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À l’INSA Lyon,  les « low-tech » bousculent la formation d’ingénieur
Environnement 

À l’INSA Lyon, les « low-tech » bousculent la formation d’ingénieur

par Lucas Martin-Brodzicki.
Publié le 5 septembre 2022.
Imprimé le 05 octobre 2022 à 23:02
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Des enseignants de l’INSA Lyon, fameuse école d’ingénieurs, choisissent de remettre au goût du jour le modèle low-tech (comprendre : technologie sobre ou douce) pour questionner les missions de l’ingénierie et ses exécutants. Une démarche d’ensemble qui pourrait réconcilier la technique et la planète.

Vous avez peut-être vu passer sur Internet des tutoriels d’un nouveau genre ces derniers temps. Comment construire soi-même son propre four solaire. Des toilettes sèches amovibles. Une éolienne. Un extracteur de jus de pomme, voire carrément une petite maison autonome en énergie. Ces exemples se rangent dans la catégorie des low-tech. Enfin, pour peu que leur fabrication et leur fonctionnement respectent quelques règles : être peu gourmand en ressources, être réalisable par le plus grand nombre et, surtout, être utile.

J’ai proposé un entretien à Romain Colon de Carvajal pour discuter de ce phénomène. Enseignant en conception mécanique à l’Institut national des sciences appliquées de Lyon (INSA Lyon), il a d’emblée voulu le replacer dans son contexte :

« Je remarque qu’il y a une sorte de buzz autour des low-tech, mais c’est avant tout un retour aux sources. Cela a toujours existé. Simplement, après avoir longtemps été écarté de l’enseignement technique, on redécouvre les bénéfices de ce modèle. »

Le retour des low-tech à l’INSA Lyon

Lui-même use de ce terme dans ses cours. Il pourrait en parler pendant des heures, sans pour autant en faire une matière en soi. Il est d’ailleurs de plus en plus sollicité à l’extérieur des murs de l’INSA Lyon, pour des conférences et des débats sur le sujet.

Je le rencontre un lundi de juillet, alors que l’enceinte de l’école est déjà vidée de l’agitation estudiantine. Lui et son collègue Romain Delpoux, maître de conférences en automatique et génie électrique, promènent un prototype low-tech dans les couloirs.

INSA Lyon vélo générateur low-tech
Ce prototype de vélo-générateur est étudié dans plusieurs cours à l’INSA Lyon. © LMB/Rue89Lyon

Il s’agit d’un vélo-générateur, capable de produire de l’énergie électrique. En mode mobile, le système se déplace facilement grâce au vélo. Il faut une bonne minute de manutention pour l’installer et il n’y a plus qu’à pédaler et à se brancher. Romain Delpoux s’explique :

« Lorsque le système sera terminé, il devrait être capable de recharger quatre ou cinq téléphones portables en même temps, soit une puissance de 80 W. L’idée, c’est de sensibiliser les étudiants à la production d’énergie. »

« Le vélo est souvent assimilé à la low-tech, mais c’est plus compliqué que ça »

Un projet étudié dans le cadre de la thèse d’Adrien Prévost, doctorant de Romain Delpoux. Et c’est un autre étudiant de l’INSA, Étienne Durante, qui l’a fabriqué. Ce dernier a travaillé avec l’Atelier du Zéphyr, une association de la région lyonnaise organisant des stages d’autoconstruction. Le vélo est naturellement d’occasion.

« Le vélo est souvent assimilé à la low-tech, mais c’est plus compliqué que ça. Aujourd’hui, la plupart des vélos qu’on trouve en France ne peuvent pas être rangés dans cette catégorie. Les pièces viennent du monde entier, les réparations sont complexes », illustre Romain Delpoux.

Romain Colon de Carvajal a travaillé sur plusieurs prototypes de vélo cargo à assistance électrique au sein du département FIMI, la formation initiale aux métiers d’ingénieur, lors des deux premières années du cursus à l’INSA Lyon. Cette fois, le vélo a été construit par les étudiants, même s’il a encore fallu récupérer la selle et les roues. L’enseignant détaille :

« Cela permet de montrer qu’il y a une distance entre ce qu’ils veulent faire et ce qu’ils peuvent faire. La démarche est intéressante d’un point de vue pédagogique. Ce vélo cargo peut transporter une charge de 400 kilos par exemple. »

INSA Lyon vélo cargo
À l’INSA Lyon, la sensibilisation des étudiants aux low-tech passe par la conception d’un vélo cargo à assistance électrique. Photo DR

Les ingénieurs en herbe disposent de plusieurs outils pour mener leurs travaux. Dans l’atelier de construction métallique, il y a de quoi travailler la tôle en acier ou en aluminium, souder, découper…

« Derrière la low-tech, il y a un côté bricolage assumé. Cela rappelle une démarche essai-erreur typique des sciences expérimentales, mais ça ne veut pas dire bas de gamme ou low-cost », précise Romain Colon de Carvajal.

La démarche low-tech, un héritage des années 70

Ce concept est plutôt utilisé pour critiquer son antonyme, la high-tech, dont les produits abreuvent aujourd’hui notre quotidien. Sans trop savoir, parfois, s’ils viennent répondre à un réel besoin. Dans les années 70, des philosophes comme Ivan Illich ou Jacques Ellul, penseurs de la technique, ont questionné ce futur qu’ils voyaient déjà poindre. Un futur à base d’intelligence artificielle et de maison autonome. La low-tech est remise au goût du jour depuis quelques années, à la faveur d’une meilleure connaissance du désastre écologique en cours et de l’épuisement des ressources naturelles.

« Il faut repolitiser ce que nous avons dépolitisé. Pendant longtemps, nous avons agi comme si l’idée de progrès allait de soi. Nous, professeurs, en sommes aussi responsables », souligne Romain Colon de Carvajal.

L’enseignant a des tonnes d’exemples en tête :

« Je remarque qu’en début de cursus, les étudiants ne savent même plus penser. Exemple, lorsqu’on leur propose de travailler sur un projet, tous veulent faire un LEGO hi-tech. Il y a systématiquement une connexion téléphone. Or, en conception, la première règle est de supprimer un besoin, pas d’en créer un. Si jamais, c’est impossible, alors on travaille sur les verrous, la créativité, l’innovation. Il s’agit de redévelopper une éthique de l’ingénierie. »

Le souci, c’est que ce type de réflexion amène bien souvent à produire moins. Et donc vendre moins, remarque le maître de conférences Romain Delpoux :

« C’est plus difficile de financer une recherche s’il n’y a pas des industriels derrière. La thèse dont j’ai parlé a été financée par l’enjeu énergie de l’INSA Lyon. Mais ça n’arrivera pas tous les jours. »

Des ingénieurs « humanistes » à l’INSA Lyon ?

Il reste délicat d’avoir des chiffres sur le nombre d’enseignants engagés dans cette démarche spécifique des low-tech. En revanche, l’INSA Lyon affiche sa volonté de mettre plus d’interdisciplinarité dans ses enseignements et d’interroger l’éthique de l’ingénieur.

Au journal Les Echos, le directeur de l’établissement, Frédéric Fotiadu déclarait cet été travailler pour « intégrer ces nouveaux enjeux sociaux, écologiques et numériques dans [les] programmes. »

À Lyon, repenser l’ingénierie à l’aune du désastre écologique grâce aux low-tech

Il faut donc avancer « en mode pirate », pour reprendre les mots de Romain Colon de Carvajal. Avec d’autres enseignants, il profite de tous les espaces de liberté qu’on lui offre. Par exemple, il donne depuis peu un cours avec sa collègue Diana Martin de Argenta, sortie de l’INSA Lyon vingt ans plus tôt, sur la « conception sobre des mécanismes ».

Diana Martin de Argenta le définit ainsi : « un enseignement de la conception mécanique avec une prise en compte des impacts environnementaux. Cela passe par l’analyse du cycle de vie et le questionnement du besoin, pour une ingénierie consciente de ses enjeux. »

Romain Colon de Carvajal conclut avec une question que devrait se poser tout bon ingénieur à la sortie de l’école, selon lui :

« Est-ce qu’avec mon système, je rends libre mon usager ou je le fais se sentir bête dès qu’il y a une petite panne ? »

Article actualisé le 05/09/2022 à 09h39
L'AUTEUR
Lucas Martin-Brodzicki
Lucas Martin-Brodzicki
Journaliste indépendant, reportages et enquêtes pour décrypter la transition écologique

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