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« Ère post-vérité et médias en résistance » : quelles réponses face aux fake news ?

actualisé le 08/09/2017 à 16h16

Quand une journaliste de l’émission de France 2 « On n’est pas couché » reprend des « fake news » pour interroger Najat Vallaud-Belkacem, c’est toute la profession qui tousse.


La multiplication des rumeurs, fausses informations, intox doit remettre en question les pratiques journalistiques. Mais pas seulement.

Google comme Facebook sont accusés de laisser se développer sur leur plateforme ces « fake news ». Toute la production, la diffusion et la réception de l’information doivent être questionnées.

C’est le sens de la conférence-débat d’European Lab intitulée « Ère post-vérité et médias en résistance » animée par Laurent Burlet, cofondateur de Rue89Lyon.

La gueule de bois médiatique remonte au printemps 2016 et la victoire du camp du « leave » au Royaume-Uni. Elle s’est poursuivie par l’élection de Donald Trump. Dans un cas comme dans l’autre, ce fut une « surprise ».

Le terme « post-vérité » (post-truth) apparaît au lendemain du Brexit, sous la plume de la rédactrice en chef du Guardian.

« Post-vérité » a ensuite été consacré “mot de l’année” par le prestigieux Oxford Dictionnary une semaine après l’élection de Donald Trump marquée par l’avalanche de « fake news » sur les réseaux sociaux. Ces mensonges pro-Trump ou, du moins, anti-Clinton, ont pourtant été « fact-checkés » par de nombreux médias. En vain.

On serait donc rentré dans une ère de post-vérité où « les faits comptent moins que l’émotion ». Où la vérité est une opinion comme une autre.

L’élection présidentielle française a confirmé cette tendance avec la multiplication des « fake news » anti-Macron, même si elles l’ont été dans une proportion moindre que durant la campagne présidentielle américaine.

La « post-vérité » nous oblige à parler de la « vérité »

 European Lab, édition 2017

European Lab a d’abord été créé comme un forum dédié aux professionnels, un moment pour brasser collectivement des questions artistiques et culturelles, avant de s’ouvrir au public. L’événement a conservé le projet d’ouvrir le débat, sur des questions d’actualité politiques et culturelles. Rue89Lyon est partenaire de cette 7è édition.


Pour trouver des solutions à cette déferlante de mensonges et à leurs effets supposés, il s’agit tout d’abord d’interroger la notion de vérité. C’est ce que nous explique Aurélien Barrau, astrophysicien à l’Université Grenoble Alpes et blogueur.

Dans un billet de février 2017, il revient sur ce « faible » concept de « post-vérité » qui « laisse à tort entendre qu’avant le nouveau président américain notre attachement à la vérité était pur et inconditionnel (voir une analyse de la pauvreté de cette idée ici ) ».

Le risque avec cette notion de « post-vérité », explique le chercheur, est de tomber pas dans « l’autre piège » :

« L’autre piège, ce serait de croire qu’en effet le réel est parfaitement donné, qu’il est limpide, qu’il est simple et offert, qu’il est transparent, qu’il n’y a jamais d’alternative, de contexte, que nos convictions-croyances de l’instant sont des certitudes ».

Il donne un exemple :

« La supériorité des blancs sur les noirs, des hommes sur le femmes ont été des évidences du passé. Des évidences qui ne supportaient pas le questionnement. De même que la position centrale de la Terre ou la séparation radicale des espèce vivantes ».

C’est l’histoire de la science :

« La quasi-totalité des vérités du passé se sont révélées être des erreurs et qu’une partie des vérités présentes ne le sont que moyennant un système d’évaluation qui est évidemment partiellement construit et réfutable ».

Comment faire ? On ne peut pas en conclure que tous les « faits alternatifs » sont bons. Que tout est vrai.

Le problème est l’intentionnalité, explique Aurélien Barrau :

« Le critère essentiel initial n’est pas la vérité, parce qu’elle est – pour le meilleur ou pour le pire, mais c’est ainsi ! – sujette à évolution. Le critère primordial ici, c’est l’honnêteté. Et c’est précisément ce qui fait aujourd’hui souvent défaut ».

La recherche de la vérité avec honnêteté est précisément le fondement de la déontologie journalistique. Ce qui n’empêche pas de gros loupés comme on l’a vu dernièrement avec cette journaliste-chroniqueuse de l’émission de Laurent Ruquier.

Pour Stéphan-Eloïse Gras, entrepreneuse et chercheuse à la Chaire Humanisme Numérique (Humanum) de Sorbonne-Universités de Paris, le journaliste ne doit pas être seul à se débattre avec cette question de la vérité :

« Des voix indépendantes, scientifiques essentiellement, doivent se faire entendre pour révéler les biais médiatiques et algorithmiques de cette nouvelle production d’informations et « fake news ». Pour construire de nouvelles formes de régulation, on doit s’intéresser aux rôles des croyances de notre époque. Cela doit être la mission des sciences sociale. »

Que faire des journalistes ?

Face aux « fake news », les rédactions ont multiplié les initiatives de fact-checking pour, à l’origine, vérifier ce que disent les politiques. Le fact-checking a très vite été élargi aux traitements des rumeurs, hoax, intox qui circulent sur Internet.
En France, on pense notamment aux Décodeurs du Monde ou à Désintox de Libération.

Dernièrement, deux dernières initiatives ont été lancées.

  • Le « vérificateur » Décodex. Lancé par Le Monde, il a été très vite décrié.
    D’abord, Décodex n’est toujours pas exhaustif car c’est un travail monstrueux de recenser l’ensemble des sites existants et de dire s’ils sont fiables ou pas. Par ailleurs, Le Monde, aussi respectable soit-il, s’est érigé tout à coup en autorité pour juger les confrères.
  • Crosscheck. Durant la présidentielle, seize rédactions, dont celle de Rue89Lyon, ont mobilisé leurs moyens et leurs journalistes, pour s’assurer que les fausses déclarations soient rapidement détectées et que les nouvelles trompeuses ou fallacieuses soient corrigées. Ce travail collaboratif de vérification a été développé à l’aide d’un outil baptisé CrossChek lancé par First Draft appuyé par le Google News Lab.

Pepe la grenouille, tirée d’une bande dessinée, mème célèbre sur Internet devenue mascotte de l’extrême droite et de partisans de Donald Trump.

Nicola Bruno est journaliste italien. Il a co-fondé Factcheckers.it, une plateforme à but non-lucratif qui vise à faire la promotion d’un factchecking éducatif auprès d’étudiants, de professeurs et de parents.

Pour lui, il est nécessaire d’aller plus loin et pas seulement de mobiliser quelques journalistes de quelques rédactions. La formation aux outils numériques est ici essentielle :

« Il faut introduire plus de compétences digitales dans les rédactions. De nombreux journalistes n’ont pas des connaissances de base pour vérifier, par exemple, si telle ou telle photo n’a pas déjà été utilisée. »

Nicola Bruno plaide également pour davantage d’automatisation afin de détecter les fausses affirmations ou les fausses images.

Facebook et Google veulent réduire la présence des « fake news » : vraiment ?

Aujourd’hui, Les médias ne peuvent pas faire grand chose tout seuls. Comme le soulignait Samuel Laurent, le responsable des Décodeurs, le problème est que les fact-checkers « ne sont pas lus » ou, en tout cas, pas suffisamment.

Il pointait deux raisons :

  • « Le Problème des “bulles de filtre” provoquées par les réseaux sociaux et particulièrement Facebook : si je commence à “liker” des pages pro-Trump, l’algorithme m’en proposera d’autres, et je finirai par n’avoir que cela dans ma timeline”.
  • « Nous ne sommes pas lu car concurrencé par des sites de “clickbait” ou agrégation, eux, ne font plus de journalisme. Ils en conservent l’aspect, mais font en réalité de la reprise de contenus, recopiant ce qu’ils lisent ailleurs, sans vérification ni ajout autre que de forme. Le rédacteur qui reprend un article le fait pour son impact émotionnel : si c’est drôle, triste, si cela donne envie de s’indigner, alors cela a des chances d’être cliqué et partagé ».

Une partie de la solution passe alors, selon certains, par une alliance avec les diffuseurs d’informations et de « fake news », Google et Facebook essentiellement.

Outre l’appui à CrossCheck, Google a mis en place un label ‘fact-check’.

Quant à Facebook, une série de mesures anti-« fake news » a été déployée depuis le début de l’année 2017.

Un bouton pour signaler les « fake news ». En Europe, comme aux Etats-Unis, Facebook s’est associé en février à plusieurs partenaires dont huit médias français (Le Monde, l’AFP ou 20 Minutes).

Le principe ? Un utilisateur peut signaler une information qu’il considère comme fausse. Aux journalistes de la vérifier. Si deux médias la considère comme fausse et propose un article à l’appui, le contenu présent sur Facebook sera signalé comme faux.

L’algorithme qui programme la distribution des contenus réduira la circulation du « fake », selon le communiqué de Facebook.
L’expérimentation a été lancée en février et n’a pas encore fait l’objet d’un bilan.

Un mini-guide. En avril, Facebook a lancé dans 14 pays dont la France un mini-guide pour « repérer une fausse information ». Il apparaît en haut du fil d’actualités sera activé dans les prochains jours. Il liste des conseils (« Méfiez-vous des titres », « effectuez des recherches sur la source », « tenez compte des photos »…).

« Related articles ». Toujours en avril, Facebook a de son côté commencé à expérimenter aux Etats-Unis un moyen de mettre en avant sur le « mur » des articles de sources solides lorsqu’il s’agit de « sujets dont beaucoup de personnes parlent », selon les termes d’une des responsables de Facebook. Ces « related articles » sont censés « apporter d’autres perspectives et informations », dont des articles émanant de fact-checkers.

30 000 comptes supprimés. Encore en avril, Facebook a annoncé avoir supprimé environ 30 000 comptes français qui publiaient « de la désinformation ou d’autres contenus trompeurs », sur une période non précisée.

Payer des fact-checker et lancer la recherche

© Rue89Lyon

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Dans un communiqué, cité par Le Monde l’entreprise explique avoir développé de nouveaux outils lui permettant de mieux repérer ces comptes sous pseudonyme, « sans analyser le contenu lui-même ».

« Nous avons amélioré nos outils, qui permettent de détecter ces comptes non authentiques en identifiant des motifs de comportement. Par exemple, nos systèmes peuvent détecter qu’un même contenu est republié de manière répétée, ou encore une augmentation du nombre de messages envoyés ».

Cette annonce vient clôturer une offensive de communication qui est également passé par de la pub dans des journaux (papier) britanniques à la veille d’élections législatives.

Et face à la principale critique de ce dispositif (Facebook ne finance pas les médias partenaires), la société américaine s’est dite prête à payer des fact-checker.

Ce changement de politique de l’entreprise américaine montre, a minima, que Facebook a pris la mesure du problème de la diffusion des « fake news ».

Rappelons que peu après l’élection de Donald Trump, le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, avait affirmé que « seule une très petite quantité du contenu est faux ».

Outre le problème majeur du financement des journaux partenaires de Facebook (et Google également), reste à savoir comment, en interne, ces deux géants du web s’empare de cette question de la vérité. Il s’agit de comprendre pourquoi tel compte est bloqué et pas tel autre.

C’est l’interrogation de la chercheuse Stéphan-Eloïse Gras :

« Il faut démêler la complexité du numérique. Quel est le rapport de Facebook à la vérité ? Quels sont les rapports à la vérité des différents médias dans différents pays ? Les réponses ne sont pas simples. Les chercheurs doivent s’emparer de cette question ».

La nécessaire éducation aux médias ?

Développer le fact-checking et tenter de restreindre la diffusion des « fake news » sont indispensables. Mais ces deux actions ne seront certainement pas suffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’un travail sur la réception de l’information.

Il semble indispensable en effet de retisser un lien de confiance autour des informations produites par des journalistes.

Comment alors se former à une analyse critique d’Internet pour faire la part du vrai et du faux ? Réponse : par l’éducation aux médias.

C’est ce que nous défendons à Rue89Lyon, via de nombreuses interventions.

C’est ce que porte également Divina Frau-Meigs, professeure à l’Université Sorbonne Nouvelle et ancienne directrice du Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information (le Clémi), rattachée au ministère de l’Éducation nationale.

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, la ministre de l’Éducation nationale de l’époque, Najat Vallaud-Belkacem, avait fait de l’éducation nationale une priorité.

Le Clémi devait être le fer de lance de cette nouvelle politique.

Mais dans un entretien de Juillet de 2016 au journal L’Humanité, Divina Frau-Meigs, ex-directrice du Clemi, alertait sur le manque de moyens pour former les enseignants et sur un problème de pilotage de ce projet d’éducation aux médias :

« L’éducation aux médias est vue comme une matière transversale portée par des enseignants de discipline. Sauf qu’ils n’y sont pas formés et que l’éducation aux médias ne s’improvise pas. Les professeurs documentalistes, eux, sont formés à cet enseignement. Ils doivent accompagner un professeur de discipline et sont donc dépossédés de leur savoir-faire. Cela génère un malaise chez eux car leur rôle n’est pas reconnu. Ils sont plus ou moins restreints à la Semaine de la presse, comme si, tout au long de l’année, il n’y avait pas d’éducation aux médias à réaliser. »

Bref, il reste du travail pour, notamment, former les formateurs et que les déclarations de l’Après-Charlie ne restent pas au rayon des effets d’annonce.

Nicola Bruno, journaliste italien, promeut également cette idée d’une nécessaire éducation aux médias.

Il a créé Factcheckers.it, une association pour développer le fact-checking auprès d’un public jeune. Il a publié un guide (en italien seulement) et propose des formations dans les écoles ou lors d’événements.

Conférence-débat European Lab

« Ère post-vérité et médias en résistance » : à 15h, jeudi 25 mai, aux Subsistances. Les intervenants :

– Nicola BRUNO – journaliste, fondateur de Factcheckers.it
Stéphan-Eloïse GRAS – fondatrice d’Africa 4 Tech et chercheuse à la Chaire Humanisme Numérique (Humanum) de Sorbonne-Universités de Paris
– Divina FRAUS-MEIGS – professeure à l’Université Sorbonne Nouvelle (Paris) et ancienne directrice du Clémi
– Aurélien BARRAU – astrophysicien à l’Université Grenoble Alpes

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