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À Lyon, la multiplication de « zones blanches » anti-livreurs Uber
Société 

À Lyon, la multiplication de « zones blanches » anti-livreurs Uber

par Laure Solé.
Publié le 7 avril 2022.
Imprimé le 02 décembre 2022 à 20:01
20 765 visites. 2 commentaires.

Dans la métropole de Lyon, il existe de nombreuses zones où les livreurs Uber Eats ne peuvent pas attendre leur commande, s’arrêter, ou même prendre un café. Des espaces délimités par Uber Eats main dans la main avec les restaurants, les riverains mais aussi la Ville de Lyon, aux dépens des conditions de travail déjà précaires des coursiers. Enquête.

C’est en se penchant sur le phénomène des Dark stores que Rue89Lyon a pris connaissance de l’existence de nombreuses « zones blanches » à Lyon. Une appellation communément employée par les livreurs à vélo ou véhiculés.

De quoi s’agit-il ? Pour faire simple, grâce à la géolocalisation permanente de ses livreurs, la plateforme américaine empêche leur téléphone de capter de nouvelles commandes lorsqu’ils se trouvent dans une « zone blanche ». Le dispositif existe dans de très nombreuses villes, à Brest ou Tours par exemple.

L’algorithme d’Uber Eats propose des commandes en priorité aux livreurs disponibles au plus proche du restaurant choisi par le client. C’est la raison pour laquelle il y a souvent des attroupements devant les fast food les plus populaires dans le centre de Lyon. Une situation qui pouvait amener à des nuisances sonores, ou, à la marge, quelques cas d’incivilités.

Contacté par Rue89Lyon, Uber Eats explique le processus :

« Lorsque nous avons des remontées terrain que ce soit par l’intermédiaire de riverains, de mairie ou autres parties prenantes, nous prenons directement action (sic) et assurons ensuite un suivi pour s’assurer de l’efficacité de nos actions ou en prendre de nouvelles si nécessaire. »

Uber Eats considère aussi faire le maximum en son pouvoir pour satisfaire au mieux livreurs et Lyonnais :

« Malgré une communication préventive, des nuisances dans des rues passantes ou de zones piétonnes nous ont encore été partagées. Nous avons conjointement décidé de la mise en place de zones blanches, des périmètres où les livreurs ne peuvent pas recevoir de commandes. Cela a été fait en coordination avec la mairie centrale de Lyon et les mairies d’arrondissement et les restaurants qui recevaient des plaintes. »

À Lyon, les « zones blanches » sont invisibles, même pour les livreurs

Existe-t-il une carte qui représente toutes les « zones blanches » de Lyon et de sa métropole ? Peut-être, mais elle n’a pas été mise à disposition des livreurs, encore moins de Rue89Lyon malgré notre demande auprès d’Uber Eats.

La Ville de Lyon a, quant à elle, communiqué à la rédaction une carte représentant les « zones blanches » qu’elle a établies avec Uber Eats. Elle comprend principalement le secteur Terreaux et Croix-Rousse (Lyon 1er et Lyon 2e).

Le périmètre de zones blanches pour les livreurs défini par la Ville de Lyon
En violet, les périmètres des « zones blanches » pour les livreurs définies par la Ville de Lyon.

La Ville a déclaré n’avoir pas eu connaissance des nombreuses autres zones blanches citées par les livreurs à Rue89Lyon. L’assertion d’Uber Eats selon laquelle « le périmètre des zones blanches a été fait en coordination avec la mairie centrale de Lyon » ne semble donc pas correspondre à la réalité vécue par les livreurs.

D’après les coursiers interrogés, les périmètres définis par la Ville ne représenteraient pas du tout l’ampleur du phénomène des « zones blanches » à Lyon, la majorité d’entre elles étant définies directement par Uber Eats, à la suite de demandes de riverains ou de restaurants auprès de la plateforme.

« On a une clientèle premium dans cette rue, elle s’est plainte des livreurs »

L’un des livreurs interrogés donne l’exemple d’une « zone blanche » établie uniquement entre Uber Eats et un commerce de Lyon. Il s’agissait d’une des boulangeries de prédilection des livreurs, non pas parce que le lieu était pourvoyeur de commandes, mais plutôt pour y prendre le café.

Située à quelques encablures d’un Mac Donald, la boulangerie Paul située avenue des Frères Lumières à Lyon 8e voyait défiler beaucoup de coursiers Uber Eats jusqu’à avril dernier. Un boulanger témoigne :

« Ils étaient hyper sympas, et on les connaissait bien. Comme ils travaillent un peu par zones on voyait toujours les mêmes têtes. On est passés en « zone blanche » en avril-mai 2021. »

C’est le patron de la boulangerie qui a demandé à ce que celle-ci soit passée en « zone blanche » :

« Sur une cinquantaine, il y en avait deux qui posaient vraiment problème, ils n’étaient pas respectueux. On a écrit à Uber Eats. Comme l’entreprise ne répond pas directement de ses salariés [en référence au statut d’auto-entrepreneurs des livreurs, ndlr], la boulangerie a été passée en « zone blanche » et tous les autres ont arrêté de venir. »

Et d’ajouter :

« C’est vraiment dommage, on a tous été déçus de devoir en arriver là, mais on a une clientèle un peu âgée, un peu premium dans cette rue, les clients se sont plaints. »

Les livreurs du quartier prennent désormais leurs cafés une vingtaine de mètres plus loin, au Colombus Café & co.

D’après les coursiers interrogés, les premières zones blanches seraient apparues à Lyon en 2019, mais la multiplication de celles-ci est beaucoup plus récente, rendant de plus en plus difficile le travail des livreurs Uber Eats qui ne connaissent parfois pas leurs emplacements, ou qui n’ont pas trouvé de lieu de substitution pour attendre leurs ordres de commandes.

À Lyon, « Uber Eats a passé tous les endroits où on se retrouvait entre livreurs en zones blanches »

Ce flou au sujet des « zones blanches » pose question. Comment font les livreurs pour savoir où il leur est impossible de recevoir des commandes sur leur téléphone ? Pour Aline (prénom d’emprunt – voir encadré), 37 ans, déléguée syndicale à la CGT livreurs et coursière en scooter pour Uber Eats depuis 2020, la réponse est simple :

« on galère. »

Elle raconte :

« Je travaille beaucoup à Saint-Priest. Le jour où Uber Eats a décidé de passer en zones blanches les parkings du Mac Donald et du Burger King, j’ai reçu un message pour m’en informer. »

Une capture d'écran fournie par Uber Eats pour annoncer une zone blanche pour les livreurs à Lyon
Une capture d’écran fournie par Uber Eats pour annoncer une zone blanche pour les livreurs à Lyon

Mais les livreurs qui ont récemment commencé à travailler pour Uber Eats à Saint-Priest n’ont pas reçu de récapitulatif des zones blanches. Aline ajoute :

« Quand je bosse dans le centre de Lyon, je dois demander aux collègues. Le problème c’est que comme ils ont passé tous les endroits où on se retrouvait pour discuter en zones blanches, ça m’arrive souvent de perdre de l’argent parce que je suis dans une zone blanche sans le savoir. »

Uber Eats se dédouane d’un éventuel manque de transparence à l’égard des livreurs. La plateforme nous a fourni une capture d’écran envoyée à l’un de leurs livreurs et déclare :

« Ces zones blanches sont clairement communiquées aux coursiers. »

Selon les témoignages que nous avons recueillis, il semble que ces messages ne sont envoyés qu’aux livreurs repérés par l’algorithme comme travaillant régulièrement dans la zone.

Des livreurs Uber Eats toujours auto-entrepreneurs

Uber Eats continue toujours d’employer ses livreurs sous le statut d’auto-entrepreneur. Elle a donc que très peu d’obligation à l’égard de ses livreurs en termes de conditions de travail car elle n’est pas considérée comme un employeur mais comme une interface de mise en relation.

Une relation avec ses livreurs qui lui vaut d’ailleurs d’être dans le viseur de la justice. En Italie, suite à de nombreux accidents de livreurs notamment à Milan, la justice a ordonné en février 2021 à Uber Eats mais aussi Deliveroo et d’autres plateformes, la requalification de la situation de plus de 60 000 livreurs travaillant pour elles depuis 2017. Elle considérait qu’ils assuraient une « prestation continue » ne correspondant pas à la nature occasionnelle de leurs contrats de travail.

La justice italienne les a par ailleurs condamnées à une amende de 733 millions d’euros pour d’autres irrégularités. En novembre 2021, cette amende a été finalement annulée. La justice italienne ayant constaté une amélioration de certaines conditions de travail, indique Libération. Sans que cela implique toutefois une requalification de leur contrat et de leur relation avec les plateformes…

En France, pour son activité de VTC, Uber est sous le coup d’une enquête pour travail dissimulé depuis 2015, concernant les chauffeurs au statut d’indépendants.

« C’est vraiment ‘Donne moi mon burger et disparais’ »

Aline décrit le calvaire quotidien qu’a représenté la mise en place de ces « zones blanches » pour les livreurs :

« Le centre-ville de Lyon est le pire. C’est là où il y a à la fois le plus de restaurants et de personnes qui commandent alors que toutes les zones de stationnement ou presque sont en « zones blanches ». Du coup on est obligés de s’adapter en faisant n’importe quoi : certains se mettent sur le trottoir, d’autres se garent en double file. »

Elle tacle :

« C’est vraiment hypocrite. Les riverains et les restaurants ne veulent pas nous voir ou qu’on traîne dans les parages mais ils veulent livrer et se faire livrer. C’est vraiment  »Donne moi mon burger et disparais » »

Pour continuer à recevoir des commandes et ne pas être en infraction avec le code de la route, Aline roule souvent à vide dans le centre-ville pour alterner passages en « zones blanches » et zones libres :

« Ça me coûte un fric fou en essence. En plus, j’ai beaucoup moins de commandes. Entre 2020, la période où j’ai commencé, et maintenant, je suis passée de 500 euros par semaine à 300 euros. On essaye de s’échanger des astuces pour savoir où se mettre pour recevoir des commandes, mais c’est la jungle quoi. »

Le cortège de livreurs qui sont venus pour la manifestation interprofessionnelle du 5 octobre. ©LS/Rue89Lyon
Des livreurs venus en cortège pour la manifestation interprofessionnelle du 5 octobre 2022. ©LS/Rue89Lyon

Les livreurs multiplient les plateformes comme employeurs

Pour subvenir à ses besoins, Aline a dû multiplier ses employeurs. Aujourd’hui, elle travaille aussi pour Deliveroo, une plateforme concurrente qui fonctionne sur le même modèle qu’Uber Eats, mais qui n’a pas mis en place de « zones blanches » :

« Deliveroo ne pratique pas les zones blanches. C’est précaire aussi, mais, du coup, on a moins l’impression de se battre contre un ennemi invisible. »

Deliveroo envoie tout de même des messages de mise en garde aux livreurs quand l’entreprise réceptionne des plaintes de restaurants, riverains ou institutions publiques au sujet de nuisances dans certaines zones.

« Le message est : ‘on a besoin de cacher la misère donc allez un peu plus loin’ »

Ludovic Rioux est un ancien coursier pour Uber Eats et Deliveroo. Aujourd’hui, il travaille comme livreur chez Just Eat, une plateforme qui salarie son personnel. Il est délégué syndical de la CGT livreurs à Lyon, toutes plateformes confondues. Pour lui aussi, cette multiplication des « zones blanches » est alarmante :

« Clairement le message est : « on a besoin de cacher la misère donc allez un peu plus loin ». Dans les faits, ça déplace juste le problème si tant est qu’il y en ait un. »

Ludovic Rioux donne l’exemple du Mac Donald près de l’arrêt de métro Sans Souci, sur le cours Albert Thomas (Lyon 3e). Une « zone blanche » a été établie devant le fast-food il y a quelques mois :

« Du coup, les livreurs vont attendre devant la Maison du judo, à vingt mètres ».

Il poursuit :

« En fait il y aura toujours des attroupements parce qu’on ne va pas attendre chacun de notre côté à cinq mètres les uns des autres, sans se parler. On a besoin de discuter entre nous, comme n’importe quels travailleurs. »

« On a l’impression que ce qui agace, c’est qu’il y ait des mecs noirs et arabes, en jogging, qui parlent plusieurs langues »

Il observe qu’une trop lourde « responsabilité » est mise sur les livreurs :

« C’est terrible de leur mettre des « zones blanches » qui les obligent à errer parce que ni la Ville, ni Uber Eats ou qui que ce soit ne veut statuer sur une logistique urbaine durable qui prend en compte ces travailleurs précaires. »

Pour le délégué syndical, ce manque de considération est très symbolique :

« On a le sentiment que ce qui agace, ce n’est pas les quelques nuisances sonores, mais plutôt qu’il y ait des livreurs qui prennent leur café dans les quartiers chics de Lyon. Des mecs noirs et arabes, en jogging, et qui parlent plusieurs langues. »

« Les livreurs pouvaient se regrouper à quinze sur la place de la Bourse à Lyon »

Valentin Lungenstrass est adjoint (EELV) au Maire de Lyon, en charge des mobilités, de la logistique urbaine et des espaces publics. Il revient sur l’origine des « zones blanches » :

« Il faut bien comprendre que l’instauration des « zones blanches » fait suite à des nuisances. Sur des places comme celle du Palais de la Bourse [Lyon 1er], les livreurs pouvaient se regrouper à quinze. Le son monte rapidement à quinze. »

L’élu écologiste reconnaît que l’instauration de « zones blanches » n’est pas optimal, mais il défend l’idée qu’elles ne seront bientôt plus nécessaires :

« Les entreprises de livraison qui salarient comme Just Eat ne posent pas problème, car il n’y a pas en permanence un grand nombre de livreurs qui attendent de recevoir un ordre de commande. À la Ville nous soutenons pleinement le projet de directive européenne qui a pour but d’instaurer une présomption de salariat dans ces plateformes. Qu’on en finisse avec les auto-entrepreneurs ! »

L’adjoint aborde aussi l’éventualité envisagée par la Ville d’aménager certaines places pour que les livreurs aient un lieu pour attendre, stationner :

« On pense notamment à certaines petites places en haut de la Croix-Rousse, plus aérées. On y installerait des prises de courant et des toilettes publiques. »

Une idée louable, mais qui ne cocherait peut-être pas l’exigence de proximité avec les restaurants les plus populaires rapportée par les livreurs.

« Si Uber Eats salariait, on n’aurait peut-être plus besoin de zones blanches »

Mohamed Chihi, adjoint (EELV) en charge de la sûreté, la sécurité et la tranquillité, s’occupe aussi de ce sujet. Il rappelle que les « zones blanches » existaient déjà sous Gérard Collomb. Il décrit précisément ce qui aurait amené la mairie de Lyon à interdire le stationnement à une partie du centre-ville aux livreurs Uber Eats :

« La plupart des remontées qui nous viennent des riverains sont appuyées par des vidéos. On y voit des scooters arrêtés sur les trottoirs qui gênent la déambulation des piétons, des incivilités… »

L’élu déplore que Deliveroo n’ait pas mis en place ce même système de « zones blanches » alors que la mairie en a fait la demande. Il appelle de ses vœux également un changement de réglementation :

« On attend qu’une chose, c’est que les plateformes soient obligées par la loi de salarier les livreurs. On n’aurait plus besoin de « zones blanches ». En attendant, on a assez peu de moyens de pression contre les plateformes et on a des plaintes des riverains et des restaurants. »

Des livreurs à vélo attendent des commandes devant le Burger King de la rue Garibaldi (Lyon 7). ©LB/Rue89Lyon
Des livreurs Uber Eats à vélo attendent des commandes devant le Burger King de la rue Garibaldi (Lyon 7). ©LB/Rue89Lyon
Article actualisé le 23/04/2022 à 09h27
L'AUTEUR
Laure Solé

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