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Bastion social contre antifas : l’expédition punitive à un concert ?
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Bastion social contre antifas : l’expédition punitive à un concert ?

actualisé le 05/06/2018 à 15h04 : à la suite de l'arrêt de la chambre de l'instruction du 5 juin 2018 confirmant la décision du JLD

Que s’est-il passé le 11 avril dernier, dans un bar-concert des quais de Saône du 9e arrondissement de Lyon ? Une violente bagarre y a éclaté entre les militants du GUD devenu Bastion social et les antifas de la Gale. Sept personnes ont été mises en examen pour « violences aggravées », dont le président du Bastion social. Une instruction a été ouverte.

Un mois après, certains acteurs parlent finalement et décrivent une véritable expédition punitive menée par les militants d’extrême droite qui, eux, plaident la « légitime défense ».

C’est un nouveau lieu où l’on sort. Depuis quelques mois, le Rock n’Eat s’est installé au sous-sol d’un immeuble en retrait du quai Arloing, dans le 9e arrondissement.

Comme son nom l’indique, les deux patrons programment des concerts branchés rock. Ce 11 avril, deux groupes de hardcore Mindslow puis Eighters devaient jouer à l’initiative d’une association musicale.

Mais vers 22h, la soirée a dû être interrompue alors que le premier groupe terminait son set. Et pour cause, devant la salle, dans la cour de l’immeuble, a éclaté une violente bagarre entre une vingtaine de militants d’extrême droite du Bastion social et une poignée d’antifas du « Groupe antifasciste Lyon et environs », autrement appelé la Gale.

« J’étais pétrifié par la peur ; je me suis transformé en poteau »


Les antifas de la Gale et « l’auto-défense populaire »
Le « Groupe antifasciste Lyon et environs », appelé la Gale, est un groupuscule d’antifas. Ils refusent de « demander à la police ou à la Justice de faire le boulot » contre l’extrême droite et sont partisans d’actions directes nommées, dans leur jargon, « auto-défense populaire ». Ce sont les auteurs de l’attaque du local du Bastion social qui s’est déroulée deux jours avant la soirée du 11 avril. Ces initiatives violentes ne sont pas soutenues par l’ensemble des mouvements se présentant comme antifascistes, comme nous l’expliquions ici.

Nous avons rencontré deux personnes qui ont participé à l’organisation du concert. Cet homme et cette femme d’une trentaine d’années, habitués des concerts hardcore lyonnais, sont des témoins clés puisque Guy et Clélie (prénoms d’emprunt) affirment avoir assisté à toute la scène.

Sous couvert d’anonymat, ils nous livrent leur témoignage.

Ce 11 avril, vers 21h30, Clélie s’occupait des entrées quand elle a vu le vigile sortir quatre personnes.

« Parmi elles, il y avait un mec qui m’avait détaillée plus tôt. On sentait qu’il cherchait des gens. Quatre personnes se présentant comme faisant partie de la Gale nous ont expliqué qu’il s’agissait de militants du Bastion social qu’ils avaient reconnus. Les gens d’extrême droite sont restés sur le seuil de la porte. Ils voulaient revenir et menaçaient les gens de la Gale. Un des quatre est finalement parti en courant. Le patron du bar est venu et a fait rentrer les trois restant ».

Clélie n’a pas compris l’attitude du patron alors que ces personnes avaient été identifiées comme une « menace » :

« Ce concert n’était pas une soirée porteuse de revendication politique. Mais les gens d’extrême droite n’étaient clairement pas les bienvenus. »

Clélie poursuit en décrivant une agression qui s’est déroulée devant le bar :

« Voyant que les personnes identifiées comme étant du Bastion social restaient, les militants de la Gale ont décidé de partir. Deux/trois minutes après, j’ai vu les gens du Bastion social partir. J’ai trouvé ça inquiétant et je suis remontée au niveau de la porte du bar. Là, j’ai vu deux personnes de la Gale sour le porche se faire charger par une vingtaine de personnes ».

A ce moment-là, Clélie est accompagné de Guy, qui a participé également à la tenue du concert. Ils tentent de décrire les armes utilisées :

« Juste devant nous, une des trois personnes du Bastion social qui se tenait en retrait, a sorti un boitier qui a fait un arc électrique. Un taser, j’imagine.
Dans le groupe d’assaillants, il y avait des barres de métal et des matraques télescopiques. On ne distinguait pas grand chose. On voyait une mêlée et des coups de barre qui tombaient. Un mec de la Gale se défendait avec un morceau de bois. On sentait une odeur de lacrymo ».

Guy raconte « s’être transformé en poteau » :

« C’était soudain et ultra violent. J’étais pétrifié par la peur. »

Clélie est restée en retrait « pour s’assurer qu’aucun client ne soit visé ». Elle reprend :

« On a vu ensuite une voiture s’arrêter très proche des gens. Mais aucune personne n’a été renversée. Une partie des assaillants se sont jetés sur la voiture. J’ai dû ensuite m’occuper des clients qui voulaient sortir. Je n’ai pas vu la suite. Quand je me suis retournée, la voiture était partie. Très rapidement, les gens du Bastion social ont couru vers l’entrée du bar. J’ai fait entrer les personnes à l’intérieur et on a fermé les portes. Ils n’ont pas cassé les vitres. Puis tout d’un coup, tout le monde est reparti. Quand on est ressorti, une voiture de police était déjà là ».

Un comité d’accueil d’une vingtaine de gudards


« Bastion social » : le GUD change de costume

A Lyon, les gudards sont connus pour leurs actions violentes (lire la dernière condamnation ici). Depuis cet automne, le GUD a changé de nom et a adopté celui de Bastion social. Le mouvement ambitionne, désormais, de fédérer les différents groupuscules nationalistes à l’échelle de l’Hexagone.

C’est dans son fief revendiqué du quartier du Vieux Lyon que le GUD/Bastions social a inauguré le « Pavillon noir », leur nouveau local, le 13 janvier dernier, après l’occupation en mai dernier et durant trois semaines, d’un bâtiment public dans le centre de Lyon.
Anti-immigrés, inspirés des Italiens de Casapound, les militants du Bastion social entendent mettre en pratique, à leur manière, la préférence nationale.
>Lire en détail ici.

Les témoignages que nous avons recueillis vont dans le sens du long communiqué de presse publié par la Gale un mois après les faits.

Du point de vue de ces militants antifas, ils ont subi une « attaque » et ont donc répondu en « état de légitime défense ».
Ils expliquent la raison de leur présence sur les lieux par la mention « no fascism » accolée au concert :

« Nous sommes donc venus à cinq à ce concert soutenir cette initiative et passer un bon moment autour d’un verre, entre amis/es ».

Ces militants antifascistes accusent ensuite le patron du bar d’avoir « refait entrer les nazillons » dans la salle de concert après que l’organisation les aient fait sortir. L’attitude du gérant serait la raison du départ des antifascistes du bar et de leur confrontation avec les membres du Bastion social à l’extérieur de l’établissement.

Nous avons contacté le gérant du bar mais il n’a souhaité répondre à nos questions sur le déroulement de la soirée.

Toujours dans ce communiqué, les militants antifas parlent d’une « attaque coordonnée et de front par une vingtaine de personnes (…) et cinq nazillons dans le dos ». Ils décrivent brièvement l’« arsenal » dont auraient disposé leurs assaillants : « barres, ceintures, bombes lacrymogène et tasers ».

De son côté, la police met en avant une « rixe à coups de barres de fer, de jets de morceaux de palettes et lacrymogène » sans décrire qui disposait de quoi.

Malgré la violence de l’attaque décrite, les antifas s’en sont tirés, écrivent-ils, avec « seulement quelques égratignures et bosses ». Ils mettent cela sur le compte de « l’entraînement ». Ils évoquent également l’intervention d’un de leurs camarades qui a réussi à aller chercher sa voiture et l’aurait seulement « approchée » de la mêlée, sans plus de précisions.

Pour le parquet de Lyon, cet antifa, le seul à avoir été interpellé, est soupçonné d’avoir foncé avec sa voiture sur « deux à trois » militants d’extrême droite.

C'est devant le bar-concert Rock n'Eat, quai Arloing (Lyon 9e) que la violente bagarre a eu lieu. ©LB/Rue89Lyon

C’est devant le bar-concert Rock n’Eat, quai Arloing (Lyon 9e) que la rixe entre les militants de la Gale et ceux du Bastion social a eu lieu. ©LB/Rue89Lyon

Sept mises en examen pour « violences aggravées »

Huit militants du Bastion social et un antifa ont été interpellés et placés en garde à vue. Présentées au parquet, sept personnes, dont un mineur, ont été mises en examen pour « violences aggravées ».
Du côté du Bastion social, il y a du beau monde : le président, Steven Bissuel, et le trésorier-secrétaire de l’association.

Deux personnes interpellées sont ressorties avec le statut de témoins assistés. Cinq ont été placées sous contrôle judiciaire. Les sept protagonistes sont poursuivis pour « violence avec usage ou menace d’une arme ».

Le parquet qui voulait une détention provisoire pour deux d’entre eux et l’antifa a fait appel. Lors de l’audience d’appel qui s’est déroulée à huis-clos le 18 mai, le ministère public a de nouveau demandé l’incarcération. Dans son arrêt rendu le 5 juin, la chambre de l’instruction a entièrement confirmé les mesures prises par le juge des libertés.

Steven Bissuel et quatre de ses camarades ont interdiction de paraître dans le 5e arrondissement de Lyon entre 22h et 6h. Autant dire qu’ils ne peuvent plus se rendre en soirée dans le Vieux Lyon, leur fief revendiqué.

Quant à la Gale, c’est l’un de ses principaux membres qui est dans la procédure. Selon le parquet, l’« arme » utilisée est sa voiture avec laquelle il aurait foncé dans les militants d’extrême droite.

Il est également poursuivi pour « violences sur personne dépositaire de l’autorité publique », à savoir un policier durant l’interpellation. La Gale dénonce, au contraire, des « violences policières », en l’occurrence « un nez cassé à coups de poing » et des coups de pied  reçus ». Le tout se serait passé au cours de sa garde à vue.

Tout comme les cinq militants d’extrême droite majeurs, il a interdiction de paraître dans les 5e et 9e arrondissements, excepté pour les besoins de son métier (il est pompier).

Pourquoi cette expédition punitive ?

Dans un message posté sur Facebook, l’association organisatrice parle de « personnes qui ne respectent pas ses valeurs et qui ont mis en danger l’ensemble des membres du public ».
L’organisateur précise vouloir parler des « valeurs universelles de tolérance et de respect des autres », rappelées à chaque soirée organisée par l’association au moyen d’un logo « No racism, no sexism, no fascism » apposé sur l’affiche annonçant le concert.

En clair, ce n’était pas une soirée à destination d’un public porté sur les valeurs d’extrême droite.
En sachant que le bar n’accueille pas de « soirée politique », comme a insisté le gérant du bar dans la seule déclaration qu’il a voulu nous faire.

Les militants du Bastion social étaient bien présents. Pour quelle raison ?


Que faisait le Bastion social a un concert « no fascism » ?
Le président de l’association Bastion social, Steven Bissuel, n’a pas voulu répondre à cette question. Il ne nous a fait qu’une déclaration :
« Nous avons agi en état de légitime défense. Les armes, ce n’est pas nous qui les avions. Et ce n’est pas nous qui avons roulé sur des gens ».

Les militants d’extrême droite voulaient-ils particulièrement s’en prendre à ceux de la Gale ? Le Rock n’Eat est à quelques centaines de mètres du local du Bastion social de Lyon. Lequel local avait été attaqué dans la nuit du 9 au 10 avril, soit l’avant-veille de ce concert par la Gale qui avait revendiqué cette action via un post Facebook titré « Lyon, nous avons fermé le Bastion ».

C’était peut-être la soirée en elle-même qui était visée, comme le suggère Guy qui a participé à l’organisation du concert :

« Je suis convaincu que la soirée elle-même était visée à cause de ce logo, même s’il ne s’agissait pas d’une soirée politique et revendicative. La lutte contre le fascisme et le racisme fait partie de l’ADN de la musique hardcore. »

L’instruction dira peut-être si les gudards traquaient ce soir-là des antifas ou s’ils voulaient attaquer les participants à la soirée du fait de son label antiraciste.

« Ils ont débarqué pour régler des comptes »

Contacté par Rue89Lyon, l’adjoint à la sécurité de la Ville de Lyon, Jean-Yves Sécheresse, considère que les militants du GUD/Bastion social ont « débarqué » pour « régler des comptes ».

Deux jours après le 11 avril, l’adjoint s’était fendu d’un communiqué sur cette « rixe impliquant une trentaine d’individus ». Une première en la matière motivée par la crainte de voir « certains quartiers devenir le lieu de bagarres de bac à sable entre extrême droite et extrême gauche ».

Pour Jean-Yves Sécheresse, il faut replacer ce qui s’est déroulé devant le Rock n’Eat dans le contexte des attaques des locaux politiques :

« Ces faits font suite à des dégradations récentes intervenues sur le local de la Confédération Nationale du Travail (CNT) et du Bastion social ».

A la manière du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb et ancien maire de Lyon, l’adjoint à la sécurité finit par renvoyer dos-à-dos, extrême droite et extrême gauche :

« Nous condamnons avec la plus grande fermeté ces exactions commises par des groupuscules extrémistes, qui vont à l’encontre de tous les principes et de toutes les valeurs qui nous rassemblent au sein de la République, particulièrement à Lyon, ville façonnée par l’humanisme, fidèle à une tradition de tempérance, d’ouverture et de tolérance. »

L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.

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