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Changement climatique dans le Beaujolais : « On est des pompiers dans une grange en flammes »
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Changement climatique dans le Beaujolais : « On est des pompiers dans une grange en flammes »

par Pierre Lemerle.
Publié le 11 août 2022.
Imprimé le 27 septembre 2022 à 12:59
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Face aux sécheresses à répétition, des viticulteurs du Beaujolais tentent d’adapter leurs outils en plantant, notamment, des arbres et haies. Des expérimentations pour tenter de faire face aux conséquences du changement climatique.

Les températures ont (très) légèrement baissé, ce lundi 8 août. À Légny, dans le sud du Beaujolais, la grosse vague de chaleur de la semaine précédente s’est atténuée. Le mercure dépasse pourtant toujours facilement les 35°.

Dans ses vignes, Julien Merle montre les conséquences des « coups de chaud » sur son vignoble. Au bas des pieds, des feuilles sont littéralement « brûlées » par la chaleur. Plus résistantes que beaucoup de cultures, les vignes souffrent tout de même aussi de la sécheresse. Or, après mai et juin, elles vivent leur troisième épisode caniculaire de l’année. De quoi en achever.

« La météo donne toujours les températures à l’abri, remarque Julien Merle. Mais, dans les champs, les températures montent. On a pu facilement arriver à 46 ou 47°. »

Julien Merle dans ses vignes
Le vigneron Julien Merle montre les conséquences de la sécheresse sur ses vignes dans le Beaujolais. Crédit : PL/Rue89Lyon.

D’octobre à août : les vendanges se décalent dans le Beaujolais

Entre deux vignes, il remue du pied une terre terriblement sèche. Outre les chaleurs, l’eau manque cruellement. Sur Lyon, il est tombé 0,6 mm d’eau sur tout le mois de juillet, un record depuis 1921. Suite logique de cela, le Rhône a été placé en situation de « crise » par la préfecture et les restrictions d’eau ont commencé.

« S’il ne pleut pas d’ici les vendanges, ça va être très problématique », s’inquiète le vigneron.

Installé sur ses terres familiales depuis 19 ans, il a vu très directement les conséquences du changement climatique dans le Beaujolais. Lors de la grande canicule de 2003, les vendanges avaient eu lieu le 25 août du fait des chaleurs importantes. Unique il y a 20 ans, cet événement tend à devenir la règle. Cette année aussi, les saisonniers devraient commencer à travailler tôt, dès la fin août.

« Dans le calendrier républicain [fait durant la révolution française], le « vendémiaire » correspondait à la saison des vendanges, rappelle Nathalie Banes, une vigneronne installée à Oingt, juste à côté. Ce mois commençait fin septembre, début octobre. On en est loin. »

Depuis 2015, le manque d’eau tend à devenir chronique. La faute à des étés chauds, mais aussi à un manque de pluie dès l’hiver (lire par ailleurs).

La sécheresse ne commence pas l’été

Si le sujet « canicule » revient en boucle durant les mois d’été, la sécheresse est loin de commencer en juillet. Selon Julien Merle, les vignes souffrent d’un déficit de pluie hivernale important depuis plusieurs années. De même, les printemps précoces trompent la nature. Celle-ci peut se réveiller plus tôt et être surprise par les « morsures de l’hiver », fragilisant les cultures.

Les vignes du Beaujolais
Des plans de vigne dans le sud Beaujolais. Crédit : PL/Rue89Lyon.

Changement climatique dans le Beaujolais : « La moitié de la grange est déjà en train de cramer »

Face à cette situation, les vignerons tentent de s’organiser.

« On est des pompiers dans une grange en flammes. Sauf que la moitié de la grange est déjà en train de cramer », soupire Julien Merle.

Pour préserver l’eau, les techniques sont nombreuses. Une partie des cuves à vin ont été transformées pour accueillir jusqu’à 30 m³ d’eau. Le vigneron a également changé ses horaires de travail.

« Aller soulever les feuilles de la vigne en pleine chaleur, c’est prendre le risque qu’elles brûlent », commente-t-il. 

Pour éviter cela, il travaille très tôt le matin, de 4h30 à 9 h dans les champs durant l’été. Il reprend le travail en extérieur le soir après une grande pause dans la journée. Comme dans le Sud de la France, il évite de cisailler les vignes, de manière à ce que le raisin reste protégé de la lumière du soleil.

Sous l’impulsion de Nathalie Banes, les deux viticulteurs bio ont commencé à travailler avec des chevaux de trait. Moins polluants que les tracteurs, ces deux chevaux ont aussi pour avantage de moins tasser la terre. De ce fait, celle-ci est plus performante pour absorber l’eau.

Des feuilles séchées dans le Beaujolais
Certaines feuilles ont été brûlées par le soleil dans le Beaujolais. Crédit : PL/Rue89Lyon.

Dans le Beaujolais, des haies contre le changement climatique

Un peu plus au nord du Beaujolais, Marine Bonnet et Pierre Cotton ont investi pour tenter de s’adapter aux conséquences du changement climatique. Situés sur la face sud de la colline du Brouilly, ces autres producteurs de vin naturel ont été confrontés rapidement aux problématiques liées au soleil.

« Historiquement, nous avons depuis longtemps une parcelle qui s’appelle « Les Grillés » », rappelle Pierre Cotton.

2015, 2017, 2018, 2019… Il énumère les derniers été qui ont été particulièrement chauds. En 2020, il a perdu jusqu’à 50 % de sa récolte sur certains secteurs. 

La logique est simple : sans eau, le raisin sèche et la production ne suit pas. « Faire du vin avec de la peau de raisin, c’est sûr que c’est pas pareil… », ironise le vigneron.

Pour tenter de s’adapter, les deux viticulteurs se sont lancés dans la plantation d’arbres et de haies. Objectif ? Faire de l’ombre pour protéger les vignes.

Des haies pour faire de l’ombre : « Ca fait beaucoup de boulot »

Une idée simple mais une mise en place complexe. Pour recueillir le savoir technique nécessaire à de telles cultures, les vignerons se rassemblent. Récemment, ils ont monté l’association « Les vigneron.nes du vivant en Beaujolais », dont la première assemblée générale a eu lieu cette année. Partis à cinq professionnels lors du lancement, ils sont aujourd’hui 23.

« Ça fait beaucoup de boulot, on se retrouve tous les mois pour échanger », commente Pierre Cotton.

Quand Pierre et Marine tentent de planter 70 arbres par hectare, un collègue vise carrément les 250 arbres. Et en bordure de parcelles ? Les paysans replantent des haies. Arbustier, haute-tige, églantier, prunier, pommier sauvage, cormier… Pour eux, le tout est de trouver des arbres compatibles avec la vigne et venant du coin.

« L’idée, c’est aussi de prendre des arbres avec lesquels il est possible de faire des « trognes ». Cela signifie qu’on peut leur couper la tête, développe Pierre Cotton. On va gérer l’ombre comme ça. »

Avantage de cette végétation, les racines de ces arbres se multiplient lors des coupes. Leur bourgeonnement s’intensifie également.

L’agroforesterie : une manière de sortir de la monoculture ?

Outre la création d’ombre lors des grandes chaleurs, les haies peuvent également servir à protéger de la grêle et à diversifier la production. Pourquoi ne pas faire du Cormé (du cidre) avec les fruits du cormier ?

Un discours qui résonne aux oreilles de Julien Merle. Pour lui, la faiblesse actuelle du modèle économique de la vigne tient à cette monoculture relativement nouvelle. 

Du temps de son grand-père, les vignerons se rattachaient à une autre culture lors d’aléas climatiques trop importants, ou faisaient valoir un autre métier (pépiniériste, vendeur de matériel, etc.).

« Un plus, d’autant que la monoculture affaiblit les sols, reprend-t-il. Tout est imbriqué. »

Contre le changement climatique : des investissements énormes

Sur le papier, ces projets sont séduisants. Mais le chemin pour les réaliser est long pour des viticulteurs se formant sur le tas à l’arboriculture. Avec des arbres dont les prix oscillent entre 1 et 6 euros, l’achat d’un tuteur, le paillage ou encore la main d’œuvre à mettre en place, le coût en temps et en investissement devient vite conséquent. Au domaine Bonnet-Cotton, celui-ci est bien supérieur à 10 000 euros pour planter 1000 arbres sur l’année. Sans compter que ces derniers ont aussi besoin d’eau.

« Lors de mon moment off de la semaine, je me retrouve à aller arroser mes arbres », commente Julien Merle, qui a planté une quinzaine d’arbres, dans cette même logique.

Les cinq premières années, ces nouvelles plantations ont besoin, elles aussi, d’être alimentées en eau pour ne pas dépérir. Après cela, les arbres ont des racines assez profondes pour se débrouiller.

« Ils vont être capables de forer en profondeur, reprend Julien Merle. Ensuite, les plantes s’entraident pour se nourrir d’eau. Elles peuvent donc aider les vignes à leur développement. »

Des arbres pour recréer un écosystème complet

Autre avantage indéniable de cet outil : les grands arbres perdent leurs feuilles à l’automne. Ces dernières vont permettre de recréer de la matière organique et de nourrir les sols. Ces bois peuvent aussi être de nouveaux lieux de vie pour les rapaces, les écureuils, etc. Ils participent ainsi à recréer un écosystème complet.

Bref, tout semble parfait a priori. Sauf que les vignerons risquent de ne jamais voir les fruits de leur travail. Certains arbres mettront 15 ans pour arriver à la taille voulue.

« On travaille pour ceux qui viennent après », constate Julien Merle.

Plus avancé sur ce sujet, Pierre Cotton assume une part d’expérimentation indispensable.

« On est obligés de s’adapter. Alors on cherche, on tâtonne… Mais ça va le faire », sourit le vigneron.

Changement climatique dans le Beaujolais : vers la fin du Gamay ?

Reste que, pour Julien Merle, faire avec le changement climatique implique aussi d’accepter les bouleversements qu’il amène. Du fait des fortes chaleurs, le profil des vins du Beaujolais change. Plus marqué, moins léger, moins fruité…. Avec le manque d’eau, la composition chimique du vin évolue et son goût avec.

De même, pour lui, la question de garder un cépage non adapté à de telles températures se pose.

« Est-ce que ce ne serait pas la fin du Gamay en Beaujolais ? Le cépage peut-il résister ? »

Comme de nombreux agriculteurs de l’Ouest lyonnais, il a conscience qu’il faudra sûrement repenser les lieux. Si l’on suit les différents rapports du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le climat de l’Ouest lyonnais devrait être équivalent à celui de Montélimar d’ici 30 ans. A ce rythme, il n’est pas dit que les plantations actuelles tiennent le coup. D’autant que ces prévisions pourraient se détériorer dans les prochaines années. 

Article actualisé le 11/08/2022 à 10h39
L'AUTEUR
Pierre Lemerle

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