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Cédric Rabany : « Une agriculture sans pesticides est possible »
Environnement  Société 

Cédric Rabany : « Une agriculture sans pesticides est possible »

actualisé le 27/02/2020 à 14h58

Agronome, blogueur et maintenant auteur, Cédric Rabany multiplie les casquettes. Dans « Les Agronautes », le lyonnais donne une nouvelle vision de l’agriculture en tentant de vulgariser les grands principes de l’agroécologie.

Avec une forme de légèreté dans le ton mais une vraie rigueur technique, il évoque différents modèles agronomes et notamment tropicaux pour montrer qu’une agriculture sans pesticides est possible. Également promoteur de vin naturel, il est parfaitement en accord avec sa maison d’édition Nouriturfu, co-organisatrice avec Rue89Lyon du salon Sous les pavés la vigne.

Rencontre avec cet agronome engagé pour une agriculture plus saine, prenant en compte les difficultés paysannes et qu’il sera possible de rencontrer tout le long du mois de mars sur Lyon.

Rue89Lyon : Dans votre livre, vous définissez le système agricole actuel comme une « agriculture basée sur la mort », qu’est-ce que vous voulez dire par là ? Quelle est votre vision de l’agriculture aujourd’hui ?

Cédric Rabany : On a beaucoup progressé après-guerre avec l’utilisation de la chimie. On a inventé tout un tas de molécules pour tuer des insectes. Certes c’est intéressant pour gérer des maladies ou des populations d’insectes, mais c’est devenu un réflexe. Tout problème de santé de la plante dans l’agriculture est traité de cette manière. Pourtant, quand on observe, on se rend compte que les moyens pour réguler les populations dans les écosystèmes sont beaucoup plus complexes.

Travailler l’agriculture en se basant sur les mécanismes de la vie, c’est s’inspirer de la manière dont se régulent les écosystèmes pour l’appliquer à l’agriculture. On prend en compte la complexité. On va travailler sur des équilibres de population plutôt que de l’éliminer à tout prix.

L’exemple que je prends dans mon livre, c’est celui de la limace. Dans la culture de la truffe, on voulait se débarrasser de la limace parce qu’elle mangeait des morceaux de truffes. En s’intéressant à la manière dont les champignons qui produisent la truffe se reproduisent, on se rend compte que l’intervention de la limace est nécessaire dans le cycle. Je trouve que c’est un bon exemple pour montrer la manière dont fonctionne un écosystème.

Des molécules capables de tuer, il en existe beaucoup dans la nature. Pourtant, elles ne se sont pas généralisées. Quand on observe une forêt, ce n’est pas parce qu’une plante est capable de produire un insecticide ou quelque chose de très violent qu’elle va forcément se développer contre les autres. Elle fait partie d’un écosystème. S’inspirer de ces écosystèmes pour l’appliquer à l’agriculture, c’est ce que j’appelle l’agriculture basée sur le vivant.

Portrait de Cédric Rabany qui étudie l'agriculture biologique

Cédric Rabany: « S’inspirer de ces écosystèmes, s’inspirer de ce qui se fait dans une forêt par exemple, pour l’appliquer à l’agriculture, c’est ça que j’appelle l’agriculture basée sur le vivant. » Photo AL/Rue89 Lyon

« L’agriculture basée sur le vivant », est-ce que c’est ainsi que vous définiriez l’agroécologie ?

L’agroécologie est basée sur ces grands principes. Pour faire de l’agroécologie, on est allé chercher les apprentissages qui viennent de l’écologie, la science qui étudie les écosystèmes.

L’exemple des forêts est très intéressant. Quand on regarde les forêts les plus luxuriantes dans le monde, celles-ci ne sont pas forcément dans une zone où le sol est très riche. Parfois vous avez, au Brésil, en Australie, en Afrique, des forêts qui se sont développées sur un sol très pauvre. Elles se sont développées grâce aux nombreuses interactions qu’il y a entre les plantes. Sur la partie aérienne et dans le sous-sol mais aussi par l’interaction avec les champignons, avec les microbes, avec les insectes.

Ce mélange complexe va permettre de créer un écosystème très riche sur quelque chose qui au départ est assez pauvre. C’est cette capacité à créer de la richesse qui est très inspirante pour l’agriculture.

« Travailler l’agriculture en se basant sur les mécanismes de la vie, c’est s’inspirer de la manière dont se régulent les écosystèmes pour l’appliquer à l’agriculture »

Peut-on s’inspirer en France de modèles développés ailleurs alors même que les topographies et les climats sont évidemment différents d’un pays et d’une région à l’autre ?

On a forcément des conditions différentes mais les règles de bases sont les mêmes. Prenez les pelouses alpines. On connaît bien ces pâturages qui permettent de faire du reblochon. Ces pelouses se développent sur des écosystèmes qui sont très fragiles, sur des sols qui sont très pauvres. Ce sont des sols caillouteux et il y a des conditions extrêmes. Quand on observe ces pelouses, on se rend compte malgré tout qu’elles sont très multicolores.

C’est plein d’interactions entre les plantes qui se créent des conditions favorables entre elles pour pouvoir pousser dans des milieux très difficiles.

Quels que soient les milieux, il est possible de réfléchir la production agricole en optimisant les associations de plantes, l’utilisation des microbes, les êtres vivants du sol. C’est hallucinant tout ce qu’il se passe avec les vers, avec les champignons. Il y a même des crustacés dans le sol! Tout le règne animal et végétal se mélange.

Or ces observations ont été très peu utilisées jusqu’à aujourd’hui. Lors des fondements de l’agriculture biologique dans les années 60, la première intuition a été que le sol était la base de la production. Il fallait d’abord nourrir le sol pour que le sol  puisse nourrir les plantes. Maintenant, c’est un angle d’attaque qui dépasse l’agriculture bio. Il y a plein de mouvements d’agriculteurs, de chercheurs qui s’intéressent à redonner les capacités fertiles au sol en utilisant la vie plutôt que les perfusions d’engrais chimiques

Quel est l’état des sols aujourd’hui ? En particulier dans la région de Lyon, quelle est la situation de ce bassin agricole ?

Ce que je peux dire, c’est qu’en Rhône-Alpes, globalement, on est sur une agriculture diversifiée. On a de l’élevage, on a de l’arboriculture, on a de la vigne. C’est déjà bien.

Dans la région, on peut aussi parler du Beaujolais. Quand vous vous baladez dans les vignes, si vous voyez des sols où il n’y a pas d’herbe, où il n’y a que de la caillasse, c’est que ce sont des sols qui ont perdu leur capacité à nourrir la vigne. La vigne est affaiblie et alors, il faut la nourrir, la protéger voire la surprotéger.

Inversement, vous allez observer des vignes avec de l’herbe, des vignes qui vont paraitre sales ou à l’abandon, et qui en fait sont très vivantes. Si vous creusez dans la terre, vous allez vous rendre compte qu’il y a de l’humus. La terre sera noire, il y a des insectes. Cela crée de toutes autres conditions pour produire du vin.

Quand j’étais étudiant en agronomie, on avait fait un petit travail de terrain dans le Beaujolais. C’était le début des bancs en herbe, c’est-à-dire qu’on laissait de l’herbe tous les deux rangs. A l’époque, c’était la pointe de l’innovation. Aujourd’hui, il y a des vignerons qui arrivent très bien à produire en 100% herbe. La vigne est très bien, le raisin est de qualité, ils font du super vins. En quinze ans, on est passé d’un système où il fallait absolument désherber. Ça a tué le sol. Aujourd’hui, l’enherbement est devenu quelque chose d’assez développé dans le milieu, même pour des vignerons qui sont pas forcément bios ou intéressés par cela.

Mais comment cette transition entre agriculture intensive et agriculture écologique est concrètement possible ? Est-ce que vous envisagez que cela peut être difficile pour les agriculteurs, qu’ils aient besoin d’engager des personnes en plus, qu’ils s’attendent à avoir moins de rendement ? comment répondre à leurs questions économiques ? Beaucoup sont des travailleurs puis des retraités pauvres…

Ici, on fait face à la fois à une dimension économique et à une dimension technique.

D’un point de vue technique, si on observe aujourd’hui les rendements de l’agriculture chimique, ils stagnent. C’est une agriculture qui ne progresse plus. Il suffit d’observer les statistiques des rendements de maïs, de blés en France, depuis les années 90. Pendant cette même période, les produits phyto augmentent. On est sur un système qui coûte de plus en plus pour maintenir des rendements. D’autant qu’il utilise des ressources minières et que tous les engrais sont des ressources, directement liées au pétrole.

Donc on utilise de plus en plus de ressources minières, de plus en plus de ressources phytosanitaires, alors qu’on a les mêmes rendements depuis la fin des années 90. C’est donc un modèle qui est arrivé à ses limites et il faut penser le modèle prochain.

« On utilise de plus en plus de ressources minières, de plus en plus de ressources phytosanitaires, alors qu’on a les mêmes rendements depuis la fin des années 90 »

Pourquoi l’agriculture biologique est une piste intéressante ? Certes les rendements sont plus faibles mais on n’a pas encore exploré tous les principes qui composent l’agroécologie. Les potentiels de rendements de ces exploitations sont beaucoup plus importants. Aujourd’hui, les enjeux de la recherche en agriculture sont de penser à rattraper les rendements de l’agriculture conventionnelle en étudiant les principes de l’agroécologie. Les gains potentiels sont beaucoup plus importants vis-à-vis de l’agriculture bio.

Il faut arrêter de dire qu’il y en a une agriculture qui ne produit pas et l’autre qui produit beaucoup. Il y a un modèle qui produit beaucoup mais qui galère et qui ne peut plus augmenter et l’autre qui est un peu en-dessous mais qui a des gains de croissance importants. Si on se projette, on misera plutôt sur des gains que sur un modèle qui est déjà à bout de souffle.

D’un point de vue économique, il y a effectivement cette question de la main d’œuvre. Dans l’agriculture bio, désherber à la main demande beaucoup plus de travail, où en tout cas, des équipements adaptés. Dans le livre, je parle d’une coopérative de producteurs qui s’appellent L’atelier des paysans. Cette coopérative réfléchit à la fabrication de machines de travail du sol, de tracteurs qui sont adaptés à l’agriculture bio et à des fermes de taille moyenne. Tout le machinisme agricole a été pensé pour un gigantisme, il y a très peu de solutions techniques sur les petites exploitations. Ces personnes cherchent à développer des solutions techniques à ces échelles-là.

« Il faut arrêter de dire qu’il y en a une agriculture qui ne produit pas et l’autre qui produit beaucoup »

L’enjeu économique est très important. Tout le monde veut cette transition. Tout le monde veut changer le modèle agricole et avoir des impact positifs sur le climat, sur la biodiversité et sur le maintien des sol. A un moment donné, tout cela doit être payé. Le rôle du consommateur, le rôle des politiques publiques pour accompagner ce changement de pratiques des agriculteurs sont nécessaires. Parce qu’effectivement, ce sont eux les premiers concernés. Ce sont souvent les plus pauvres de la société française et donc il faut les accompagner.

Il faut se dire qu’il y a des solutions techniques, qui ont un coût, et qui nécessite un accompagnement. Et le danger qu’il y a aujourd’hui, c’est que l’agriculture bio devient un gros marché. Il y a donc la pression de la grande distribution sur les prix, il faut produire. Il y a aussi le risque d’importer des produits, ce qui remet de la compétition sur les agriculteurs français. Ce changement est techniquement possible. Mais derrière, c’est un enjeu d’accompagnement public et économique.

La Cour des comptes a publié le bilan de dix années d’action gouvernementale pour sortir l’agriculture française de sa dépendance aux pesticides. C’est 400 millions d’euros qui auraient été engagés par an, trois plans ont été mis en place, les objectifs ont été revus et pourtant, l’utilisation des pesticides aurait progressé de 12% entre 2009 et 2016. Comment vous expliquez l’échec de ces plans Ecophyto ?

Je m’en remets simplement au rapport de la Cour des comptes qui est extrêmement intéressant. Il dit effectivement que c’est un échec. A un moment donné, il explique que le changement des pratiques est lent. C’est aussi ce que j’explique dans le livre, l’agriculture est une lente évolution. Les systèmes agricoles se sont développés. Depuis que l’homme pratique l’agriculture, les changements ont toujours été progressifs. Aujourd’hui, les innovations existent. Il faut juste accompagner cette lente diffusion des innovations.

Le plan phyto est un échec à l’échelle globale mais il a aussi permis de financer un programme de recherche qui a mobilisé plusieurs instituts. 3.000 fermes ont été suivies sur le territoire français, les fermes DEPHY. Ce sont des fermes de toutes les cultures possibles et imaginables. Dans ces fermes, il y a de vrais réductions d’utilisation des phyto, notamment dans la viticulture ou l’arboriculture qui sont pourtant très consommatrices de phyto. Il y a des baisses de 40 à 50%. Encore une fois, techniquement c’est possible. Maintenant pour le faire à grande échelle, c’est un accompagnement, c’est de l’appui technique aux agriculteurs. Et là, les collectivités peuvent aussi avoir un impact.

« Aujourd’hui, les innovations existent. Il faut juste accompagner cette lente diffusion des innovations »

Je prends l’exemple dans le livre des collectivités ou des territoires en indication géographique. C’est un outil assez puissant pour donner des valeurs, des règles communes. Par exemple, il y a les vignerons patrimoniaux en Corse qui ont interdit l’utilisation des herbicides sur toute l’appellation. On prend des décisions, on les discute entre agriculteurs et on essaye d’accompagner une transition à l’échelle d’un territoire.

Est-ce que la transition vers une agriculture biologique va suivre ce schéma ascendant, partant du local pour se propager ensuite à un niveau national ?

Je pense que les deux sont nécessaires. En Allemagne, il y a beaucoup de collectivités qui ont accompagné la conversion de tout un territoire en agriculture biologique pour la protection des eaux de captage. C’est la protection de l’eau potable sur un bassin versant qui incite à accompagner les agriculteurs vers un changement de pratiques.

Il y a le même genre de réflexion, sans la transition vers l’agriculture biologique, chez Véolia en France. Sur la gestion des ressources en eau, ils vont aussi travailler avec des agriculteurs à l’échelle d’un bassin versant par exemple.

Il y a donc besoin de communication à tous les niveaux, au sein du secteur agricole mais aussi à l’extérieur.

Toujours. On ne pourra pas y échapper pour sortir des clichés.

« L’agriculture biologique, ce n’est pas l’agriculture des grands-parents »

J’ai voulu faire ce livre de vulgarisation pour justement essayer de donner des petites clés scientifiques, pour prendre du recul sur les débats. L’agriculture biologique, ce n’est pas l’agriculture des grands-parents. C’est un modèle qui intègre une quantité de connaissances scientifiques nouvelles à la manière dont on produit de l’agriculture. Il réfléchit à la santé des agrosystèmes au sens large. C’est plutôt le mode de production du futur qu’un mode de production de nos grands-parents.

Il y a aussi cette nécessité de garder la communication ouverte avec le monde agricole. Nous sommes des sociétés complètement déconnectées du monde agricole. Il est nécessaire d’ouvrir cette discussion.

C’est pour ça que je parle souvent du vin. C’est un produit culturel fort. Il y a une explosion des salons des vins. Ils sont beaucoup fréquentés et il y a un échange entre le consommateur et le viticulteur. Pour moi, c’est un bel exemple et il faudrait arriver aussi à avoir cet échange avec les autres cultures. Les AMAP vont dans ce sens. On tente d’ouvrir le dialogue, de ne pas ostraciser les agriculteurs. Comme je le dis au début du bouquin, c’est extraordinaire qu’en Europe à peine 3% de la population nourrisse l’ensemble. Ayons conscience de ça.

« Nous sommes des sociétés complètement déconnectées du monde agricole. Il est nécessaire d’ouvrir cette discussion »

L’industrie agro-alimentaire et l’agriculture intensive se défendent en affirmant avoir répondu au grand défi de nourrir l’ensemble de la population sur la planète : ce défi reste entier, est-ce que l’agroécologie pourra prendre le relai ?

L’agroécologie est un concept assez large qui va permettre certaines doses très faibles de pesticides.

Je prends l’exemple du sol. Il y a des techniques en agroécologie, en agriculture où on laboure très peu, voire on élimine le labour. On associe des plantes dans le temps et dans l’espace pour permettre de revitaliser tout le sol. Seulement à certaines périodes, il peut y avoir besoin de passer un coup d’herbicide parce qu’à force de mettre de la biomasse, il faut quand même en éliminer.

Donc vous n’êtes pas totalement contre les pesticides dans l’agriculture ?

Ce genre de pratiques sont très bénéfiques sous plein d’aspect, mais à moment donné, elles vont utiliser un peu d’herbicide.

Moi je suis ni pour ni contre, je suis un praticien. Je m’intéresse à la manière dont on peut produire de l’agriculture. Je suis forcément très attaché à l’agriculture biologique parce que pour moi, c’est elle qui crée un cadre de pensée hyper fertile. On va toujours penser à des alternatives. Si on a une attaque, il va falloir qu’on gère une population d’insectes. Il va falloir qu’on ramène des insectes qui vont être les prédateurs de ces insectes. Il va falloir mettre ces plantes pour attirer ces insectes. On va toujours réfléchir à des choses très complexes.

Les évolutions sont lentes mais déjà, il me semble nécessaire d’aller vers des systèmes qui utilisent moins de pesticides. Oui, on peut nourrir l’humanité. On dit que sans les pesticides, il  va y avoir de grandes maladies, on va tous mourir. On dit que c’est la panique sans pesticides en Afrique de l’Est à cause des criquets. Alors que c’est un phénomène climatique et non de gestion de pesticides.

« Les évolutions sont lentes mais déjà, il me semble nécessaire d’aller vers des systèmes qui utilisent moins de pesticides »

Quelles ont été les grandes crises alimentaires ? Elles ont été soient climatiques soit politiques. Rarement des maladie des plantes ont posé problème. J’ai regardé dans l’histoire. Les deux grandes maladies qui ont marqué l’Europe, c’est le mildiou sur la patate en Irlande et c’est le phylloxéra sur la vigne.

Le mildiou sur la patate en Irlande, certes c’était le mildiou mais c’était aussi politique. Ce système agronomique n’avait pas de sens. Un système monoculture sur une île, une maladie, toute la culture est éliminée et c’est une grande famine.

Pour le phylloxéra qui a failli faire disparaitre la vigne, la solution n’a pas été inventée par la chimie. On est allé chercher des porte-greffes en Amérique. Des vignes qui avaient l’habitude de vivre avec des insectes qui transmettent le phylloxéra et donc, qui étaient naturellement résistantes. On a trouvée la solution dans le vivant. On ne l’a pas trouvée dans la mort. Les grands phénomènes et famines liés à des maladies, si on les gratte, on se rend compte que ce n’est pas la chimie qui les a résolus.

« Les grands phénomènes et famines liés à des maladies, si on cherche un peu, on se rend compte que ce n’est pas la chimie qui les a résolus »

Pourtant, l’agriculture va être confrontée à de plus en plus de crises dues au changement climatique.

L’enjeu de l’agriculture, c’est de pouvoir amortir les chocs liés à ce changement. Pour permettre aux plantes d’amortir les chocs, on a extrêmement intérêt à améliorer les écosystèmes. Comment les plantes vont pouvoir être résilientes par rapport au choc ? Essentiellement grâce au sol. Remettre de la matière organique est un moyen de permettre aux plantes d’être plus résistantes face au changement climatique. Ce n’est pas avec de la chimie qu’on va les sauver, c’est parce que le sol sera vivant.

Pareil pour l’agroforesterie. Toute la réflexion autour de la réintroduction des arbres passe aussi par là. Les Chinois ont replanté des milliers et des milliers d’hectares d’arbres pour des effets de résilience au réchauffement climatique. Ils en ont planté sur les bassins versants pour gérer leur ressource en eau. La chimie ne permettra jamais au sol d’absorber les chocs. Il suffit de voir les vignes ou même des céréales en cas de coup de chaud.

« Remettre de la matière organique est un moyen de permettre aux plantes d’être plus résistantes face au changement climatique »

Je travaille dans des zones sahéliennes en Afrique. Des mils ou du sorgho qui sont sur des sols vivants, avec de la matière organique, quand il y a un coup de chaud, ils arrivent à passer les périodes de sécheresse. Les paysans africains utilisent rarement des engrais chimiques. Ils savent que leur facteur limitant principal, c’est l’eau. S’il y a de l’engrais chimique et qu’il y a dix jours de sécheresse derrière, l’engrais ne leur servira à rien. Ils auront dépenser de l’argent pour rien. Ils ont plutôt intérêt à remettre de la matière organique, du fumier, de faire des associations de cultures pour passer ces moments de sécheresse.

L’agriculture tropicale que je connais bien est donc très intéressante pour nous aider à réfléchir à comment on absorbe les chocs climatiques. L’enjeu n’est pas tellement sanitaire. L’enjeu, c’est l’écosystème et sa capacité à résister aux chocs.

Vous parliez de l’agroforesterie, est-ce que vous pouvez en rappeler les principes ?

En gros, c’est de réintroduire l’arbre dans les systèmes de culture. On va réintroduire l’arbre pour apporter des services à l’agriculture. Grâce à sa capacité à « mycorhizer » c’est-à-dire à créer des interactions avec les champignons dans le sol, il va créer de la matière organique. Il va avoir des effets micro-climats. Il va avoir des effets de brise vent. C’est pour cela qu’on a mis des hais dans le sud de la France, pour protéger du vent.

Donc tous ces effets climatiques, ce recyclage des éléments nutritifs dans un sol, ce sont les principes de l’agroforesterie. On a alors un impact sur une surface disponible. On va perdre du rendement parce qu’on introduit des arbres mais cela va apporter d’autres services. Tout l’enjeu aujourd’hui de la réflexion sur la réintroduction de l’arbre, c’est quel service on va avoir grâce à l’arbre qu’on va réintroduire versus combien ça nous coûte, en rendement ou en surface. C’est tout le réglage très fin qui est opéré.

« Tout l’enjeu aujourd’hui de la réflexion sur la réintroduction de l’arbre, c’est quel service on va avoir grâce à l’arbre qu’on va réintroduire versus combien ça nous coûte, en rendement ou en surface. »

En agronomie tropicale, pour le cacao par exemple, c’est très flagrant. Le cacaoyer, c’est un arbuste qui vit dans l’ombre à l’état sauvage. Pour produire plus, on a fait de grandes plantations en plein soleil. Seulement aujourd’hui, avec les épisodes de sécheresse, les cacaoyers ont beaucoup de mal à résister. Il y a donc beaucoup de paysans qui réintroduisent des arbres dans leur cacaoyère pour bénéficier d’un effet ombrage et d’un effet protection contre certains parasites. Un réglage s’opère entre ces arbres qui apportent des services dans une cacaoyère et une plantation de cacao qui va donner plein pot tout en étant très sensible à ces aléas météorologiques .

C’est le réglage qui s’opère aujourd’hui. Il faut trouver des équilibres qui permettent d’amortir les chocs.

Nous sommes actuellement en période électorale et il y a beaucoup de partis qui proposent de planter des arbres. Pourtant vous semblez dire qu’il ne suffit pas juste d’en planter. Il faut aussi respecter un équilibre.

C’est certain. L’année passée, il y a eu de grands effets d’annonces faits par beaucoup de pays. On va replanter des milliers d’arbres etc… L’arbre, c’est un être vivant. Oui on peut planter des arbres. Mais rapidement, la moitié peut crever au bout d’un an! Il y a eu de grands programmes de replantation, de reboisement qui ont été de gros échecs. Il faut effectivement réfléchir à pourquoi on plante des arbres, sur quels espaces on les met. Est-ce que ce sont des espaces publics ou est-ce que ce sont des espaces privés ?

Personnellement, je suis plutôt spécialiste de l’arbre dans l’agriculture donc ce sont des espaces privés c’est-à-dire des parcelles d’agriculteurs. Dans ce cas, on se demande quel service est-ce que l’on recherche. Quel arbre va pouvoir nous apporter les services ? Combien est-ce que cela va me coûter et combien est-ce que cela va me rapporter ? C’est quel temps d’exploitation ? On a des arbres à croissance lente, des arbres à croissance rapide.

« Ce n’est pas en disant que par principe on va mettre des arbres partout qu’on va répondre à quoi que ce soit »

La valorisation peut entrer en compte. L’agriculteur peut devenir aussi producteur de bois. Ce sont tous ces calculs qui se font. Donc effectivement, ce n’est pas en disant que par principe on va mettre des arbres partout qu’on va répondre à quoi que ce soit. Ce n’est pas une solution en soi.

Planter des arbres a beaucoup de bénéfices et la question de la forêt est intéressante parce qu’en observant la forêt on apprend comment fonctionne l’agriculture. Il y a un livre que je recommande qui s’appelle « Penser comme un arbre » de Jacques Tassin, qui est chercheur au Cirad et qui montre comment on a tendance à trop anthropiser l’arbre. Les arbres ne sont pas des humains. Ce sont des êtres vivants qui peuvent nous inspirer sur plein d’aspects mais il faut faire gaffe aux transpositions trop faciles.

Au niveau de l’UE, est-ce que cette transition vers un nouveau modèle agricole est soutenue ?

On retrouve ce soutien grâce au deuxième pilier de la PAC qui cherche à financer tout ce qui est développement à l’échelle des territoires. Ce sont des choses sur lesquelles l’Union Européenne travaille. Elle a pas mal financé l’agriculture biologique et son développement.

Du fait de ma spécialisation dans l’agronomie tropicale, je peux parler d’un enjeu actuel en Europe que l’on appelle la déforestation importée. C’est-à-dire que notre agriculture, contrairement à ce qu’on pense, génère des impacts très forts dans des pays autres que l’UE, et notamment de la déforestation en zone tropicale.

On connait très bien ce qu’il se passe avec l’huile de palme mais la deuxième culture impactée par notre économie agricole, c’est le soja. En Amazonie, au Brésil, le moteur de la déforestation c’est le soja. Pourquoi le soja ? Parce qu’il est indispensable à la production laitière en Europe. Le soja permet d’apporter les protéines à l’élevage et donc, de pouvoir produire du lait. Ce modèle qui semble très durable est en fait basé sur une grosse déforestation.

Or la France et l’UE ont adopté une politique contre la déforestation importée. Des cadres de concertation sont mis en place pour voir comment on peut suivre les impacts de l’UE sur les forêts tropicales mondiales et voir quels outils il faut mettre en place. Ce sont des politiques qui existent aujourd’hui.

Si on résume, il y a une tentative de la part de l’UE comme de la France de rendre l’agriculture moins consommatrice en carbone, en prenant en compte l’ensemble de la chaîne de production.

Oui et c’est très intéressant parce qu’il ne faut pas oublier ces impacts qu’on a sur ces pays.

Typiquement en France, on dit que le couvert forestier a augmenté. Ce qui est vrai. Mais en même temps, en Amazonie, on est en train de supprimer massivement les forêts les plus riches et les plus indispensables à l’écosystème mondial pour pouvoir nourrir nos vaches. Il y a quand même quelque chose qui cloche.

« Les responsabilités sont donc très diffuses et les enjeux sont plus globaux. On ne le sait pas mais 25% des gaz à effet de sphère est généré par l’agriculture »

Je travaille sur le développement de modèles, dans ces pays d’agriculture, sans déforestation. C’est en train d’être mis en œuvre et c’est encore une fois un mélange de techniques, de marché et de gouvernance. Parce que le gouvernement brésilien à un moment donné fait le choix politique de couper sa forêt, ou pas. Mais si l’Europe crée un marché important pour le soja brésilien, le choix politique est vite fait. On brade la forêt pour fournir l’Europe.

Les responsabilités sont donc très diffuses et les enjeux sont plus globaux. On ne le sait pas souvent mais 25% des gaz à effet de sphère est généré par l’agriculture. C’est plus que le transport. L’enjeu des modes de production à venir tourne donc aussi autour de cela. Il faut aller au-delà de l’histoire des molécules chimiques qui ne va rien résoudre à ces problèmes.

Est-ce qu’il serait possible que le système agricole en Europe puisse fonctionner sans importation ?

Il semble en effet extrêmement nécessaire de réfléchir à ce que notre élevage soit moins dépendant du soja. Les révolutions agricoles du fin XIXème – début XXème siècle s’étaient basées sur les interactions entre l’élevage et les cultures. Le problème, c’est qu’on a trop spécialisé les fermes. Aujourd’hui, il y a des fermes qui sont incapables de produire leur matière organique ou leurs aliments. Donc là aussi, la réflexion se fait à l’échelle des fermes.

Comment diversifier les cultures ? Je discutais avec les gens de l’AOC de la rigotte de Condrieu, petit fromage de chèvre qui pousse dans le Pilat, au sud de Lyon. Ces personnes sont en train de réfléchir à ce que le soja qu’ils utilisent pour leur fromage soit produit dans la région.

Essayer de faire des partenariats avec des agriculteurs de la région pour recentrer un peu la production, cela peut être le rôle des produits à haute valeur ajoutée comme le fromage. C’est un objet qui a un marché, il est réputé, de grande qualité. Commencer par ce type de produits pourrait être un bon début. C’est sûr qu’on ne va pas demander à des fermes ultra-spécialisées, avec 2.000 vaches et qui font du lait à 20 centimes de changer leur modèle. Par contre, sur les AOC fromagères, ça peut être intéressant de penser à du soja français.

Vous souhaitez donc lutter contre l’hyperspécialisation de l’agriculture en France en mettant en avant la nécessité de diversifier les productions. Mais cette diversification engage encore une fois des moyens techniques et économiques.

Il faut bien commencer quelque part. Comme l’enjeu est financier, autant commencer par ceux qui ont un peu de « marge » financière, pour pouvoir tester des innovations. Et après les choses se diffusent. Toutes les innovations qui fonctionnent en général se diffusent ensuite.

Je prends l’exemple de la confusion sexuelle qui a été inventée par l’agriculture biologique. Pour diminuer la population d’un ravageur, on va pulvériser dans l’air des phéromones. Les mouches ou les bestioles qui volent seront complètement perdues. Des signaux sexuels sont envoyés de partout. Ils ne se retrouvent plus, ils n’arrivent plus à se reproduire. La population n’est pas éliminée mais elle diminue. C’est tellement efficace et tellement sain, parce que la phéromone, c’est une molécule inoffensive, que cette technique s’est diffusée dans toute l’agriculture. Aujourd’hui, tout le monde peut utiliser la confusion sexuelle.

Pour moi l’idée, c’est de trouver où est-ce qu’on peut innover. Trouvons des technologies qui fonctionnent et elles seront reproduites ensuite.

« Trouvons des technologies qui fonctionnent et elles seront reproduites ensuite »

Pour finir sur une note un peu plus légère, vous écrivez un blog, Wine and Noise, qui associe le vin à la musique. Est-ce que vous poursuivez aussi cette activité ?

Alors tout cela demande beaucoup de temps. C’est un peu mou niveau rédaction mais on continue d’organiser des petites fêtes. D’ailleurs on en organise une vendredi. On fait ça au Périscope et il y aura deux groupes qui sortent leur disque.

Il y aura aussi une cuvée spéciale d’amis vignerons de Rive-de-Gier, les Déplaude de Tartaras. Ce sont de supers vignerons qui ont relancé la viticulture dans la vallée du Gier. Ils font un travail extraordinaire avec un cépage autochtone. Cela permet la revitalisation de ce terroir qui est tout aussi exceptionnel que d’autres terroirs proches, comme la Côte-Rôtie par exemple. C’est une super aventure humaine et agricole qu’ils sont en train de lancer avec des agriculteurs de la région. C’est pour ça qu’on les met à l’honneur. Ils sont en plein dans la mouvance de ce qu’on raconte dans le livre. Donc voilà, une fête sortie de disques, sortie de livre et cuvée spéciale.

Cédric Rabany présentera son livre à Lyon dans le cadre d’une soirée festive au Périscope ce vendredi 28 février. Il sera également présent à Auxerre à la librairie Obliques le 11 mars 2020.

Affiche évènement Wine&Noise promouvant l'agriculture biologique

Soirée de lancement de deux disques, du livre sur l’agriculture sans pesticides « Les Agronautes, accompagnés d’une cuvée spéciale.

L'AUTEUR
Aurélie Loek

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