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Delphine Horvilleur, rabbin : « La question des femmes constitue le nœud des fondamentalismes »

actualisé le 07/12/2016 à 17h09

Delphine Horvilleur est journaliste et rabbin. La directrice de la revue juive Tenou’a (dont le numéro de juin 2015 était consacré à l’homosexualité) défend une lecture libérale des textes religieux.

Ou quand les monothéismes s’ouvrent aux femmes, à l’homosexualité et au concept de genre.

Elle est l’invitée du festival Mode d’emploi, qui a maintenu le débat auquel elle est invité ce lundi 16 novembre, tandis que de nombreux événements culturels ont été annulés suite aux attentats de Paris.

L’entretien a été donné au magazine Heteroclite, en octobre 2015, avant les événements survenus à Paris ce vendredi 13 novembre.

Delphine Horvilleur crédit : P. Martaguet

Delphine Horvilleur. Crédit : P. Martaguet

Hétéroclite : Vous comptez parmi les deux femmes rabbins exerçant en France. Quel a été votre parcours ?
Delphine Horvilleur : Les traditions religieuses, quelles qu’elles soient, ont cette particularité que des voix et des sensibilités multiples s’y expriment. Au sein du monde juif libéral dans lequel j’évolue, il existe des femmes rabbins depuis les années 1960. Il s’agit d’une réalité bien installée outre-Atlantique et de plus en plus en Europe. En ce qui me concerne, j’ai grandi dans un milieu assez traditionaliste et je n’imaginais pas, plus jeune, devenir rabbin.

C’est en me passionnant pour l’interprétation des textes, en me questionnant sur les identités en général et sur mon identité juive en particulier, que j’ai rapidement été confrontée à la difficulté, en tant que femme, d’étudier. Je suis partie aux États-Unis, où j’ai découvert cette possibilité de devenir rabbin. Il m’est apparu que c’était le chemin que je voulais suivre, sans avoir pu le verbaliser jusqu’alors.

Je suis devenue rabbin en 2008 à New York, puis une grande synagogue parisienne m’a proposé de la rejoindre.

Pourquoi êtes-vous si peu nombreuses en France ?
L’organisation de la communauté juive française est le résultat d’une histoire spécifique. Napoléon a créé, au début du XIXe siècle, une structure centralisée, le Consistoire, afin d’avoir un seul interlocuteur au sein de la communauté juive française.

Cette structure, dirigée par un grand rabbin de France, est aujourd’hui d’orientation orthodoxe et ne reconnaît pas les sensibilités libérales. Pourtant, à l’échelle de la diaspora juive mondiale, les courants non-orthodoxes sont majoritaires.

Le paradoxe est que j’ai beau appartenir à un mouvement majoritaire dans la diaspora juive, où l’ordination de femmes rabbins est possible, il nous est pour autant très difficile de faire valoir nos lectures des textes en France.

Les religions sont couramment décrites comme misogynes et patriarcales. Comment faire évoluer le statut et les représentations des femmes dans les pratiques et les discours religieux ?
Je crois que lorsque l’on cherche le patriarcat dans les textes, on le trouve. Il correspond aux réalités du monde dans lequel ils ont été produits. La spécificité de nos traditions religieuses – c’est particulièrement vrai dans le judaïsme – est que l’on ne se soucie pas tant de ce que le texte a pu dire que de ce qu’il peut encore dire.

Le texte peut toujours dire autre chose, sa force est qu’il n’a jamais fini de parler. Notre responsabilité de lecteurs est d’accepter que tout n’a pas été dit. La question n’est donc pas tant de savoir s’il a été lu par des misogynes dans le passé mais si les lectures qu’on en fait aujourd’hui sont patriarcales, misogynes, homophobes, etc.

Malheureusement, à cette question, la réponse est bien souvent affirmative. Mais il peut en être autrement. C’est le cœur de mon propos : le texte peut nous dire autre chose, à condition que l’on accepte qu’il n’ait pas fini de parler.

Les fondamentalistes refusent ce travail de lecture et n’en retiennent qu’une seule, définitive. Ils s’appuient sur des versets isolés, comme celui du Lévitique sur l’homosexualité (décrite comme une abomination), alors que d’autres versets ont cessés d’être lus littéralement depuis longtemps. Comme ceux affirmant que l’on doit lapider la femme adultère ou que l’on peut vendre sa fille en esclavage.

Dans En tenue d’Eve : féminin, pudeur et judaïsme (Grasset, 2013), vous avancez que le cantonnement des femmes à l’espace privé et la tentation de les couvrir sont liés à un imaginaire de la «femme muqueuse», qui en fait un être perméable et dangereux. Ce concept est-il opérant aujourd’hui ?
Je n’en ai aucun doute ; il suffit pour s’en rendre compte de s’intéresser aux histoires que l’on raconte encore aujourd’hui à nos enfants. Les contes mettent en scène des archétypes de la virilité et de la féminité. Je cite souvent Peau d’âne : c’est l’histoire d’une féminité vulnérable dont la particularité est de ne pas avoir de peau. Peau d’âne est en effet un être à la peau transparente, un être purement muqueux.

La seule solution pour exister à l’extérieur du château est d’enfiler la peau d’un âne, c’est à dire le symbole de la virilité par excellence. L’actualité donne de nombreux exemples d’un féminin génitalisé à outrance, d’un masculin incapable de fermer ses paupières.

Acceptez-vous de recourir au concept de genre ?
Bien sûr. Éviter d’en parler me semble être un appauvrissement de la pensée. L’idée qu’il s’agit d’un gros mot est ridicule. Nos traditions religieuses en sont très conscientes.

Dans nos textes, écrits il y a plusieurs centaines d’années, on observe une étonnante capacité à déconnecter le sexe du genre : on conçoit très bien qu’un individu de sexe masculin puisse s’inscrire à certains moments de sa vie dans la féminité.

C’est étrange que des voix officielles de la religion ne veuillent pas l’entendre alors que des textes ancestraux l’enseignent.

Le rapport aux femmes et au féminin semble similaire dans les trois monothéismes. Cette question doit-elle être traitée dans une démarche interreligieuse ?
Les lectures fondamentalistes se tiennent la main et se rejoignent sur plusieurs points, en particulier sur la question des femmes. À mon sens, celle-ci constitue même le nœud des fondamentalismes, ce que je développe dans mon dernier livre, Comment les rabbins font les enfants (Grasset, 2015).

Je considère qu’à travers la figure de la femme et du féminin se joue la question de l’altérité. Si l’on ne parvient pas à faire de la place au féminin, dans sa lecture et dans sa culture, on ne fera de la place à aucun autre, que cet autre porte le nom de non-croyant, de non-pratiquant, de mineur, de couple mixte, d’homosexuel, etc. Les penseurs du religieux que l’on pourrait qualifier de libéraux se connaissent pour la plupart.

Nous sommes dans une même recherche d’interlocuteurs, par-delà nos groupes de confort, d’affiliation première. Cela est d’autant plus vrai depuis janvier 2015. Je travaille par exemple avec des penseurs de l’islam que j’apprécie et dont la lecture m’est précieuse, comme Rachid Benzine et Abdennour Bidar.

Ce n’est pas simplement pour apprendre à les connaître, mais pour apprendre à se connaître soi. C’est le sens du dialogue interreligieux : apprendre à se connaître à travers l’autre. Ces rencontres sont nécessaires pour comprendre à quel point nos identités sont plurielles et protéiformes.

Propos recueillis par Renan Benyamina

A lire, Comment les rabins font les enfants de Delphine Horvilleur, édition Grasset.

Dans le cadre de Mode d’emploi : débat «Suis-je le gardien de mon frère ?», lundi 16 novembre à 19h30 au théâtre des Célestins, 4 rue Charles Dullin, Lyon 2è.

Attention  : en raison des attentats du 13 novembre, la rencontre avec Delphine Horvilleur prévue mardi 17 novembre à 19h à l’Espace Malraux (67 place Président Mitterrand à Chambéry) est annulée.

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