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Etudiant à L’EM Lyon issu d’un milieu modeste : « Je me suis coupé de mes racines pour ne plus regarder en bas »
Société  Témoignage 

Etudiant à L’EM Lyon issu d’un milieu modeste : « Je me suis coupé de mes racines pour ne plus regarder en bas »

par Elena Do.
Publié le 28 août 2021.
Imprimé le 20 septembre 2021 à 18:01
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[Série] Après une enfance passée en banlieue parisienne et une scolarité en réseau d’éducation prioritaire, Praveein devient étudiant à l’EM Lyon. « Un nouveau monde », pour ce fils de laborantin et de femme de ménage, originaires du Sri Lanka. Déterminé à réussir, Praveein décide de « couper ses racines » qui le relient à son milieu modeste, pour ne plus jamais avoir à « regarder en bas ».

A la veille de sa dernière année d’études supérieures, le jeune homme de 22 ans revient sur son expérience. Second témoignage dédiée aux traversées sociales entre milieu modeste et écoles prestigieuses.

etudiant EM Lyon
Praveein dans la maison de ses parents en banlieue parisienne où il vient passer les vacances scolaires. ©DR

« Mes parents ont fui la pauvreté et la guerre civile du Sri Lanka. Ce passé, ils m’en parlent peu. Je sais simplement que mon père est arrivé dans les années 1980 en Allemagne. Puis il s’est installé en France, où il a obtenu son BEP. Ma mère est arrivée quelques années plus tard. Elle a enchaîné pas mal de petits boulots, avant de devenir femme de ménage.

Je passe une partie de mon enfance à Evry, au sud-est de Paris, dans un environnement assez modeste. Je partage alors ma chambre avec un de mes grands frères. Alors que je suis en primaire, nous déménageons avec ma famille dans l’Essonne, dans la ville de Ris-Orangis. Toute ma scolarité se déroule en zones d’éducation prioritaire.

« J’éprouve de la honte vis-à-vis de mon milieu d’origine »

Selon mes parents, pour s’intégrer, il faut bien travailler à l’école. Alors je suis toujours le premier de la classe. Ma mère et mon père suivent de très près les études de mes frères et moi. Pour être satisfaisants, nos résultats doivent être supérieurs à 16/20. Il s’agit de s’assurer un meilleur avenir que celui de nos parents, sans travail les week-ends pour arrondir les fins de mois et sans la menace constante du chômage.

C’est à l’école que je réalise que je viens d’un milieu populaire. Les autres élèves ont des cadeaux pour Noël et pour leur d’anniversaire. Pas moi. J’éprouve de la honte vis-à-vis de mon milieu d’origine. Une forme de rejet aussi.

Au fond, j’ai le sentiment d’avoir une enfance un peu gâchée. Je réalise progressivement que je n’ai pas la possibilité de développer pleinement mon potentiel. Cette frustration devient un moteur lorsqu’elle me pousse à travailler, mais elle est parfois source de tensions avec mes proches.

« Un retard accumulé pendant 16 ans ne se rattrape pas en quelques mois »

Dès le lycée je commence à me construire en opposition à mon milieu social d’origine. J’adopte les codes du « bon élève » et j’apprécie discuter avec mes professeurs. Arrivé en classe préparatoire, j’observe comment les étudiants se comportent. Ils ont un savoir-être différent des élèves de mon lycée. Ils ont aussi une aisance sociale que je n’ai pas. Pas encore.

La prépa est une désillusion. Jusque là, j’étais un excellent élève. Mais je viens d’un lycée dans lequel c’est un exploit si tout le monde obtient le Bac. Je réalise alors qu’au pays des aveugles, le borgne est roi… En prépa je suis entouré de jeunes qui ont fréquentés de très bons lycées et sont bien préparés études supérieures. Je me sens stupide à côté d’eux.

De 17/20 en sortant du lycée, je passe à 9/20 de moyenne en prépa. Je me retrouve parmi les dix derniers de la classe. Un retard accumulé pendant 16 ans ne se rattrape pas en quelques mois. Je dois travailler deux fois plus que les autres pour arriver au même résultat. C’est de cette manière que je réussis à me hisser à la moitié du classement ma classe.

« Je dois contracter un prêt de 44 000 euros »

Mon objectif est d’intégrer les plus grandes écoles de commerces, comme HEC ou l’ESCP. Je rate de peu ces concours. Je rentre à l’EM Lyon, un peu par résignation. Mes parents ne connaissent pas l’univers des grandes écoles : que j’intègre l’EM Lyon ou une autre école, c’est la même chose à leurs yeux. Ils auraient tout de même préféré que je fasse une école d’ingénieurs, comme mes frères aînés.

Pour payer ma scolarité à l’EM Lyon je dois contracter un prêt de 44 000 euros. L’idée de devoir rembourser une telle somme m’angoisse un peu. Même si je devrais être en mesure de trouver du travail après mes études, cette dette importante reste dans un coin de ma tête. Je sais que certains étudiants n’ont pas cette pression, car leurs parents prennent entièrement en charge leur scolarité.

Dans les grandes écoles de commerce il y a des choses qu’il faut vite apprendre. Participer aux soirées par exemple permet de « réseauter ». Durant les soirées ou le week-end d’intégration de l’EM Lyon, certains étudiants dépensent une somme d’argent qui me paraît folle. Impossible pour moi de m’y rendre sans vérifier d’abord mon compte en banque.

Les grandes écoles représentent un monde fermé : il faut intégrer les codes de ceux qui y sont pour pouvoir y entrer. Je suis prêt à épouser tous les codes du milieu social auquel j’aspire. Alors pour rentrer dans le moule, je me suis auto-formaté.

Contrairement à certains amis qui disent ne pas vouloir oublier d’où ils viennent, je ne me sens pas partagé entre deux mondes. Je sais où je vais et je ne regarde plus d’où je viens.

Mes racines, je les ai coupées. Je ne peux pas vivre dans un monde qui n’est plus le mien.

« Des incompréhensions entre mon entourage et moi »

J’ai beaucoup changé et mes parents l’ont remarqué. Une distance s’est instaurée entre eux et moi. Nous avons des désaccords sur nos valeurs et nos manières de vivre. Récemment j’ai acheté deux costumes sur-mesure pour 500 euros avec mon argent. Mes parents m’ont dit que c’était du gâchis, que j’aurai pu acheter dix costumes premier prix avec cette somme.

La valeur de l’argent a changée à mes yeux. Pour mes parents qui ne sont pas dépensiers, il s’agit d’une valeur monétaire. Moi je vois l’argent comme un investissement. Acheter ces costumes de qualité était un moyen de ne pas arriver comme un « pitre » dans mon stage au sein d’une grande entreprise. Le paraître est très important dans la classe sociale la plus élevée. Je l’ai intégré.

Dans mon parcours, il y a une part de travail mais il y a aussi une part de chance. J’ai eu accès aux bonnes informations au bon moment et je suis bien entouré. Depuis mon entrée dans l’enseignement supérieur, je bénéficie grâce à l’association Article 1 de l’accompagnement d’un « parrain » qui est dans la vie active. Il me conseille et m’a aidé à trouver un stage.

Mon regard a changé par rapport à la notion de méritocratie. Avec le temps j’ai réalisé qu’il fallait prendre en compte le travail mais aussi le milieu social d’origine dans la réussite. Aujourd’hui, je reconnais l’utilité des mesures qui permettent un accès plus large aux grandes écoles. J’aimerais m’engager en faveur de l’égalité des chances.

Si je veux vivre la vie de quelqu’un qui est dans un milieu social favorisé, je voudrais également pouvoir redonner ce qu’on m’a donné. Alors un jour, j’espère à mon tour pouvoir parrainer un étudiant et ainsi participer à son ascension sociale. »

Transfuge de classe ou transclasse ?

Afin d’appréhender la réalité de ceux et celles qui transitent entre deux classes sociales, la philosophe Chantal Jaquet a élaboré dans son ouvrage « Les transclasses ou la non-reproduction » (aux éditions PUF 2014) le néologisme « transclasse ». Contrairement au terme transfuge de classe, « transclasse » permet de mettre en lumière la diversité des formes de passage d’un univers social à l’autre. Loin de l’ascension sociale solitaire et linéaire, les parcours des transclasses se révèlent être des va-et-vient pluriels et complexes. S’éloigner du mythe du self-made man permet alors de considérer ces trajectoires comme le résultat de multiples facteurs sociologiques, économiques et individuels.

L'AUTEUR
Elena Do

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