Politique 

Monsieur Sitbon, l’Ange noir de Laurent Wauquiez

actualisé le 14/12/2017 à 09h00

Les journalistes, cette espèce prête à tout pour un jeu de mots moyen. Le titre de ce billet, qui fait référence à un des membres du premier cercle de Laurent Wauquiez en Auvergne-Rhône-Alpes, ne verse pas tant que ça dans l’exagération : ce n’est pas si souvent qu’un conseiller de l’ombre bénéficie d’une couverture médiatique aussi précise. Ange Sitbon, lui, peut s’en enorgueillir -davantage encore depuis que Laurent Wauquiez est devenu le boss de la droite nationale.

C’est sans doute le nom qui a le plus été pointé du doigt, pourtant inconnu du grand public mais immédiatement envisagé par le microcosme médiatico-politique comme une prise très stratégique de la part de Laurent Wauquiez, lors de sa victoire aux élections régionales. S’adjoindre les services d’Ange Sitbon, c’était s’assurer la présence d’un des plus grands spécialistes de la carte électorale de France.

À Médiacités, site d’info qui a le premier consacré un article à la présence d’Ange Sitbon au cinquième étage du siège de la Région d’Auvergne-Rhône-Alpes, Frédéric Péchenard, directeur général de l’UMP puis de Les Républicains de 2014 à 2016 (sous Nicolas Sarkozy), l’a ainsi décrit :

« C’est un grand magicien. Il était très méticuleux : après chaque élection il travaillait toute la nuit de dimanche à lundi pour présenter son analyse des résultats dès 8 heures du matin aux cadres du parti. »

C’est Alain Marleix, qui fut secrétaire national aux élections au sein de l’UMP, qui est allé chercher le tacticien en 2007, alors directeur de cabinet du maire de Dreux :

« Il avait une connaissance livresque incroyable : il pouvait raconter l’histoire politique d’un canton en remontant jusqu’à la Révolution. Il a ainsi acquis la parfaite panoplie du spécialiste électoral. Il est devenu impressionnant, sans doute le meilleur. »

Fumeur fantomatique au 5è étage

Mais que fait Ange Sitbon au sein du conseil régional ? Sur sa fiche de poste, on le sait responsable du service « Relations aux élus et aux Territoires ». Un titre un peu fourre-tout qui ne le situe même pas au sein du cabinet du président de région, alors même que son bureau est tout prêt de celui de Laurent Wauquiez, au 5è étage du siège d’Auvergne-Rhône-Alpes, à Lyon.

Le site d’info Street Press lui a dédié également une enquête.

On voit ici Ange Sitbon dessiné en type collé au téléphone, qui fume (dans son bureau) et ne laisse derrière lui que les effluves de sa cigarette. Pas de trace écrite. Son successeur à la tête du service élections de LR, Kamel Rezagui, ne dit pas autre chose :

« Il m’a appris que quand on a un mot à faire passer, on voit les gens. La parole engage. Quand il dit quelque chose, il le fait ».

Pas de mot sur papier ? Pas tout à fait : Ange Sitbon parafe de ses initiales les dossiers susceptibles d’être subventionnés ou soutenus par la Région, afin de les valider ou non, selon sa grille de lecture -celle du territoire électoral. Même interventionnisme de sa part pour le recrutement-clef des agents.

Il n’a pas caché avoir donné quelques coups de main aux candidats aux élections législatives passées, sur le territoire d’Auvergne-Rhône-Alpes. Mais sur son temps libre, « le week-end ». Son rôle ne s’est sans doute pas arrêté là.

Ange Sitbon est le bienvenu aux réunions de la Commission nationale d’investiture (CNI) du parti Les Républicains et il préparerait pour cela en amont les dossiers. « Il est l’un des cadres les mieux informés et les plus influents », croit savoir Street Press.

La « cellule Sitbon » ou l’art de gérer un territoire

À la Région Auvergne-Rhône-Alpes, Ange Sitbon règne sur le système des « référents territoriaux », mis en place par Laurent Wauquiez dans la foulée de son élection. Tous sont issus des rangs de la majorité régionale LR-UDI-MoDem. Leur rôle est de faire remonter jusqu’à la Région les besoins des élus locaux, notamment en matière de subventions.

Pour la majorité, il s’agit de traiter les demandes plus rapidement afin de gagner en efficacité. Pour l’opposition, c’est le système parfait de l’opacité et du clientélisme, celui d’une « cellule Sitbon ».

Dans le mensuel Lyon Capitale de décembre, un syndicaliste estime que :

« Sous la précédente mandature, les critères valaient ce qu’ils valaient, mais ils avaient au moins le mérite d’exister. Aujourd’hui, il n’y a pas d’autre critère que la décision d’Ange Sitbon. »

Patrick Mignola, conseiller régional Modem, élu dans la majorité qui a la particularité élastomère d’être aussi député mais étiqueté cette fois LREM (La République en marche), a cédé au magazine :

« Ange Sitbon a forcément un logiciel qui calcule ce qu’une subvention peut produire en résultats électoraux, il évalue les impacts. »

Un homme précieux pour Laurent Wauquiez, donc, qui a très vite fait le ciment du premier cercle.

Convictions et légende d’Ange Sitbon

Street Press écrit par ailleurs :

« On ne lui connaît guère de passions en dehors de la politique. Tout juste sait-on qu’il aime passer ses vacances en Espagne, qu’il boit de l’alcool uniquement le week-end, qu’il ne lit pas de romans, qu’il n’a pas le permis de conduire et qu’il n’est pas originaire de Corse, contrairement à ce que prétendent plusieurs personnes interrogées. »

Là encore, les mots choisis et la description de l’homme contribuent à créer sa légende.

Dans un numéro du magazine l’Optimum (capture d’écran ci-après, la seule où l’on aperçoit son visage), datant de 2002, on entend A,ge Sitbon alors directeur de cabinet du maire de Dreux donner son point de vue politique on ne peut plus radical et convaincu :

« La gauche n’aime pas la France, donc je combats la gauche. Je voterai même pour un con de droite pour barrer la route à un socialiste. »

Capture d'écran du magazine Optimum, n°48 (2002).

Capture d’écran du magazine Optimum, n°48 (2002), avec le visage d’Ange Sitbon à l’époque de Dreux.

Le site Médiacités à Lyon a rapporté quelques mots que le principal intéressé avait daigné lâchés (« Je n’ai rien fait de mémorable, je n’ai sauvé aucune vie », avait-il protesté estimant « complètement déraisonnable qu’une journaliste s’intéresse à sa personne). Ange Sitbon lui avait toutefois déclaré :

« Quand Valérie Pécresse [présidente de la région Ile-de-France] m’a proposé de la rejoindre en 2016, j’ai refusé car je ne voulais pas rester à dix pâtés de maisons du parti. Je voulais surtout arrêter le rythme frénétique des élections que j’ai tenu pendant plus de neuf ans. »

Difficile pourtant de ne pas voir sa patte sur la campagne que vient de survoler Laurent Wauquiez, désormais nouveau patron de la droite. Le président de LR a décidé de prendre son temps pour constituer son équipe au sein du parti (on en connaît une partie ce mercredi). Ange Sitbon y trouvera-t-il une place, lui qui s’était dit satisfait de s’éloigner de la rue de Vaugirard à Paris ?

Street Press le verrait bien directeur général de LR ; l’homme de l’ombre, serviteur s’il en est, reverrait alors ses positions afin de d’aider les ambitions vertigineuses de celui sur lequel il mise, Laurent Wauquiez.

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