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À Chazay-d’Azergues, états d’âme d’une commune qui refuse les logements sociaux
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À Chazay-d’Azergues, états d’âme d’une commune qui refuse les logements sociaux

actualisé le 14/03/2018 à 16h49

La commune de Chazay-d’Azergues, au nord de Lyon, a été dernièrement mise sous le feu des projecteurs. En cause, sa propension depuis plusieurs années à ne pas respecter ses obligations de construction de logements sociaux. Dans le village, la polémique fait parler. Mais l’évoquer avec les habitants, c’est aussi ouvrir la porte à bien des inquiétudes voire des peurs.

« Multirécidiviste », c’est le qualificatif employé par la Fondation Abbé Pierre pour désigner les communes qui, depuis des années, ne tiennent pas leurs objectifs de construction de logement social.

Indubitablement, Chazay-d’Azergues mérite cette étiquette. Depuis la mise en place de la loi SRU en l’an 2000, la commune n’a respecté, en moyenne, que 5% de ses objectifs de construction de logement social.

Sur la même période, son taux de logement social est même passé de 5,18% à 4,23%. Une baisse qui l’éloigne pour l’instant des 25% que la commune sera censée avoir sur son territoire en 2025, comme l’y oblige la loi SRU, au nom de la mixité sociale (voir encadré).

La situation lui a valu de figurer dans le palmarès des « cancres » de la loi SRU, publié en début d’année par la Fondation Abbé Pierre. Et qui n’a pas manqué de faire réagir les habitants de cette localité située à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Lyon, dans cette périphérie à mi-chemin de la ville et de la campagne, où les champs se partagent encore la place avec les lotissements et les zones commerciales.

Le marché alimentaire de Chazay d’Azergues © TS/Rue89Lyon

Une polémique qui divise les habitants

Au marché alimentaire qui se tient tous les jeudis, on croise Jo, 67 ans et chazéen depuis plus de 30 ans. Il nous dresse un portrait plutôt avantageux de son village :

« Ici, on s’y plait bien, c’est calme et le cadre est agréable. On est pas loin de Lyon ou de Villefranche-sur-Saône, il y a les vignes tout autour. C’est presque la ville à la campagne ».

La loi SRU et son article 55

Votée en 2000 et renforcée en 2013, la loi relative à la Solidarité et au Renouvellement Urbain (SRU) entend répondre à la pénurie de logement social en France. Sa mesure phare est contenue dans l’article 55, qui impose à certaines communes de disposer d’un taux minimum de logements sociaux d’ici à 2025.

Sont concernées par cet article 55 :
• les communes de plus de 3500 habitants (ou 1500 habitants en Ile-de-France)
• les communes qui appartiennent à des agglomérations ou intercommunalités de plus de 50 000 habitants dont au moins une commune compte plus de 15 000 habitants

Pour toutes ces communes, le taux minimum de logements sociaux à atteindre est de 20% ou 25%. Certaines d’entre elles peuvent néanmoins être exemptées, sous conditions (faible tension sur le logement social, mauvaise desserte en transport en commun, territoire non-constructible, etc.).

Au total, 1 997 communes françaises sont dites « concernées » par la loi SRU et son article 55.

Et le cœur du bourg, que l’on peut sans aucun doute qualifier de charmant, n’est pas en reste. Les ruelles sont propres et ont été récemment refaites, les bâtisses historiques bien rafraichies. Au sommet d’un beffroi, une Madone parée d’or scintille et se détache sur le bleu du ciel.

Ce matin-là, le vent s’engouffre dans les rues et ce n’est pas la foule des grands jours sur le marché. Mais toutes celles et ceux que nous rencontrons sont au courant que leur commune a été pointée du doigt. Les multiples articles dans la presse locale ont dû aider. Ensuite, les avis sont évidemment partagés.

Il y a ceux qui trouvent, comme Josette et Gérard, que « le maire s’est bien débrouillé jusque là ». Ceux qui estiment que c’est « inadmissible », comme Jean-Paul. Il y a aussi des gens plus hésitants, à l’instar de Jo.

Quand on lui pose la question de savoir ce qu’il pense de cette situation, Jo nous affirme « ne pas avoir trop d’avis là-dessus ». Ce qui ne l’empêche pas de se questionner :

« Cela fait plusieurs années que le maire nous dit qu’il y a des projets mais on ne les voit pas trop sortir de terre. On se pose des questions, est-ce qu’il y a d’autres problèmes à côté ? ».

La Madone, du haut de son beffroi. © TS/Rue89Lyon

La faute au prix du foncier ?

Alain Martinet, maire divers droite de la commune depuis 1995, a largement été sollicité par les médias pour s’exprimer sur ce sujet. Peut être un peu trop d’ailleurs, puisqu’il n’a pas souhaité répondre aux sollicitations de Rue89Lyon pour cet article.

Chez nos confrères du Progrès, en 2016, il dédouanait sa commune de toute responsabilité en la matière :

« Cela fait 20 ans que je dis qu’on n’est pas contre les logements sociaux. Les propriétaires sont libres de vendre, les bailleurs sociaux sont alertés. S’ils ont un projet, nous les soutiendrons. Mais ils nous répondent que le foncier est trop cher ».

Les bilans triennaux

Les communes qui sont déficitaires en logement social sont soumises à des « obligations triennales de rattrapage ».

Les services de l’État fixent alors, pour chaque commune, des objectifs de construction qui sont à la fois :

  • quantitatifs, avec un certain nombre de logements sociaux à produire
  • et qualitatifs, avec certains types de logements sociaux à produire

Si une commune ne remplit pas ses objectifs, le préfet de département peut alors la déclarer « en carence ». Après avoir tenu compte de ses contraintes particulières et l’avoir auditionné en commission, il peut la sanctionner financièrement et récupérer certaines de ses compétences.

Un simple tour sur un grand site d’annonces immobilières suffit à se rendre compte que le prix au m² des terrains à la vente oscille entre 250 euros et 350 euros, ce qui situe la commune dans la fourchette haute du département. Le prix élevé du foncier est donc une réalité à Chazay-d’Azergues. Comme dans tout l’Ouest lyonnais.

Une justification qui ne convainc guère Jean-Paul. Ce jeune retraité qui habite dans le village depuis plus de 30 ans et qui a fait partie d’une liste d’opposition lors des dernières élections municipales affirme :

« Oui, le maire dit souvent ça, que c’est la faute au foncier et aux bailleurs sociaux. Mais cette situation du logement social, c’est avant tout une volonté politique. Si on vend un terrain aux bailleurs à prix abordable, bien sûr qu’ils viendront s’installer ».

« Plus d’un million d’euros de pénalités »

Un avis que partage André Abeillon. Pour ce chazéen très investi dans la vie de sa commune – il préside deux associations locales et a fait partie de la même liste que Jean-Paul aux dernières élections municipales –  et que nous avons joint par téléphone, le prix du foncier n’est pas le fond du problème.

Il juge que :

« La commune n’a jamais aidé les bailleurs sociaux. J’ai fait les comptes : depuis 2003, on a payé plus d’un million d’euros de pénalités à cause du non respect de la loi SRU. En 2017, on a encore donné plus de 100 000 euros. C’est de l’argent qui aurait pu servir à soutenir l’achat des terrains par les bailleurs ».

D’autant plus qu’il est prévu que puisse être retranchées de ces pénalités les sommes que les municipalités investissent pour soutenir la construction de logements sociaux. Autrement dit, il est possible pour une commune de réduire son amende si elle se montre volontaire sur le sujet.

Un volontarisme dont l’absence a longtemps été manifeste, on peut s’en rendre compte à la lecture d’une ancienne interview. Dans les colonnes du Progrès, dans son édition du 15 novembre 2007, Alain Martinet déclarait ainsi ouvertement, à la veille de son troisième mandat :

« Le conseil a délibéré et notre groupe majoritaire a choisi de ne pas se conformer à la loi SRU. J’ai expliqué que cette loi ne tenait pas compte des spécificités locales et que nous ne pourrions faire face aux dépenses d’équipement que pourrait entraîner la construction de 300 nouveaux logements ».

Une position très tranchée sur la loi SRU que l’on ne retrouve plus aujourd’hui dans les propos du maire et de son équipe.

En revanche, l’argumentaire sur l’impossibilité pour la commune de répondre aux besoins des nouveaux habitants est, lui, toujours d’actualité. Mais il ne séduit pas plus l’opposant André Abeillon :

« Vous savez, quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. C’est pareil ici. Construire des logements sociaux et accueillir de nouveaux habitants, bien sûr que ça a un coût pour une commune. Mais d’une part c’est aussi de nouvelles recettes et surtout l’État ne s’attend pas à ce qu’on construise 400 logements sociaux du jour au lendemain. Il faut que ce soit étalé dans le temps. Si on le fait progressivement, on anticipe les besoins et ça se passe correctement. Comment font les autres communes ? ».

La mairie de Chazay. © TS/Rue89Lyon

« Tant que les gens qui arrivent s’intègrent… »

Au-delà des avis qui divergent sur les causes de cette situation, interroger les habitants sur la politique du logement social dans leur commune, c’est aussi les interroger sur ce qu’ils pensent de la mixité sociale. Et il apparait assez rapidement que les opinions sont divisées et que le sujet traine son lot de fantasmes.

Agnès, 52 ans et que l’on rencontre panier de légumes à la main sur le marché, habite elle aussi le village depuis de nombreuses années. Elle nous met sur la voie :

« Il ne faut pas qu’il y ait des immeubles avec une seule catégorie de gens, riches ou pauvres. La mixité sociale, c’est indispensable. Mais ici il y a un manque d’ouverture, c’est certain. Et il y a une crainte, qui à mon avis n’est pas justifiée, c’est celle des étrangers ».

Une appréhension qui émerge effectivement de-ci de-là. Comme chez Marie-Claire, chazéenne depuis plus de 40 ans et qui pointe les « étrangers » lorsqu’elle nous déclare :

« Pour moi la mixité sociale n’est pas un problème tant que les gens qui arrivent s’intègrent. Il ne faut pas qu’ils veuillent remplacer ce qui existe ici par quelque chose d’autre […]. Par exemple lorsque je vais à l’étranger, je n’arrive pas en terrain conquis et en disant ″je veux pas faire ci, je veux pas faire ça″. Et bien ici il faut que ce soit pareil ».

Ou chez Annie, qui nous confie à la fois que « c’est bien d’avoir des logements sociaux » mais qu’il ne « faut pas non plus être envahi par tous ces gens qui ne viennent de je ne sais où ». Quelques phrases plus tard, elle associera logement social, étrangers et islamisme.

Les idées reçues sur le logement social sont nombreuses. Et celle selon laquelle les HLM seraient fait pour les étrangers n’est, semble-t-il, pas la moins coriace.

Dès lors, l’idée d’un entre-soi privilégié à préserver n’est pas très loin. On comprend peut-être mieux pourquoi le maire et son équipe défendent une logique que l’on pourrait décrire par ″nos habitants en priorité″.

Comme dans cette même interview de 2007 où le maire légitime son refus d’investir dans le logement social parce que, en plus du coût financier insupportable pour la commune, « les chazéens ne seraient pas prioritaires » au bout du compte dans l’attribution.

Ou, à l’inverse, dans ce tract distribué à l’occasion des dernières élections municipales et dans lequel, en matière de logement social, il se vante d’avoir construits 24 logements pour « loger les chazéens, leurs enfants et leurs ascendants ».

Des commerces à louer dans la rue commerçante de Chazay d’Azergues © TS/Rue89Lyon

« On a un village qui se meurt »

Au fil des discussions avec les habitants, d’autres préoccupations apparaissent encore : la désertion du centre-ville par les commerces notamment. Car la commune perd ses magasins et cela se voit.

Un tour dans la Grande Rue suffit d’ailleurs pour s’en rendre compte. Les propos des habitants sont unanimes pour décrire une rue autrefois animée et « très vivante » et qui voit aujourd’hui les panneaux ″À louer″ ou ″À vendre″ se multiplier. Pour Marie-Claire, le constat est facile à faire :

« On est dans un village qui se meurt, un village de plus en plus dortoir ».

Comme tant d’autres communes du périurbain, Chazay-d’Azergues subit la concurrence des zones commerciales qui l’environnent. Et les choses ne se sont pas améliorées suite à l’installation d’un supermarché à l’entrée ouest du village, avec l’aval de la mairie.

Et l’annonce récente par La Poste de la fermeture du bureau communal en raison d’une baisse de fréquentation – sensible dans toute la France – ne risque pas de dissiper leurs craintes.

Le vieillissement de la population du village est une autre source d’inquiétude. Pour Jean-Paul :

« C’est un village qui est complètement mort, un village de vieux, même si heureusement il y a eu un lotissement qui est arrivé, avec des enfants. Sinon ils en étaient au point où ils commençaient à fermer des classes ».

La construction de logements sociaux serait d’ailleurs pour lui une des solutions à ce problème :

« Cela pourrait permettre à des jeunes qui démarrent dans la vie de rester à Chazay. Parce que les prix ont atteint un tel niveau que c’est impossible pour eux de s’installer ici […]. De toute façon, si on ne renouvelle pas la population, dans une dizaine d’années c’est un EHPAD ici ».

© TS/Rue89Lyon

Le préfet du Rhône censé reprendre la main

Qu’en sera-t-il alors en 2025 ? Suite à ce bilan triennal de la loi SRU, la préfecture du Rhône a pris le 12 décembre dernier un arrêté de carence à l’encontre de Chazay-d’Azergues – et de onze autres communes du département.

Votre commune respecte-t-elle ses obligations ?

Savez-vous si votre commune est concernée par la loi SRU ? Et si oui, respecte-t-elle ses obligations de construction de logements sociaux ?

Pour le savoir, le gouvernement a mis en place un moteur de recherche qui permet à chacun de vérifier la situation de sa commune – ou de n’importe quelle autre. De nombreuses données liées au bilan annuel 2017 de la loi SRU sont aussi disponibles en ligne, sur le site du ministère de la Cohésion des territoires.

Un arrêté qui permet de faire passer les pouvoirs de préemption des terrains et de délivrance des autorisations d’urbanisme des mains du maire à celles du préfet du Rhône, Stéphane Bouillon. Ce qui est censé faciliter l’émergence de projets de construction de logements sociaux en passant outre les éventuelles réticences des communes.

Même si du côté de la préfecture on assure privilégier plutôt « la mise en place d’une démarche partenariale et constructive ».

Contactée par Rue89Lyon, la fondation Abbé Pierre Rhône-Alpes juge pourtant que le retard est tel que « même si elle faisait des efforts importants, la commune n’atteindrait pas les 25% de logements sociaux en 2025 ».

Mais, bon gré mal gré, il semble au moins qu’elle commence à en prendre le chemin.

Le maire de Chazay-d’Azergues indiquait au Progrès dans son édition du 22 décembre 2017 que deux lots pour la construction d’une cinquantaine de logements sociaux avaient été récemment attribués. Deux autres seraient aussi à l’étude :

« Nous pouvons espérer une centaine de logements sociaux, très prochainement. Nous passerons ainsi de 5% à environ 12% ».

Des avancées qu’André Abeillon espère voir rapidement :

« Je suis triste pour notre commune. On a un très beau village, avec un patrimoine historique, mais on n’est pas montré positivement […]. Les choses vont finir par évoluer, mais ce sera parce que la loi l’aura imposé, pas grâce à la volonté du maire ».

 


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