un devoir avec mes élèves de Terminale. Certains s’inquiètent pour le bac. Beaucoup de mes collègues n’étaient pas à tous les rendez-vous et font grève par alternance. »

> Retrouvez quelques moments de cette manifestation dans le « thread » ci-dessous.

L'AUTEUR
Emma Deunf

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