Société 

« J’ai quitté Lyon et la France pour me prostituer à Genève. J’en suis revenue »

actualisé le 19/11/2014 à 14h58

Nous avions quitté Karen sur les hauteurs de Saint-Chamond, dans la Loire. C’était en août 2013. Après Lyon, cette figure du quartier de Gerland, auto-proclamée porte-parole des prostituées, nous annonçait qu’elle quittait définitivement la France pour la Suisse, un pays où, selon ce qu’elle imaginait, « la prostitution est acceptée ».

Karen parlait plus exactement de Genève où l’activité est réglementée, avec son cortège de vitrines, d’appartements et de bordels. Un an plus tard, nous avons retrouvé Karen dans un café. Le corps encore un peu plus fatigué. « Un récent déménagement », explique-t-elle.

Celle qui a tenu le mégaphone pendant cinq ans pour défendre son « gagne-pain » et celui des autres filles de Gerland est de retour à Lyon. Mais elle prévient : elle ne reviendra pas garer sa camionnette dans le haut lieu de la prostitution lyonnaise :

« Trop de harcèlement policier, pas assez d’argent ».

Elle est en « pré-retraite ».

« Quand j’ai besoin d’argent, je prends la camionnette d’une copine et je me cale sur une route nationale pour faire quelques passes. J’arrive à me faire 50 euros. »

A Genève, elle n’a arpenté le trottoir qu’une poignée de mois.Autour d’un panaché de l’après-midi, elle nous raconte la vie d’une prostituée qui, à la cinquantaine, a tenté de se faire une place dans ce que certaines travailleuses du sexe considèrent comme un eldorado.

 

Karen, prostituée à Lyon, en octobre 2014. ©LB/Rue89Lyon

Karen, prostituée à Lyon, en octobre 2014. ©LB/Rue89Lyon

Un fantasme : « la Suisse, c’est génial »


A Genève, la prostitution réglementée
Système politique confédéral oblige, chaque canton suisse décide du statut de la prostitution. Le code pénal suisse interdit seulement la prostitution forcée. A Genève, toutes les formes de prostitution sont acceptées : escort, sex-centers et tapinage dans la rue. Pour exercer, les prostituées doivent seulement s’inscrire à la brigade des mœurs.

Tout part d’un bruit insistant :

« Dans le milieu, on entend « la Suisse, c’est génial, c’est légal ». Le fantasme circule ».

Karen se trouve à ce moment de sa vie dans une situation de ras-le-bol : elle vient juste de voir sa camionnette embarquée par la fourrière. On est au printemps 2013. Les polices lyonnaises (municipales et nationales) forcent la distribution de PV et les mises en fourrière en application d’un arrêté municipal qui interdit le stationnement aux camionnettes. Les autorités voudraient avec cette méthode « toucher les filles au portefeuille ».

Karen n’a plus l’argent pour aller à la fourrière et payer toutes les réparations qui s’imposent. Elle plaque Gerland et part s’installer en « brousse », sur une route nationale de la Loire, près de Saint-Chamond dans une camionnette qu’une copine camerounaise lui a prêté pour l’été.

En septembre, elle déménage avec une copine à la frontière franco-suisse, à Annemasse (Haute-Savoie). Elle est gonflée à bloc.

« Je pensais qu’il suffisait de s’inscrire aux moeurs pour tapiner ».

Les premières déconvenues arrivent rapidement. Karen vise la prostitution en appartement : on tapine dans la rue, au bas de l’immeuble et on fait monter le client.

A Genève, contrairement à la France, c’est légal. Encore faut-il avoir l’accord du propriétaire.

« Dans les faits, c’est extrêmement rare. Jamais un propriétaire lambda ne donne son accord pour que tu te prostitues chez lui. Il faut passer par les réseaux ».

 

Les trois réseaux qui tiennent la prostitution à Genève

A Genève, la prostitution a son quartier, les Pâquis, entre la gare et le lac, à quelques mètres des banques et des horlogers. Ici les propriétaires acceptent de louer à des prostituées. Mais il n’y a plus de place.

Karen pense trouver une solution quand elle rencontre une fille qui doit partir deux mois à Zurich et qui leur laisserait son studio à elle et sa copine. « On aurait pu y travailler H-24 », imagine-t-elle. Mais la sous-location capote.

« J’ai vite compris. Si tu veux te prostituer, il faut se mettre en cheville avec un des trois réseaux : les Italiens, les Pakistanais ou les Blacks. Ce sont les propriétaires de tous les appartements, des sex shops et des vitrines à filles ».

Ces réseaux prennent entre 40 et 60% des passes pour les vitrines et louent une chambre dans un appartement 5000 Francs suisses (4 146 euros). C’est du proxénétisme au sens de la loi française. Mais pas de la loi genevoise.

Pour accéder à ces « réseaux ». Elle passe par un intermédiaire à Annemasse. Quelqu’un chargé de « ramener de la viande fraîche ». Mais après quelques rendez-vous, ça capote.

Sans regret, affirme-t-elle aujourd’hui :

« Il est hors de question que j’écarte les jambes pour nourrir quelqu’un », lâche-t-elle.

 

« Même une Brésilienne toute belle de 26 ans n’y arrivait pas »

Relevee jours prostitution Karen

Le relevé des jours où Karen pouvait se prostituer fourni par l’administration de Genève.

Sa dernière chance est d’aller sur le trottoir du boulevard helvétique, dans un autre quartier de Genève. Le lieu des prostituées qui non seulement racolent à pied mais font leurs passes dans la voiture du client.

En tant que ressortissante de l’Union européenne, elle a droit à travailler 90 jours. Elle va à la brigade des moeurs s’inscrire et donner le planning des jours et du lieu précis de tapin. 21h-5h, surtout à ne pas dépasser. L’administration cantonale lui donne un relevé de ses jours de travail (voir ci-contre).

La police des moeurs fait respecter horaires et permis de travail.

« A Genève, les flics sont très respectueux avec les filles. Ils sont vraiment là pour te protéger ».

Mais sur le boulevard, malgré des prix plus bas qu’en appartement ou en vitrine, elle fait peu de clients. Elle reste parfois jusqu’à 3h ou 4h sans faire une passe. « C’est une question d’habitude », est persuadée Karen :

« Les Suisses ont à leur disposition des bordels et des appartements. Pourquoi viendraient-ils se faire chier en voiture ? Même une Brésilienne toute belle de 26 ans n’y arrivait pas. »

L’hiver arrive. Il devient dur de passer toute la nuit dehors en petite tenue.

Elle arrive à « bricoler » en passant des annonces sur Internet mais l’appartement qu’elle utilise lui est prêté par un père de famille. Et sa femme et ses enfants sont de retour.

 

L’association contre les sex-centers

Pourquoi pas les sex-centers alors ? Hors de question, répond Karen. Elle rencontre des filles qui lui parlent de commissions astronomiques (de 40% à 60% par passe) et de conditions de travail atroces. C’est à dire des pratiques non protégées, comme la fellation « naturelle complète » ou « impériale » (avaler le sperme).

« Ça nous met directement en danger. On peut attraper des infections, voire le VIH ! Et si tu refuses les passes sans préservatif, tu sais que tu ne vas pas travailler ».

Un discours qui tranche avec celui des responsables des salons genevois, comme celui tenu par la patronne du Vénusia (voir la vidéo de Lyon Capitale).

Même si elle avait déclaré qu’elle abandonnait le militantisme en partant en Suisse, Karen replonge dedans et crée avec une autre prostituée l’Association de défense des travailleuses du sexe (ADTS).

« Je veux une prostitution sans exploitation », explique-t-elle aujourd’hui.

Dans son premier tract, elle expose :

« Les grands salons peuvent engager des dizaines de prostituées sur le dos desquelles ils vont gagner d’énormes sommes d’argent (…). Notre association se mobilise pour que des lieux de travail soient consacrés aux indépendantes afin qu’elles puissent mener à bien leurs activités en toute liberté et surtout sans danger ».

 

Retour à Lyon et au militantisme

Quand elle rédige les lignes de ce tract, elle pense évidemment à sa propre situation, de plus en plus précaire. Mais elle ne peut pas pousser bien plus loin la mobilisation.

« Prise à la gorge », elle doit quitter la Suisse :

« J’avais un loyer de 1000 euros. Après le départ de ma colloc’, je ne m’en sortais pas. J’ai même dû vendre ma voiture ».

De retour à Lyon, elle peut « se débrouiller » grâce à ses connaissances. Quelques passes de-ci, de-là pour « remplir le frigo, payer le loyer et l’essence de la voiture ».

Une bonne partie de son temps, elle le passe désormais à militer pour l’association de santé communautaire lyonnaise Cabiria et le Strass, le syndicat du travail sexuel. Toujours avec l’idée de faire entendre la voix des prostituées, notamment contre la proposition de pénalisation des clients de prostituées.

Ci-dessous, la vidéo tournée en août 2013 pour le webdoc Les filles de Gerland :

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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