[PODCAST] « Pour une transition numérique et écologique, développons les datacenters locaux »
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[PODCAST] « Pour une transition numérique et écologique, développons les datacenters locaux »

actualisé le 08/05/2020 à 17h28

Les datacenters sont au cœur des questionnements autour de nos vies numériques, particulièrement en cette période de confinement.

L’Ecole urbaine de Lyon continue la série de conférences intitulées « Les Mercredis de l’anthropocène », qui étaient données avant le 17 mars aux Halles du Faubourg (Lyon 7è). Rue89Lyon en est partenaire et publie à ce titre les tribunes des invité.e.s et intervenant.e.s qui poursuivent les échanges à distance. La séance de cette semaine porte sur l’impact du numérique sur l’aménagement du territoire. En raison des mesures sanitaires liées au coronavirus, elle n’a pas lieu aux Halles du Faubourg mais est disponible en podcast.

Pour en parler, l’Ecole urbaine reçoit Cécile Diguet, urbaniste, directrice du département Urbanisme Aménagement et Territoires de l’Institut Paris Région. Elle dialogue avec Jean-Vincent Bayarri, architecte des Systèmes d’Information à la Métropole de Lyon.

Ci-après un texte rédigé par Jean-Vincent Bayarri, l’un des deux intervenants de ce Mercredi de l’Anthropocène du 6 mai.

La ville intelligente repose sur des infrastructures numériques importantes, et notamment sur le développement des datacenters. Comment se déploient ces infrastructures sur le territoire ? Quels enjeux sont soulevés par leur intégration spatiale? Contraintes ou opportunités pour une fabrique écologique de la ville ? Les acteurs du numériques sont-ils les nouveaux protagonistes du projet urbain ?

Au départ, le confinement…

La visioconférence, le streaming, le télétravail, l’e-commerce, le jeu en ligne, et bien d’autres déclinaisons du numérique aussi bien professionnelles que ludiques sont en cette période de confinement largement consommées par les Français – encore plus qu’à l’accoutumée.

La consommation habituellement observée sur la tranche 19h-23h ou pendant le week-end, l’est désormais quasiment toute la journée.

On lit à cette occasion dans la presse de nombreux articles un peu anxiogènes expliquant en quoi la consommation induite sur les seuls «réseaux » peut être problématique, au risque de « ralentir » voir « paralyser » Internet.

Ces articles sont parfois de bonne foi, parfois partie intégrante de plans de communication d’opérateurs désireux d’augmenter leurs revenus, voire de renégocier avantageusement certains accords d’interconnexion.

« Les réseaux »

Internet est avant tout un ensemble de machines connectées entre elles, par des « réseaux », c’est-à-dire de multiples routes, gérées par une multitude d’acteurs : opérateurs, structures publiques ou privées, associations, grandes entreprises.

Lorsqu’un utilisateur confiné remplit son panier sur un site d’e-commerce depuis sa tablette, son fournisseur d’accès à Internet (FAI) fait d’abord transiter sa requête par ses propres infrastructures. Puis, via les interconnexions de ce dernier avec d’autres FAI nationaux ou internationaux – aussi nommés transitaires -, la requête traverse un certain nombre de réseaux tiers jusqu’à la destination : c’est-à-dire le(s) serveur(s) du commerçant. Même chose pour un amateur de série sur Netflix, et ainsi de suite.

On voit donc que dans cette chaîne, le « réseau » est un terme vague puisqu’il s’agit en fait d’une multitude de réseaux interconnectés entre eux. Et à la fin de la chaîne, se trouve une infrastructure de serveurs qui doit répondre à la demande élevée observée dans cette période.

Or, s’il est vrai que certains réseaux peuvent parfois être des ressources rares (les réseaux mobiles notamment, qui reposent sur des fréquences permettant d’accueillir physiquement un nombre limité d’utilisateurs), la plupart des réseaux fixes sont bien dimensionnés en France pour véhiculer le trafic. Comme le montre par exemple l’index global sur Speedtest.net. Sur l’application On y trouve régulièrement la France dans le top 10 des pays en matière de tests de débits moyens effectués.

Un autre exemple très simple pour s’en convaincre est le fait que l’on puisse regarder sans problème particulier une finale de coupe du Monde par Internet, ou encore des live sur Youtube accueillant plusieurs millions de spectateurs simultanés.

Si les réseaux sont correctement dimensionnés pour ces évènements ponctuels par nature, pourquoi ne le seraient-ils pas en période de confinement?

À l’inverse est-ce la faute du « réseau » lorsque le site web d’une enseigne d’hypermarchés, croulant sous les requêtes de consommateurs confinés, affiche un message demandant de patienter ? Certainement pas.

Bien souvent, le problème peut venir du dernier maillon de la chaîne, le « serveur » qui porte la ressource et le contenu consommé.

Les métiers de l’évènementiel connaissent bien le phénomène : il faut être capable d’accueillir un maximum de connexions sur une très courte période alors que le reste du temps, l’infrastructure est largement surdimensionnée.

Comment savoir à quel moment et où aligner un nombre suffisant de ressources pour répondre à la demande ?

Les datacenters

C’est là l’importance des datacenters, qui regroupent des centaines, milliers, voire millions de serveurs.

Ces centres de données permettent justement d’affecter rapidement de multiples serveurs à des tâches bien spécifiques, dans une optique d’absorption de charge par exemple.

La notion de scalabilité est très importante : elle permet justement de s’ajuster à la demande et si besoin, de démultiplier ses ressources.

Et cette capacité s’applique aussi aux datacenters eux-mêmes !

Il coûterait beaucoup plus cher à une entreprise comme Netflix de placer tout son contenu dans un ou deux datacenters, géographiquement situés sur un seul continent, et de les dimensionner pour absorber toute la demande.

À l’inverse, la stratégie retenue, à l’image d’Internet qui est maillé et décentralisé, est une très large répartition de datacenters : sur plusieurs continents, dans plusieurs villes, et même au plus près de l’utilisateur, en partie chez les FAI eux-mêmes.

C’est également une pratique courante dans la plupart des entreprises que de répartir ses ressources dans plusieurs datacenters, pour des raisons de sécurité, de redondance et de haute disponibilité.

La proximité, un atout technique, économique et stratégique

Certaines villes, dont Lyon, Marseille, Grenoble entre autres, ont un atout considérable : un GIX (Global Internet eXchange point) : un point d’échange internet sur place.

À Lyon il s’agit de LyonIX dont la gestion est assurée par l’association Rezopole.

Cela signifie concrètement que les entreprises ou administrations qui le souhaitent, peuvent se raccorder en local à ce GIX et échanger via internet « en local » (peering ou échange gré à gré) de manière généralement gratuite et illimitée. Il en va de même pour tout datacenter relié au GIX local.

Ainsi, une entreprise lyonnaise A ayant beaucoup d’échanges avec un datacenter B situé sur la zone, le fera en direct sans passer par de multiples FAI. Une telle configuration a un premier intérêt technique et économique. En effet, les échanges directs permettent de faire baisser les coûts télécoms (tout ce qui est accessible en local reste en local, et seul le trafic non local remonte chez le FAI/transitaire).

Ainsi à la Métropole de Lyon, où une part très significative du trafic Internet est consommée par les services Google (Maps notamment), Google étant présent sur LyonIX, les accès sont non seulement instantanés (très faible latence) mais gratuits. Le reste du trafic Internet est écoulé par les tuyaux (payants) d’un transitaire.

Au-delà des coûts purement télécoms, la logique de développement économique est claire : plus il y a d’infrastructures Internet présentes en local, plus les investisseurs sont attirés pour construire des datacenters locaux permettant de toucher immédiatement leurs clients publics ou privés, avec d’excellentes performances et une très bonne compétitivité par rapport à des datacenters situés dans d’autres régions ou pays.

Cela rime avec plus d’emplois, plus de valeur créée, et une facilitation de la transition numérique.

L’intérêt est aussi stratégique : il est inutile de revenir sur les nombreux scandales d’écoutes, d’espionnage industriel, d’interception de données sensibles, etc., révélés ces dernières années, ayant trait à l’hébergement dans des datacenters étrangers, notamment ceux soumis au Patriot Act aux Etats-Unis.

Car mettre ses données dans le « cloud », c’est en fait les placer dans les datacenters de quelqu’un d’autre…

Une offre variée et locale de datacenters permet justement de garder les données des entreprises sur le sol national, dans de meilleures conditions de sécurité (RGPD par exemple), ce qui représente une certaine souveraineté numérique.

Transition numérique, écologique ?

« Pour sauver la planète, n’imprimez ce message que si nécessaire ».
Cette maxime qui prête parfois à sourire, pourrait presque résumer à elle seule l’enjeu de la transition numérique.

L’utilisation massive d’outils en ligne plutôt que l’impression de liasses de papier.

La visioconférence – largement plébiscitée en ces temps de confinement – adoptée chaque fois que possible pour des réunions, évitant des déplacements en voiture, en transports.

Le développement d’applications mobiles de guichet numérique, pour les démarches de services publics à distance.

Voilà quelques exemples d’applications très concrètes – permises par la présence de ces infrastructures, de ces réseaux, de ces datacenters dans la Ville – qui facilitent également la transition écologique.

Les datacenters sont eux-mêmes d’ailleurs devenus particulièrement vertueux en la matière, avec notamment un travail poussé sur la réduction du facteur d’efficience énergétique ou PUE (Power Usage Effectiveness), parfois même la réutilisation de la chaleur produite par le chauffage urbain du quartier environnant, voire un fonctionnement à 100% sur des énergies renouvelables comme l’annonce Apple depuis quelques années pour ses propres centres.

Il apparaît ainsi que la révolution numérique a donné aux datacenters une importance désormais multiple (économique, sociale, écologique) dans la ville au même titre que d’autres structures essentielles.

Au-delà, ces centres du numérique sont un maillon central de l’aménagement du territoire et des transitions numérique et écologique, qui bien loin de s’opposer, sont parfaitement complémentaires.

 

L’auteur précise que ses prises de position (dans le texte et le podcast) n’engagent que lui et ne constituent pas une communication officielle de la Métropole de Lyon. Le titre de cette tribune a été choisi par la rédaction de Rue89Lyon.

« Matérialité de la ville intelligente- Intégration spatiale des infrastructures numériques», une conférence du mercredi 6 mai 2020, disponible en podcast.

 

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L'AUTEUR
Jean-Vincent Bayarri
Architecte des Systèmes d'Information à la Métropole de Lyon

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