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Implantation des Dark stores à Lyon : un eldorado pour les livreurs ?
Société 

Implantation des Dark stores à Lyon : un eldorado pour les livreurs ?

par Laure Solé.
Publié le 14 mars 2022.
Imprimé le 24 mai 2022 à 20:36
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[Série 2/2] La Ville de Lyon a déclaré vouloir s’opposer aux Dark stores notamment à cause des mauvaises conditions de travail des livreurs. Pourtant, les Dark stores tablent sur un marketing agressif vantant leurs conditions de travail. Si l’implantation semble inévitable à Lyon, Rue89Lyon a décidé de questionner dès maintenant le modèle.

Les entreprises dont il est question (Cajoo, Flink, Gorillas, Getir…) sont parfois aussi nommées « licornes » : des start-up qui ont moins de deux ans d’existence et dont la valeur est évaluée à plus d’un milliard de dollars. Pour l’instant elles sont relativement nombreuses sur le marché, et doivent s’étendre le plus vite possible car il n’en restera pas autant d’ici quatre ans.

C’est quoi un Dark store ?

Il s’agit d’entrepôts fantômes qui s’installent aux rez-de-chaussée d’immeubles des centres villes mais ne sont pas ouverts au publics. Ils sont spécialisés dans la livraison très rapide et jusqu’à très tard le soir de biens à domicile par coursiers en vélo ou scooter. Ce ne sont donc que des espaces de stockage ou bien de fabrication de plats (on parle alors de Dark kitchen, des restaurants fermés au public et réservé à la vente en ligne et en livraison).

Malgré la rude concurrence, elles mettent toutes en avant leur volonté de respecter leurs travailleurs. On peut par exemple citer le site de Gorillas :

« Une équipe solidaire qui est toujours là pour vous aider et écouter votre avis. »

Ou encore l’une ou l’autre des vidéos promotionnelles de Flink où on peut voir une jeune salariée déclarer tout sourire :

« J’aime beaucoup le fait que l’entreprise prenne autant soin de ses employés que de ses clients. J’ai l’impression de faire partie d’une grande famille. »

Des propos qui semblent pourtant difficile à faire coexister avec l’exigence d’hyper rentabilité et la promesse de livrer toutes les denrées alimentaires souhaitées en 10 minutes seulement.

« À Lyon, on s’oppose à ce travail de plus en plus déshumanisé pour les Dark stores »

À Lyon, C’est Camille Augey, adjointe à l’économie durable et locale à la Ville de Lyon qui s’est emparée du sujet. Elle a signifié la volonté de la Ville de Lyon de lutter contre ce type d’établissements qui sont quelque peu invisibles et difficiles à détecter à leur installation.

Des établissement qui participent selon l’élue à la désertification des centre-villes, qui occasionnent une gêne sonore et visuelle avec des livraisons incessantes, ainsi qu’une concurrence déloyale pour les petits commerces locaux. L’élue place le plus souvent en premier l’argument la précarité des livreurs.

« On sait que le cadencement est assez important, que les livreurs peuvent subir une énorme pression au travail. Celle-ci implique forcément une prise de risque, un respect du code de la route parfois aléatoire ainsi que des gros risques d’usure professionnelle. On a vu que souvent, les charges maximum étaient dépassées, les horaires aussi. On s’oppose à ce travail de plus en plus déshumanisé. »

Camille Augey
Camille Augey, 11e adjointe à l’économie durable et locale à la Ville de Lyon

Pourtant, quand on compare les conditions de travail offertes par les Dark stores avec celles des plus gros services de livraison de repas chauds, tels que Deliveroo et Uber Eats, il semble que les Dark stores proposent des conditions de travail un peu plus correctes.

Hormis Just Eat et quelques initiatives locales, les géants de la livraison de repas chauds obligent encore aujourd’hui leurs livreurs à travailler sous le statut d’auto-entrepreneurs : pas d’assurance maladie, pas de congés, pas de revenu minimum, les livreurs sont (mal) rémunérés à la tâche.

Questionnée à ce sujet, l’élue n’en disconvient pas :

« Si il faut comparer les deux modèles, c’est clair et net que les Dark stores sont mieux. On a d’un côté des sociétés qui exploitent des livreurs en situation de précarité, parfois sans papiers, dans des situations sociales désastreuses et de l’autre, le salariat qui garantit d’être rémunéré au SMIC. »

« À Lyon, la Ville ne propose pas beaucoup d’emplois pour les précaires »

Elle poursuit :

« Pour des livreurs Deliveroo ou Uber Eats, aller travailler dans un Dark store c’est sans doute une bonne perspective : ils ont un véhicule qui est fourni. Ils ont aussi la sécu, ils ont des congés. Je le reconnais tout à fait. C’est mieux, mais est-ce que c’est bien pour autant ? Livreur à vélo c’est un métier d’avenir, c’est sûr, mais c’est la manière dont c’est fait qui m’inquiète. »

Les Dark stores qui tentent de s'implanter à Lyon promettent pour la plupart de vous déposer vos courses sur le pas de votre porte, même si c'est au huitième étage sans ascenseur. Photo Pexels par Mart Production.
Les Dark stores qui tentent de s’implanter à Lyon promettent pour la plupart de vous déposer vos courses sur le pas de votre porte, même si elle est au huitième étage sans ascenseur. Photo Pexels par Mart Production.

Ludovic Rioux, délégué syndical CGT livreurs à Lyon et coursier Just Eat considère ce positionnement contre les Dark stores à Lyon comme un peu facile :

« Peu importe la qualité de l’emploi, ça reste de l’emploi. Les boîtes sont nouvelles et embauchent à tour de bras. Et puis au moins là, l’entreprise leur paye le matériel. »

Ludovic Rioux en profite pour tacler son employeur, Just Eat. Une entreprise de livraison de repas chaud qui certes salarie (au minimum légal) mais qui demande à ses employés soit d’utiliser leur propre véhicule pour travailler ou alors déduit une partie de la location du vélo électrique de leur salaire. Il ajoute :

« La Ville ne propose pas beaucoup d’emplois pour les précaires. Alors oui, personne n’est dupe : ces entreprises ne sont pas particulièrement vertueuses en termes de conditions de travail, les boîtes n’ont pas de perspective de long terme, il y a énormément d’intérimaires et de renouvellement de personnel. Si on a conscience de ça, il ne faut pas simplement condamner, il faut proposer autre chose. »

« Quand on se plaint, ils nous ignorent »

Ludovic Rioux a tenté de rencontrer les livreurs embauchés dans les quelques Dark stores qui ont réussi à s’implanter à Lyon :

« On essaye d’aller à la rencontre des livreurs des Dark stores tous les mois et à chaque fois on tombe sur des nouvelles personnes. Les livreurs ne restent pas longtemps. »

Afin d’entendre un témoignage des conditions de travail de livreur pour un Dark store sur la durée -et imaginer des conditions de travail plus ou moins similaires à Lyon-, Rue89Lyon a interrogé un livreur parisien qui officie dans le 3e arrondissement de la capitale.

Les Dark stores qui tentent de s'implanter à Lyon livrent par scooter ou vélo, parfois en vélo électrique. Photo Pexels par Mart Productions.
Les Dark stores qui tentent de s’implanter à Lyon livrent en scooter en ou vélo, parfois en vélo électrique. Photo Pexels par Mart Productions.

Icham (qui a préféré utilisé un prénom d’emprunt) a été embauché chez Flink il y a 9 mois, à l’ouverture de l’enseigne proche de l’arrêt de métro Réaumur Sebastopol. Il a d’abord travaillé 7 mois comme livreur, il est désormais préparateur de commande. C’est Flink qui lui fournit son outil de travail (un vélo électrique) et il est rémunéré au SMIC. Il complète :

« Je suis toujours chez Uber Eats et Deliveroo pendant mes jours de congés pour faire un peu plus d’argent. »

Icham a noté une détérioration importante de ses conditions de travail depuis trois mois :

« Sur le contrat avec Flink, soit tu signes sous le statut de livreur, soit de préparateur, il n’y a pas de profil polyvalent. Pourtant depuis trois mois, chaque week-end je fais les deux. La demande est devenue bien plus importante et ils n’embauchent pas plus. Quand on se plaint, ils nous ignorent. »

« Si tu ne livres pas en 10 minutes ta commande, ta période d’essai n’est pas prolongée »

Il déclare se sentir « en permanence sous pression », et soupçonne Flink de peiner à attirer de nouveaux livreurs :

« Les concurrents paient mieux. La majorité des livreurs essaient de travailler à Gorillas, Pour l’instant ils rémunèrent à hauteur de 1850 euros par mois. »

Icham note aussi que les managers sont intraitables avec les jeunes recrues :

« Si tu ne livres pas en 10 minutes ta commande, ta période d’essai n’est pas prolongée. »

Des délais de livraison qui ne prennent pas toujours en compte le fait que les livreurs sont parfois particulièrement chargés. Contrairement aux livreurs de repas chauds, les coursiers des Dark stores sont parfois amenés à porter sur leurs dos plusieurs packs d’eau par exemple :

« Moi, je milite pour qu’on ait des Top cases [des porte-bagages sur les vélos, ndlr] mais pour l’instant, ce n’est pas au programme, alors on se casse le dos. »

Bientôt, des sections syndicales dans les Dark stores

L’entreprise berlinoise essaierait tout de même d’endiguer la fuite des livreurs vers la concurrence :

« Quand ils ont vu que les livreurs partaient chez Gorillas, ils nous ont payé une journée au parc Astérix, ils organisent aussi des fives [matchs de football à cinq joueurs, ndlr] entre entrepôts »

Ce n’est pourtant pas ça qui donne à Icham l’envie de rester :

« Je reste parce que je veux monter une section syndicale à Flink, ils y seront légalement obligés quand ils atteindront deux années d’existence. »

Un constat en demi-teinte donc, qui ne présente pas sous de très bons auspices le développement de l’activité de livreur pour les Dark stores à Lyon.

Pour Elias, 24 ans, livreur salarié chez Agilenville à Lyon et déjà interviewé en octobre 2021 au sujet de son ancien employeur, Just Eat, il ne faut pas mettre toutes les entreprises de livraison dans le même panier :

« Avant je travaillais pour Just Eat, et encore avant pour Uber Eats et Deliveroo. Ce n’était vraiment pas terrible : des cadences infernales, personne ne m’aidait si j’avais un souci avec mon vélo. En plus, c’était vraiment mal payé. Je ne me sentais pas respecté. »

« Il n’y a pas l’obsession du chiffre comme dans toutes les plateformes à l’américaine »

Depuis mai 2021, il travaille pour Agilenville, une petite entreprise fondée en 2018 à Marseille qui s’est implantée il y a plus d’un an à Lyon, Villeurbanne et Oullins. Il livre majoritairement des produits des Carrefour de proximité, qu’il achemine aux domiciles :

« On a vraiment deux types de clients, ceux qui ont la flemme et qui commandent de chez eux, et ceux qui viennent choisir leurs courses en magasin puis qui rentrent tranquillement chez eux pendant qu’on leur livre à vélo. C’est pratique pour les personnes en situation de handicap et les personnes âgées par exemple. »

Elias est payé au minimum légal :

« Je suis payé au SMIC. Après, il y a des primes à la caisse, primes à la pénibilité quand on commence tôt ou qu’on livre des courses un peu plus lourdes, ou encore les primes au nombre de commandes. Ce n’est pas trop difficile de les atteindre. »

« J’ai envie de rester, parce que j’ai l’impression qu’eux aussi, ils veulent que je reste »

Elias livre de 10h à 19h30 avec une pause de midi de 14h. Un mécanicien vérifie son vélo cargo une fois par mois. Mais ce que le jeune lyonnais a apprécié dès son embauche, c’est l’esprit d’équipe :

« Il n’y a pas tout le temps l’obsession du chiffre comme à Just Eat et toutes les plateformes à l’américaine. On a une ambiance d’équipe, si quelqu’un a un problème, on va l’aider. On a un groupe What’s App sur lequel on discute souvent. Une fois, j’étais coincé dans un ascenseur, j’ai un collègue qui est venu me délivrer. Il s’est mis un peu en retard sur sa commande mais ce n’était pas grave pour mon manager. »

Elias pointe du doigt ce qui aurait été impensable chez ses précédents employeurs :

« Il y a des jours on a plein de boulot et on est presque débordés, d’autres, il n’y a pas trop de commandes, alors on prend des cafés, on nettoie les vélos tranquillement, en rigolant. »

Le jeune lyonnais est attaché à son entreprise, qu’il considère à l’écoute de ses problématiques :

« Dans quelques mois j’aurai un an d’ancienneté donc j’aurai le droit à des tickets restaurants, c’est cool. J’ai envie de rester, parce que j’ai l’impression qu’eux aussi, ils veulent que je reste. »

L'AUTEUR
Laure Solé

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