Habillage
Trouver un logement à Lyon : c’est pire encore pour les étudiants étrangers
Société 

Trouver un logement à Lyon : c’est pire encore pour les étudiants étrangers

actualisé le 11/09/2019 à 18h24

Trouver un logement à Lyon relève du parcours du combattant pour tous. Pour les étudiants étrangers, c’est pire encore. Dépôts de garanties exorbitants, arnaques au mandat cash, logement gratuit contre services… Illustration avec Amra et Mahira, deux jeunes bosniennes.

Avec 155 000 inscriptions l’an dernier, Lyon est la deuxième ville étudiante de France selon les chiffres du Ministère de l’Enseignement Supérieur. Dès le mois de mai, le Crous est pris d’assaut par les étudiants à la recherche d’un logement. Les autres se ruent sur les sites Internet pour trouver une chambre en colocation, en résidence ou chez l’habitant.

Amra et Mahira en font partie. Les jeunes Bosniennes ont été sélectionnées pour venir étudier à Lyon 2 avec le programme Erasmus Plus. Pendant deux mois, nous les avons suivies dans leurs recherches : propriétaires peu scrupuleux, arnaques, sous-locations, logements surpeuplés ou excessivement chers… Elles nous racontent leur parcours du combattant pour trouver un logement.

« Votre candidature a été sélectionnée »

Quand elle a su qu’elle était acceptée, Amra n’a pas été surprise : « j’ai toujours eu de la chance », justifie-t-elle en souriant.

Après cinq ans passés à étudier la littérature et la linguistique françaises à Sarajevo, la Bosnienne de 24 ans a postulé pour un semestre à l’université Lyon 2 avec le programme Erasmus Plus.

« J’avais le choix entre quatre villes en France, explique-t-elle. Je ne connaissais pas Lyon mais en voyant les photos sur internet, j’ai été séduite. »

Au total, cinq filles de son master ont été sélectionnées. Dans un pays classé parmi les plus corrompus d’Europe et marqué par un taux de chômage trois fois plus élevé qu’en France, partir étudier à l’étranger représente une bouffée d’air pour de nombreux jeunes Bosniens.

Pendant ces quatre mois, Amra espère donc étudier mais aussi s’intégrer et pourquoi pas gagner un peu d’argent. Car son visa l’autorise à travailler à temps partiel en parallèle de ses études. Or pour obtenir le précieux sésame, elle doit d’abord avoir une attestation de logement. À 1500 kilomètres de distance, c’est loin d’être évident.

Avec ses valises, Amra s’apprête à visiter les appartements. ©DR

Avec ses valises, Amra s’apprête à visiter les appartements. ©DR

« Toutes nos résidences sont complètes »

« D’habitude, les étudiants Erasmus de Bosnie sont logés dans des résidences universitaires » assure Amra.

Début mai, elle et ses collègues déposent donc une demande auprès du Crous de Lyon. Mais deux mois plus tard, la réponse tombe : leurs dossiers sont refusés. Car malgré les 9500 places disponibles dans les quarante résidences universitaires, le Crous de Lyon est saturé.

« Le problème est le même que dans toutes les grandes villes, note Alexandre Châteauraynaud, chargé de la mobilité internationale à l’Université Lyon 2. Il y a trop peu d’offres pour répondre à toutes les demandes ».

Cette année, environ 9000 étudiants seraient sans logement. Le Crous étudie les demandes en fonction des revenus de leurs parents et des montants de leurs différentes bourses. Résultat : ceux comme Amra ne sont pas prioritaires. Car avec 850€ par mois, contre 560€ pour un étudiant français classé à l’échelon maximal du Crous, leurs aides sont jugées trop élevées.

Début juillet, Amra et Mahira se mettent donc en quête d’un toit pour la rentrée. D’abord auprès des proches – les cousins d’amis des parents – puis sur Internet.

« Rappelez lundi entre 9h et 9h30 »

Malgré un niveau avancé en français, les étudiantes sont peu préparées au vocabulaire spécifique des annonces en ligne : elles peinent à décoder les sigles (F1, T2, APL), les abréviations (cc, mp, cdt) ou à déduire les dépenses annexes (charges, frais de dossiers ou d’agence à ajouter, APL non possibles selon le type de contrat). Elles doivent aussi localiser les adresses sur Google maps :

« C’est à ce moment-là que j’ai réalisé par exemple que certains logements n’étaient pas situés à Lyon mais à Écully ou à Oullins ou bien que mes cours avaient lieu dans le campus situé à Bron », explique Amra.

Déterminée, l’étudiante contacte des résidences universitaires et remplit des dossiers.

À Charpennes, le site de Studea Nexity propose ainsi un studio de 17m2 à 500€/mois. Le montant est élevé, comparé aux 393€ que coûte un logement Crous du même type à Villeurbanne. Son dossier est mis sur liste d’attente et au téléphone, la standardiste se montre peu optimiste :

« Nos dix-huit résidences sont complètes, madame. Vous pouvez essayer de rappeler en début de semaine prochaine. On a énormément de demandes donc quand un logement est disponible, il part généralement le lundi entre 9h et 9h30. Donc si vous appelez à 10h, il est déjà trop tard. »

Capture d’écran du site Studea Nexity : les studios de la résidence à Charpennes sont réservés jusqu’à mai 2020.

Capture d’écran du site Studea Nexity : les studios de la résidence à Charpennes sont réservés jusqu’à mai 2020.

« Vous êtes disponible pour une visite cet après-midi ? »

Même désarroi auprès des particuliers :

« J’ai d’abord commencé à répondre aux annonces envoyées par Alexandre, le coordinateur de Lyon 2, explique Mahira, étudiante dans le même master que Amra. Puis quand j’ai vu que personne ne me répondait, j’ai commencé à paniquer ».

Certains logements sont loués en moins de deux heures. D’autres restent en ligne pendant des semaines parce que les propriétaires ne prennent pas la peine de les retirer.

« Trouver un logement est un casse-tête pour tous les étudiants, explique Alexandre Châteauraynaud. Il faut être extrêmement réactif or c’est d’autant plus difficile pour les étudiants internationaux qui vivent loin et n’ont pas forcément les moyens de réagir rapidement ».

Déposer des dossiers, trouver des garants, avoir l’argent nécessaire pour payer la caution et le premier loyer en arrivant : autant de mécanismes administratifs coûteux auxquels Amra n’est pas habituée en Bosnie. Chez elle, le salaire moyen s’élève à 370€/mois, un montant deux fois inférieur aux dépôts de garantie généralement demandés en France.

« Bien sûr, il existe des organismes de garantie sur internet comme Visale, note Alexandre Châteauraynaud, mais les propriétaires privés ne sont pas toujours prêts à faire confiance ».

Car pour nombre d’entre eux, rien ne vaut le contact physique :

« souvent, les gens me demandent si je peux venir voir l’appartement, explique Amra. Quand je leur réponds que je serai en France à partir du 3 septembre, ils me rétorquent qu’ils ont des dizaines de visites prévues et qu’ils ne peuvent pas m’attendre ».

« Des photos d’un appartement à Paris »

« Studio meublé, 40m2, Lyon 2ème, 400€/mois cc. » L’offre est publiée sur LeBonCoin, avec une description détaillée, des photos et une adresse e-mail. Mahira tente sa chance. L’homme lui répond rapidement et dans un mail rempli de fautes. Il lui explique qu’il vient d’être muté à Ajaccio. Il cherche une personne sérieuse pour occuper son logement pendant son absence. Il lui envoie l’adresse et lui propose une visite, à une condition :

“il serait hors de question que je reprenne un long trajet De Ajaccio (sic) sans être rassurée (sic) que vous êtes vraiment intéressé (sic) et que vous viendriez (sic) honorer le rendez-vous!”

Pour valider la procédure, Mahira doit donc envoyer une série d’informations personnelles et verser 800€ de garantie sur un compte bancaire.

« Au début, je ne savais pas que c’était des arnaques, reconnaît la jeune fille. J’ai envoyé des photocopies de mes papiers d’identité. Puis comme l’homme insistait pour avoir l’argent, j’ai demandé conseil à un ami ».

Ensemble, ils ont analysé les photos en faisant une recherche inversée sur Google. Les images sont identiques à celles déjà publiées sur un autre site, pour une annonce d’un F2 à Paris. Et Mahira n’est pas la seule à s’être fait avoir.

L’annonce originale à Paris (à gauche) et l’annonce à laquelle Mahira a répondu à Lyon (à droite).

L’annonce originale à Paris (à gauche) et l’annonce à laquelle Mahira a répondu à Lyon (à droite).

« Des adresses fictives »

Sur Facebook, les alertes sont fréquentes sur ces arnaques aux mandat cash :

« Attention !! J’ai été victime d’une fraude, prévient Liam dans le groupe Logement étudiant Lyon dont les deux filles sont membres. Si vous voyez une annonce avec mon nom, mon mail ou ma photo d’identité, ne postulez pas ».

Car les arnaqueurs n’hésitent pas à utiliser les documents envoyés pour rassurer leurs futures victimes, usurper leur identité et ouvrir des comptes bancaires à leur nom.

« Aucun site n’est épargné, analyse Alexandre Châteauraynaud de Lyon 2. Avec plus de 130 nouvelles annonces postées chaque jour rien que sur LeBonCoin, impossible de tout vérifier ».

Le jeune homme donne donc des conseils aux étudiants : ne jamais verser d’argent avant d’avoir rencontré la personne et visité le logement, ne pas hésiter à contacter des personnes de Lyon 2 pour comparer les offres, appeler les numéros et vérifier les adresses qui sont parfois fictives.

Sur Facebook, Liam prévient les autres étudiants de l’existence d’une arnaque.

Sur Facebook, Liam prévient les autres étudiants de l’existence d’une arnaque.

« Loue logement gratuit contre services »

Inquiète, Amra élargit ses recherches et revoit ses critères de sélection à la baisse :

« au début, je ne cherchais que des chambres individuelles dans des colocations avec des filles, explique-t-elle. Maintenant je prends tout, même ce qui est situé en dehors de Lyon. Je regarde si les gens ont Viber, Whatsapp ou Skype et quand je les appelle, il m’arrive même de mentir sur la durée de mon séjour pour ne pas les refroidir ».

Elle a même répondu à des offres de sous-location sans contrat ni possibilité de recevoir du courrier. Or sans adresse, impossible de finaliser l’inscription à Lyon 2, d’ouvrir un compte en banque, de souscrire à un forfait mobile et de recevoir la bourse.

« Le logement est le point de départ de toutes les étapes administratives, déplore-t-elle. Sans logement, vous n’êtes rien. »

Plusieurs fois, elle espère : le 20 août, une fille lui offre une sous-location dans un appartement près de l’arrêt Valmy. Pour 235€, elle lui propose de partager sa propre chambre. Amra accepte mais la fille se rétracte par peur d’être dénoncée par sa voisine à la propriétaire. Trois jours plus tard, une dame lui propose une chambre gratuite en contrepartie d’aller chercher ses 2 enfants tous les jours à l’école. Amra se sent obligée de la prévenir : elle ne sait pas encore si elle pourra s’engager toute l’année. La mère ne donne pas suite.

« Tu es mariée en Bosnie ? »

Désespérée, l’étudiante poste un appel sur Facebook :

« Etudiante bosnienne de 24 ans en échange Erasmus, je cherche un logement pour septembre. Je suis calme et sportive. Merci de m’aider ».

Immédiatement, elle reçoit des arnaques publiées automatiquement par des bots et des messages privés. Un certain Aurélien, qui se présente comme interne en neuropsychiatrie au CHU de Lyon, l’aborde :

« Il faut se rencontrer pour en discuter. Tu as l’air agréable et ravissante. Tu es mariée dans ton pays ? »

Elle ne répond pas. « J’ai voulu tout abandonner », lâche-t-elle. C’est alors qu’elle reçoit le premier message de Pauline.

Capture d'écran d'un échange sur Facebook

Capture d’écran d’un échange sur Facebook

« Je t’attends »

Le 3 septembre, Amra arrive à Perrache. Le trajet en bus depuis Sarajevo a duré onze heures. Hébergée pendant deux jours chez la famille d’une amie, elle a prévu plusieurs visites. La première est dans le 9ème arrondissement à midi.

« Montez, c’est ouvert », lui crie le propriétaire du balcon.

Il s’est aménagé un coin dans le salon et loue les deux chambres à 450€/mois.

« C’est vous qui aviez rendez-vous à midi ? J’ai mis l’annonce il y a deux jours et j’ai eu beaucoup d’appels. La plupart des gens me disent qu’ils sont super intéressés mais les étudiants vous savez, ils ne sont pas très fiables. Les deux que j’avais ce matin ne sont pas venus, sans prévenir. Moi tout ce que je veux c’est une personne sérieuse et respectueuse. »

Amra remercie et enchaîne avec la deuxième visite dans le 3ème. L’appartement de 35m2 et deux chambres coûte 420€/mois. La colocataire, Pauline, revient à Lyon pour reprendre ses études. C’est elle qui a contacté Amra sur Facebook.

« Désolée pour le bazar », s’excuse-t-elle.

Les deux filles discutent. Elles ont déjà échangé plusieurs messages sur Whatsapp. Le feeling passe bien.

« Je n’ai contacté personne d’autre, j’attendais de voir avec toi. Si ça te va, tu peux venir habiter ici dès ce week-end ».

« La rentrée commence »

Amra sait qu’elle a eu de la chance. Mahira, elle, ne peut pas en dire autant. La rentrée commence la semaine du 9 septembre et elle n’a toujours pas trouvé de logement. Elle a pris un Airbnb à 300€ la semaine pour visiter plusieurs appartements. Amra l’accompagne voir Alexandre Châteauraynaud au bureau des relations internationales. Il se veut rassurant :

« On vient de recevoir des propositions d’une résidence avec qui nous avons un partenariat. Il y a des studios meublés de 35m2 pour trois personnes à 570€/mois. D’autres logements sont moins chers. Des cafés-colocs seront même organisés à la rentrée ».

Sur les vingt-trois étudiants dont il est chargé de gérer l’arrivée à Lyon, treize cherchent encore un logement.

« Il faudrait voir comment travailler avec le privé pour combler les manques et coopérer davantage avec les autres universités », explique-t-il.

Car la thématique du logement est peu abordée par les universités. Sur les cinq étudiantes qui viennent de Bosnie, deux ont abandonné leur bourse, faute de logement.