Société 

Mourad Benchellali, ex-détenu de Guantanamo, en route contre le djihad

actualisé le 20/03/2016 à 10h27

Mourad Benchellali a 19 ans quand il part pour l’Afghanistan, sur les conseils de son frère aîné, pour s’entraîner dans les camps d’Al Qaeda, quelques semaines avant le 11 septembre 2001. A ce moment-là Ben Laden n’était pas encore la figure qu’il est devenu. Son frère lui avait expliqué qu’il tirerait à la kalachnikov et qu’il apprendrait l’arabe. Il se voyait rentrer chez lui, à Vénissieux, après son séjour. Il n’est revenu que de longues années après. Après 30 mois de détention sur la base américaine de Guantanamo et 18 mois de prison en France.

Ce mercredi 3 septembre, la Cour de cassation a confirmé l’arrêt de la cour d’appel de Paris qui condamnait Mourad Benchellali, avec quatre autres Français de Guantanamo, pour « association de malfaiteur en relation avec une entreprise terroriste à un an de prison ».

C’est le dernier épisode d’une longue bataille judiciaire. En 2009, la cour d’appel de Paris les avait une première fois relaxé en reconnaissant que la procédure reposait sur des interrogatoires menés à Guantanamo par des agents des services secrets français. alors que le centre de détention militaire est en dehors de tout cadre légal.

Mourad Benchellali ne veut pas entendre qu’il est considéré par la Justice française comme un terroriste, alors qu’il n’a fait « que » séjourner dans un camp d’Al Qaeda dont il dit qu’il ignorait tout à l’époque. Il aurait été manipulé par son frère, condamné pour terrorisme :

« Je suis parti sur les conseils de mon frère. Je suis ni un terroriste ni un djihadiste mais un jeune qui s’est fait embrigader ».

Making of
Mourad Benchellali reparle à la presse (lire aussi son entretien dans Tribune de Lyon). Pour dissuader les jeunes de partir en Syrie. Mais pas seulement. Il veut rendre hommage à un des ses avocats, le Lyonnais Jacques Debray, aujourd’hui atteint de la maladie de Charcot. Il a créé une association pour le soutenir « Jacques Debray, une main tendue contre la SLA pour collecter des dons. Il envisage de tourner un documentaire sur le parcours de l’avocat.

Il imaginait partir à l’aventure et nie toute intention criminelle. Il considère surtout qu’il a suffisamment payé ses erreurs en étant incarcéré, sans procès, à Guantanamo pendant trente mois.

Son combat judiciaire continue donc. Un recours devant la Cour européenne des droits de l’Homme va être engagé.

Un de ses avocats William Bourdon, qui est aussi celui de l’autre Vénissian de Guantanamo, Nizar Sassi, a également déposé une plainte pour torture. Un juge d’instruction a été nommé en janvier 2012 mais jusque-là les Etats-Unis ont refusé de coopérer avec la Justice française.

Mourad-Benchellali-Guantanamo

Mourad Benchellali photographié en août 2014 à Vénissieux. ©Laurent Burlet/Rue89Lyon

 

« Je ne fais pas de politique ; j’interviens en tant que musulman »

Mourad Benchellali n’est pas un bavard. Les mots sont pesés et sortent difficilement, comme s’il revivait le « cauchemar » à chaque fois qu’il raconte son récit.

Pour témoigner, il a publié un livre « Voyage vers l’enfer ». Après une tournée de promo, il s’est tu. « Trop dur ».

Aujourd’hui, il reprend la parole pour tenter de dissuader les candidats au djihad en Syrie. S’il n’a pas « la » solution pour déradicaliser ces jeunes, il préfère raconter son histoire plutôt que de se poser en « donneur de leçon ».

« Je ne fais pas de politique. J’interviens en tant que musulman. Le silence peut être une complicité. Il y a une carence de la part de la communauté musulmane. Il faut donner des réponses aux questions de ces gamins ».

En tant que musulman, il sait que « tout est question d’interprétation » :

« Je me suis retrouvé une arme à la main. Je sais comment on légitime la lutte armée. L’appel au djihad est une manipulation ».

Quand nous le rencontrons à la terrasse d’un café de Vénissieux, on apprend tout juste l’arrestation de deux adolescentes (dont une de Vénissieux) qui auraient projeté un départ en Syrie.
Il revit son histoire :

« Je m’identifie à ces histoires. Je comprends aussi la détresse de ces familles qui apprennent que leur enfant veut partir ou est déjà parti ».

 

« Le traumatisme de Guantanamo reste »

Il habite toujours sur le plateau des Minguettes, à Vénissieux, à deux pas des tours de l’avenue Lénine où il a grandi. Mais sans sa famille.
Son père, imam, et sa mère ont été expulsés en Algérie en septembre 2006 à la suite de leur condamnation, avec le grand frère, au procès des «filières tchétchènes». Le même frère qui a organisé tout son voyage en Afghanistan. Aujourd’hui, les deux frères ne se parlent plus.

Mourad a pensé vivre en Algérie près de sa mère, aujourd’hui divorcée. Mais il préfère rester France auprès de son fils de sept ans. Il gagne sa vie comme carreleur, le métier qu’il a appris à sa sortie de prison. Il veut arrêter son entreprise d’artisan pour travailler auprès des jeunes, dans l’insertion et vient de terminer une formation.

« Il faut savoir mettre son amertume de côté. J’ai été catalogué « terroriste issu d’une famille de terroristes ». Je veux démentir cette accusation. La meilleure réponse à tous nos geôliers de Guantanamo est de faire quelque chose de positif. Pour qu’ils ne disent pas « on ne l’a pas détenu pour rien ».

Le regard dans le vague, il égrène alors, comme dans son livre, les mauvais traitements.
Emprisonné sans jugement, ni poursuites, il estime avoir été un « cobaye pour toutes les équipes d’interrogateurs des Etats-Unis (CIA, militaires,…) » :

« Ils ont expérimenté leurs nouvelles méthodes sur nous. On a été battu, menotté à une barre, attaché dans des positions douloureuses pendant des heures. S’ils considéraient qu’on ne coopérait pas, on nous mettait à l’isolement total, on nous privait de sommeil. »

Mais il n’organisera pas de débat ou de conférence de presse pour raconter son histoire. Il voudrait surtout être invité dans les écoles, en France. Il l’a déjà été dans les écoles suisses et belges lors de la sortie de son livre. Il a même été invité au 13h de la RTBF (la chaîne de télé publique belge).

Mais en France, il reste « un mec de Guantanamo, donc un terroriste ».

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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