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Aides aux salles art et essai, tout un cinéma en Auvergne-Rhône-Alpes
Actualité  Cultures 

Aides aux salles art et essai, tout un cinéma en Auvergne-Rhône-Alpes

par Blandine Lavignon, Danae Corte et Jeanne Le Bihan.
Publié le 7 juin 2021.
Imprimé le 14 juin 2021 à 08:36
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Depuis le début de la crise sanitaire, les subventions accordées au cinéma d’art et essai, à différentes échelles, portent à bout de bras des salles frappées de plein fouet par les restrictions et la crise. Décryptage dans la région Auvergne-Rhône-Alpes et dans ses 186 salles de cinéma classées « art et essai », qui ont pu rouvrir leurs portes ce 19 mai. En jauge très réduite.

Sur la devanture du cinéma Le Zola, à Villeurbanne, les affiches des films de décembre trônent à côté des dernières sorties, comme figées dans un autre espace-temps. Celui de plus de sept mois de fermeture (depuis octobre 2020) pour les salles de cinéma. Dans la pénombre de son unique salle, les rangées de sièges aux tons jaune et bleu tranchent avec la blancheur du grand écran.

Ce 21 mai et à cette heure de la journée, la salle est déserte. À première vue, rien ne laisse deviner que le cinéma Le Zola a rouvert l’avant-veille. Olivier Callonec, directeur de l’unique cinéma de Villeurbanne est assis sur l’estrade :

« Le cinéma, ce n’est évidemment pas juste montrer des films. Il a un rôle sociétal éminent. »

Olivier Callonec, directeur du cinéma Le Zola

Comme Le Zola, les salles « art et essai » en France diffusent un cinéma indépendant, et bénéficient d’un soutien public pour cela. 

Pendant cette longue période de fermeture, Le Zola a pu se maintenir, notamment grâce à l’absence de certaines charges comme le loyer, géré de longue date par la municipalité. Le cinéma n’est pas municipal pour autant, il s’agit d’une association loi 1901 qui compte aujourd’hui 10 salariés pour un écran. Pendant la fermeture, l’équipe du Zola a fait le choix de ne pas s’arrêter, même si les salariés étaient en chômage partiel.

Olivier Callonec détaille :

« On a fait des travaux dans la salle, changé la billetterie en ligne, alimenté un blog et notre service de location de film La Toile. Et on a mis en place des visionnements avec des exploitants notamment. »

 Dans le même temps, les salariés ont bénéficié et ont eu recours à des formations. Mais la période s’est avérée complexe malgré tout :

« En décembre, on a reçu le même jour l’annonce qu’on ne ré-ouvrirait pas et le programme qu’on avait préparé pour tout le mois. On avait tellement travaillé pour rien, un mois de programmation tombé à l’eau. »

Olivier Callonec, directeur du cinéma Le Zola

La priorité a été de préserver la structure et les emplois. Pour cela, le cinéma a contracté un prêt. De plus, il a été épaulé par la municipalité de Villeurbanne, qui lui a octroyé une aide de 5 000 euros, mais aussi par le réseau Europa cinémas, ainsi que par la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) et le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Le gérant du Zola explique :

« On a traversé ça sans gros choc mais il y avait beaucoup d’incertitudes, on n’avait aucune visibilité. On doit estimer désormais les conséquences. »

« La fréquentation après le premier confinement n’a pas été faramineuse »

Si les petites salles ont globalement tenu le choc, c’est en partie grâce à leur label « art et essai », lequel donne droit à des aides spécifiques. Depuis le début de la crise sanitaire, le CNC a mis en place des aides d’urgence pour supporter les cinémas indépendants, notamment avec un fonds de compensation de 50 millions d’euros, d’abord réservé aux salles privées et associatives, avant d’être accessible aux salles publiques.

Mais aussi avec une exonération de la TSA, cette taxe à hauteur de 10,72% que touche le CNC sur la vente de places de cinéma. Mais cela n’a pas toujours été suffisant pour certaines salles, comme l’explique René Salsa, gérant du cinéma Le Saint-Denis, dernier « cinéma de quartier » de Lyon, situé dans le 4e arrondissement :

« Cela aboutit à des sommes assez insignifiantes car la fréquentation après le premier confinement n’a pas été faramineuse. »

René Salsa, gérant du cinéma Le Saint-Denis, Lyon 4e
Avant-première du film "Grâce à dieu" de François Ozon relatant la création de l'association "la parole libérée" et l'affaire du prêtre pédophile le père Preynat. Au cinéma "Comoedia" le 11 février 2019.©MG/Rue89Lyon
Avant-première du film « Grâce à dieu » de François Ozon relatant la création de l’association « la parole libérée » et l’affaire du prêtre pédophile le père Preynat. Au cinéma « Comoedia » le 11 février 2019.©MG/Rue89Lyon

Pour cause, les aides d’urgence du CNC nécessitent d’avoir un plafond de 10 000 euros par mois de chiffre d’affaires, ce qui n’est pas toujours le cas des petites salles comme Le Saint-Denis, qui fonctionne uniquement grâce à une équipe de bénévoles. René Salsa raconte :

« J’ai monté le dossier pour toucher les aides mais l’inspecteur des impôts m’a dit qu’il fallait être imposable et avoir au moins un salarié. »

Il précise :

« Nous n’avons plus de recettes depuis pas mal de mois mais nous continuons d’avoir des charges fixes régulièrement, nous sommes locataires. »

Le cinéma associatif durement touché

Le Zola, de son côté, a touché 1 500 euros d’aides par mois de la part du CNC puis 10 000 euros à partir de novembre, mais son directeur Olivier Callonec tempère :

« Il faut faire attention, il y a un côté trompe l’œil avec les aides. »

Il ajoute :

« J’ai conscience que c’est de l’argent public. On est très sensibles à cela donc il faut vraiment que
ça puisse profiter au public, il faut que l’engagement soit réel. »

Le Groupement Régional d’Actions Cinématographiques (GRAC), association et réseau régional des salles « art et essai » a essayé de maintenir une dynamique dans le tissu des cinémas d’art et d’essai en Auvergne-Rhône-Alpes. Les salles adhérentes au GRAC n’ont pas été impactées uniformément du fait de leur diversité géographique et de statut.

Juliette Boutin, déléguée générale du GRAC, constate :

« Le recours au chômage partiel et les cotisations patronales et sociales ont permis de sauver les meubles. »

 Elle précise que l’association est en échange depuis de nombreux mois avec la Région Auvergne-Rhône-Alpes, qui devrait mettre en place un plan de relance pour les salles de cinéma. Elle ajoute :

« Mais là, on entre en période d’élections [régionales, qui auront lieu les 20 et 27 juin prochains], ça devient plus compliqué. »

Pour accompagner au mieux les cinémas estampillés « art et essai », le GRAC a multiplié les formations, notamment sur les outils numériques et sur le visionnage des films. Mais tous les films n’ont pas pu être accessibles, du fait du contexte pandémique, comme l’explique Juliette Boutin :

« On a eu des difficultés à obtenir des DCP [Digital Cinema Package, équivalent en cinéma numérique de la copie de projection argentique, ndlr]. Le matériel du film n’était pas forcément disponible étant donné que le producteur n’avait pas de date de sortie. »

Des incertitudes qui subsistent malgré la réouverture

Interrogée sur la réouverture, Juliette Boutin souligne :

« La programmation est encore plus compliquée, surtout que les conditions des distributeurs ne sont pas toujours simples. C’est-à-dire qu’ils exigent un nombre de séances pour donner le film. »

Les cinémas « art et essai » se préparent donc à faire face à de nouvelles problématiques. La longue fermeture des salles a eu pour conséquence l’allongement de la liste des films en attente, actuellement plus de 450 sur les rayons des distributeurs. Une situation qui tend à accroître la concurrence entre petits et gros films, puisque les films à gros budget préfèrent reporter leur sortie, le temps de la demi-jauge. Les salles ne sont en effet pour l’heure ouvertes qu’à 30 % de leur capacité, puis le seront à 65% du 9 au 30 juin.

Juliette Boutin complète :

« Il y a cette angoisse de se dire que le public viendra moins avec l’arrivée de l’été. Les salles qui fermaient l’été se posent la question d’ouvrir plus longtemps puisque les distributeurs ont trop de films et que ce sera la fin des jauges réduites. » 

Olivier Callonec détaille :

« Certains distributeurs avaient poussé pour qu’il y ait une semaine blanche, mais les gros distributeurs n’ont pas jugé utile de se présenter à ce rendez-vous, malgré l’avis de l’autorité de la concurrence. »

Le couvre-feu est une autre question qui entre en ligne de compte. Du fait de la durée des films, il est rarement possible de programmer des films après 18 heures, ce qui correspond pourtant aux horaires où la fréquentation des cinémas est la plus élevée. Même son de cloche du côté du cinéma le Comoedia, dans le 7e arrondissement de Lyon, pour lequel Sarah Decoux, assistante de communication, explique :

« On est très restreints au niveau des places, on est complets pour les séances du soir. On espère qu’on va pouvoir repartir sur une façon de travailler classique, parce que, nous, on fait notre chiffre d’affaires uniquement sur les entrées. On ne vend pas de popcorn ! On ne sait pas encore quel impact tout cela aura économiquement ».

Le cinéma doit faire des choix cornéliens

Une situation parfois complexe pour les cinémas Art et Essai qui doivent adapter leur programmation avec des films attractifs pour faire revenir le public en salle, mais aussi poursuivre leur mission de sélection de films dits plus difficiles. Olivier Callonec précise :

« Parfois on fait des paris sur un réalisateur, un distributeur… C’est un dosage subtil pour réaliser le meilleur arbitrage possible. C’est bien d’avoir des labels mais il ne faut pas que cela soit exclusif, il faut trouver le bon équilibre. »

Mais les plus gros distributeurs privilégient les salles multiplexes, qui disposent de plus d’équipements. Pour cause, les aides sont attribuées en fonction du nombre de séances. René Salsa du Saint-Denis explique :

« On va rouvrir avec les films prévus au mois de novembre, on aurait voulu le faire avec des films un peu plus récents, mais les distributeurs ne nous les donnent pas. Ils ont des plans de sortie très précis. » 

Le cinéma aurait notamment dû programmer le film « Adieu les cons », d’Albert Dupontel, récompensé par sept César au printemps. Mais les producteurs ne lui donneront finalement les droits du film qu’en quatrième semaine. René Salsa, dans son cinéma du 4e arrondissement, soupire :

« Une bonne partie des films va passer à la trappe, il ne faut pas se leurrer, il est impossible que les salles récupèrent tous les films. »

Cinéma Le Zola à Villeurbanne. ©Rue89Lyon

À la sortie du cinéma Le Zola, le temps est pluvieux mais l’atmosphère chaleureuse : les spectateurs se pressent dans le hall fraîchement repeint pour la séance de l’après-midi. Olivier Callonec ouvre la porte en souriant :

« Hier, on avait 65 spectateurs sur les 85 places disponibles, et avec un grand soleil dehors. Ça repart très fort, mais avec des films qui s’y prêtent. Donc il faudra voir par la suite. »

L'AUTEUR
Blandine Lavignon, Danae Corte et Jeanne Le Bihan
Étudiantes en master de journalisme à l’IEP de Lyon et au CFJ. L'article a été produit dans le cadre d'un projet de cours, puis encadré par Rue89Lyon.

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