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Au Terminal à Lyon : « Tout l’écosystème de la nuit a pris cher »
Cultures 

Au Terminal à Lyon : « Tout l’écosystème de la nuit a pris cher »

par Laure Solé.
Publié le 5 mai 2021.
Imprimé le 22 juin 2021 à 20:08
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[Série 1/4] Les boîtes, les clubs et autres dancings sont fermés depuis un an. La nuit lyonnaise est éteinte et on n’entend plus guère parler de ces lieux de sociabilité, de musique et de fête. On a rencontré quelques uns de ces patrons et gérants de boîtes de nuit pour faire le point. Ici, Philippe Francesconi, gérant du Terminal.

Depuis le 11 mars dernier, le dance floor du Terminal -une boîte à la couleur électro marquée et connue pour des secondes parties de nuit tardives- est vide. Les platines sont couvertes et les bouteilles rangées. Située dans le 1er arrondissement de Lyon (rue Terme), la discothèque qui ne paye pas de mine de l’extérieur, avec une porte noire austère, s’est pourtant fait une réputation solide à Lyon.

Depuis sept ans, chaque jeudi, vendredi et samedi de minuit à sept heures du matin, des DJs locaux et d’ailleurs dans le monde s’y sont succédés pour des soirées folles. Une population diverse, un accueil assez ouvert, apprécié des couche-tard mais aussi des employés de la nuit eux-mêmes, qui peuvent à leur tour sortir après le travail. Le Terminal n’a évidemment pas été épargné par la crise du Covid.

Philippe Francesconi, le gérant, accompagné de son barman et ami Renaud raconte :

« Quand le premier confinement nous a fait fermer les rideaux, on venait de finir de rembourser un prêt, on voulait faire des investissements, tout allait très bien. »

« La nuit éteinte à Lyon », une série en 4 épisodes

Rue89Lyon a voulu danser mais s’est retrouvé face à des portes closes. Pour reprendre la jolie pensée d’une journaliste lyonnaise, Alice Forges, « depuis que les boîtes de nuit sont fermées, on ne sait plus où la ranger ». On est donc allé à la rencontre de quatre gérants de boîtes de nuit, pour parler finances, moral et projets : Le Terminal, le Sucre, le Loft et le Barrio Club. Oubliés dans cette traversée du désert que nous fait vivre la pandémie, ils racontent leur ressenti et leur vie professionnelle, depuis le premier confinement, en mars 2020. Date du début de leur fermeture continue.

Dès l’annonce du premier confinement, Philippe Francesconi cherche à assurer la continuité de la boîte. Il est angoissé :

« Quand j’ai récupéré la gestion de la discothèque, elle n’était pas au meilleur, financièrement. On a fait des choix forts, je ne me suis pas ménagé et ça a porté ses fruits. Je ne voulais pas perdre ça. »

Rapidement, il veut faire un prêt :

« Au début les banques étaient vraiment frileuses. Et puis l’État a mis en place le Prêt Garanti par l’Etat (PGE) et on a pu emprunter l’esprit plus serein. Quelques semaines après, il y a eu le chômage partiel pour les employés donc ça m’a aussi enlevé un poids. »

Philippe Francesconi, gérant du Terminal

« On s’inquiète pour les services de sécurité, les artistes, les associations… »

Philippe, à la tête du Terminal, derrière son bar. ©LS/Rue89Lyon
Philippe Francesconi, patron du Terminal, derrière le bar. ©LS/Rue89Lyon

Le Terminal compte trois employés. Philippe Francesconi, gérant, ne peut pas bénéficier du chômage partiel. Il ne se paye pas pendant deux à trois mois et son angoisse continue de grandir :

« De mars à septembre ça a été très compliqué. On n’a pas eu de visibilité, on ne savait pas quand on allait pouvoir rouvrir. On a eu des enveloppes de 1000 euros à 1500 euros par mois de la région, mais ce n’est pas suffisant. »

C’est en octobre 2020 qu’il peut enfin souffler :

« Il y a eu le fond de solidarité qui tombe tous les mois. En gros c’est 10 000 euros ou, pour les grosses structures, 20 % du chiffre d’affaires. Nous, on a 30 000 à 35 000 euros de chiffre d’affaires par mois, donc on a les 10 000 euros. »

Philippe Francesconi, gérant du club lyonnais le Terminal

Cela permet notamment au gérant de payer les dépenses incompressibles comme le loyer et les charges. Depuis l’ouverture de ces aides, le gérant se sent dans une situation bien moins préoccupante. Mais l’inquiétude quant à l’univers de la nuit persiste :

« On s’inquiète vraiment pour les services de sécurité, les artistes, les associations… Comme on est une petite boîte, les DJs avec lesquels on a travaillé n’étaient pas forcément très connus. Ils n’ont vraiment plus rien eu du jour au lendemain. »

Renaud, le barman, ajoute :

« Ce n’est pas facile. Tout l’écosystème qui gravite autour de nous a pris cher. »

« On a perdu un copain du Covid, ça nous a mis une claque »

Pour Philippe Francesconi, cette crise a été éprouvante financièrement, mais aussi psychologiquement. Il n’y a jamais eu de retour à la normale :

« Je tournais en rond, tous les potes sont dans le milieu, on ne pouvait plus se voir dans le cadre habituel. La troisième personne qui bossait avec nous est partie, j’étais un animal en cage. »

Pourtant, pour le gérant du Terminal, il est impensable de continuer de faire la fête :

« J’ai des soucis de santé, j’essaye de pas trop me mettre en danger avec le virus. On a perdu un copain du Covid, ça nous a mis une claque. »

Mais l’écosystème se sent isolé :

« On n’est pas très représentés par nos gouvernants, ils ne vont pas en discothèque. On va dire qu’on ne partage pas les habitudes, les façons de travailler. »

Le Terminal, où la fête ne vit plus depuis plus d'un an ©LS/Rue89Lyon
Le Terminal, où la fête ne vit plus depuis plus d’un an ©LS/Rue89Lyon

Accueil gracieux de tournages vidéos au Terminal

Pendant cette période, Philippe Francesconi et son barman et ami Renaud ont réfléchi aux alternatives qui s’offrent à eux :

« On s’est posé la question des privatisations, mais on était limité par rapport à ce qu’on pouvait faire. J’ai pensé à louer les platines, on a fait un peu de livestream. Mais au bout de 2-3 mois, ça s’est essoufflé. »

Au début, Philippe Francesconi en a profité pour faire quelques aménagements :

« Les premiers mois, j’ai fait des travaux. N’ayant pas de visibilité sur l’avenir, j’ai eu une perte de motivation. »

Alors, depuis quelques temps, les deux amis prêtent leurs locaux gracieusement pour l’enregistrement de tournages et de clips amateurs :

« On a accueilli des tournages : le ski club de l’EM Lyon, l’école de cinéma ARFIS. Il y a aussi deux clips de rap qui ont été enregistrés, un de Rifla, et l’autre de Rake. »

Philippe Francesconi, gérant du Terminal

Philippe Francesconi s’inquiète des conditions de reprise. Le Terminal est une petite boîte, si la jauge de fréquentation post Covid est trop faible, la rentabilité ne sera peut-être pas au rendez-vous. Il se questionne beaucoup :

« Je ne vois pas les gens revenir et s’amuser avec un masque. On est un lieu où on boit donc c’est compliqué. »

Renaud ironise :

« Déjà qu’avec la musique on ne comprend jamais ce que les gens commandent au bar, mais alors masqués… »

Le Terminal pense la fête d’après Covid

Ces deux acteurs de la nuit lyonnaise ont déjà observé des changements dans ce petit monde. Ils se demandent quel public sera celui de la réouverture :

« En 2020, on a connu l’explosion des warehouses [de l’anglais « entrepôt »] : des soirées semi-officielles dans des lieux atypiques. Une partie du public un peu underground des cinq premières années a disparu pour se rendre à ce type d’événements. »

Philippe Francesconi, gérant du Terminal
Les platines du Terminal, où la fête ne vit plus depuis plus d'un an ©LS/Rue89Lyon
Les platines du Terminal, où la fête ne vit plus depuis plus d’un an ©LS/Rue89Lyon

Pour Philippe Francesconi, qui joue l’optimisme, cette crise a permis d’amorcer plusieurs réflexions de fond sur ses habitudes de gérant de boîte de nuit.

« On a pensé à l’écologie. On faisait souvent des « bookings » [réservations] d’artistes anglais, berlinois. Et on leur payait l’avion. Ce serait bien de moins en faire. Avant, on distribuait des bouteilles d’eau en plastique, on réfléchit à une alternative. »

La réouverture devrait être synonyme de nouvelles impulsions pour le Terminal :

« La priorité quand on rouvrira sera de faire rejouer les DJs du coin, et puis de respecter davantage la parité. »

Il explique :

« On est dans un milieu misogyne. On avait commencé à faire des soirées 100% « line-up » [programmation de la soirée] filles. Elles ne bénéficient jamais la même visibilité que la plupart des mecs. »

Philippe Francesconi, à la tête du Terminal
Article actualisé le 17/05/2021 à 18h57
L'AUTEUR
Laure Solé

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