Appartement 16
  • 10:11
  • 22 juin 2014
  • par Mathieu Martiniere

Erdogan à Lyon : meeting controversé pour la plus grande communauté turque de France

5531 visites | 14 commentaires

Le très controversé Premier ministre turc tenait un meeting ce samedi à Lyon. A deux mois des élections présidentielles, Recep Tayyip Erdogan est venu chercher les voix de la première communauté turque de France. Dans une ambiance de stade, il a été accueilli en rock star. Reportage.

Ce samedi 21 juin, la navette TCL spéciale 100, départ « Vaulx-en-Velin-La-Soie », arrivée « Eurexpo – Entrée centrale », a exceptionnellement changé son terminus. En quinze minutes, elle nous conduit à des milliers de kilomètres, traversant le Bosphore et la plaine d’Anatolie.

Devant Eurexpo, peu avant le meeting d'Erdogan à Lyon, samedi 21 juin 2014. © Mathieu Martiniere.

Devant Eurexpo, peu avant le meeting d’Erdogan à Lyon, samedi 21 juin 2014. © Mathieu Martiniere.

A la descente du bus, devant le parc d’expositions, des écharpes et des drapeaux rouges brillent sous le soleil. Sur des tables, des urnes sont disposées pour financer des futures mosquées de la région. Dans la cour intérieure, les effluves nous transportent au cœur des marchés stambouliotes : pains simit au sésame, köfte au grill, pizzas turques « lahmacun » chauffées sur d’immenses poêles au sol, baklavas à la pistache…

Entre 15 000 et 20 000 personnes, selon les organisateurs, ont fait le déplacement pour assister au meeting lyonnais du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan.

Meeting d'Erdoagn à Lyon, le samedi 21 juin 2014. © Mathieu Martiniere.

Meeting d’Erdoagn à Lyon, le samedi 21 juin 2014. © Mathieu Martiniere.

« Mon père est venu travailler en France pour s’acheter un tracteur »

Mustapha vient juste d’avoir 18 ans. Franco-Turc, il est venu de Nantua (dans l’Ain) pour écouter le discours du Premier ministre. Les 10 et 24 août, il pourra voter pour les élections présidentielles en Turquie dans les consulats de Lyon, Paris, Marseille, Nantes ou Strasbourg. Une première en France.

« Je suis de la troisième génération. Mon grand-père est arrivé en Rhône-Alpes dans les années 1970. Il était pauvre, il venait de la campagne et il est venu travailler en France pour s’acheter un tracteur. »

Après des meetings chahutés en Allemagne et en Autriche, après une courte visite hier à l’Elysée pour parler Syrie avec François Hollande, Recep Tayyip Erdogan n’est pas venu à Lyon par hasard, même s’il n’a pas encore officiellement annoncé sa candidature pour les présidentielles. La région Rhône-Alpes abrite la plus grande communauté turque de France, près de 200 000 personnes selon les associations. Pas moins de 220 associations franco-turques sont recensées dans la région.

Murat Akbulut est membre de l’UETD, l’Union des démocrates turcs et européens, l’association qui a invité le Premier ministre turc à Lyon :

« La communauté turque est très bien intégrée en Rhône-Alpes. Il y a de fortes concentrations à Lyon bien sûr, mais aussi à Mâcon, à St-Etienne, en Savoie et en Haute-Savoie. A Saint-Etienne, c’est les industries qui ont attiré les travailleurs turcs. »

M. Alam est secrétaire de l’Association culturelle turque de Saint-Etienne (ACTS). Il précise :

« Il y a plus de 1000 familles turques à Saint-Etienne, entre 5000 et 6000 Turcs. L’immigration en France et en Rhône-Alpes s’est faite dans les années 1970 et 1980. Beaucoup de Turcs sont venus, notamment d’Allemagne, pour travailler dans le bâtiment, un secteur où il n’y avait pas de problème de langue. On fête cette année les 50 ans des débuts de l’immigration franco-turque. »

« Le seul homme politique qui bosse »

Officiellement, l’association se veut culturelle et « apolitique ». Officieusement, M. Alam a aidé à l’organisation du meeting. Il lâche :

« C’est un signe fort. C’est la première fois que le chef du gouvernement turc vient à Lyon. Depuis qu’Erdogan est au pouvoir, les conditions en Turquie se sont améliorées. »

Depuis son accession au pouvoir avec son parti l’AKP en 2002, la Turquie a connu une prospérité économique qui se chiffre : le taux de croissance est monté à 8% en 2011. Le Premier ministre turc a lancé une politique de réformes et de grands travaux, dont la construction du plus grand aéroport du monde à Istanbul. En 2023, l’année du centenaire de la République, il rêve de faire rentrer la Turquie dans le top 10 des nations les plus riches de la planète.

Il est 15 heures. Le Premier ministre turc est en retard. Plusieurs centaines de spectateurs attendent depuis midi leur idole. Au micro, le speaker harangue la foule. Des « Recep Tayyip » sont chantés. Des drapeaux géants sont déployés. Dans le public, se retrouvent de nombreux travailleurs de la région, notamment dans le bâtiment.

Comme Ayhan, 34 ans, qui porte dans le dos un drapeau à l’effigie d’Erdogan, comme une cape. Il est fan :

« Les Turcs sont des travailleurs, et Erdogan, c’est le seul homme politique qui bosse.  »

Avec Ayhan, pas question d’évoquer le scandale de corruption qui entache la réputation de celui qu’il voudrait voir à la tête de la Turquie.

Les routes en Turquie et Sevil Sevimli à Lyon

Plus loin, Ismail, 23 ans, étudiant franco-turc en école de commerce, rappelle :

« Erdogan a développé l’économie et le tourisme. Avant, mes amis me disaient que tu ne pouvais pas accéder à certains hôpitaux car il manquait des routes. »

Si la Turquie connaît un ralentissement économique depuis quelques années (une croissance à 4% annoncée pour 2014), si les investisseurs ont été freinés par les manifestations de Gezi et les récents scandales de corruption, le bilan économique reste sans conteste le point fort d’Erdogan, qu’il rappelle dans tous ses meetings. Afin de mieux faire oublier les atteintes récurrentes à la liberté d’expression ou aux droits de l’homme.

En 2012, Sevil Sevimli, une étudiante franco-turque à l’université Lyon 2, en a fait l’amère expérience. En année d’Erasmus à Eskisehir dans l’Anatolie, elle avait été accusée de terrorisme et avait passé trois mois en prison pour avoir simplement manifesté et assisté à un concert de rock contestataire.

 » La visite de Recep Tayyip Erdogan est un scandale »

Mais Sevgi, 42 ans, aide-soignante à Bron venue avec sa fille au meeting, préfère voir le côté positif :

« Erdogan a amélioré les routes, la façon de vivre, la sécurité des Turcs en général. Il a beaucoup fait pour le droit des femmes voilées également. Si les personnes sont en prison, c’est qu’elles le méritent, croyez-moi ! »

Quelques heures plus tôt, place Carnot, entre 500 manifestants selon la police, et 1 000 selon les organisateurs, ont rappelé les dérives autoritaires du Premier ministre turc. L’appel avait été lancé par la communauté alévie de France, dont fait partie Sevil Sevimli. Stigmatisée en Turquie, elle encourage un islam plus progressiste. Des banderoles « dictateur », « assassin » ou « égalité et liberté pour tous » étaient brandies.

Etienne Copeaux, chercheur associé au Groupe de Recherche et d’études sur la Méditerranée et le Moyen Orient (Gremmo) du CNRS, et ancien pensionnaire de l’Institut Français d’Études Anatoliennes (IFEA – Istanbul), commente :

« La visite de Recep Tayyip Erdogan est un scandale qui me remplit de honte (…) Sa présence à Lyon est une provocation envers les démocrates de Turquie et de France, les Alévis, les Arméniens. Le maire de Lyon et notre Président devront s’en expliquer. »

Erdogan fait son entrée à Eurexpo, samedi 21 juin 2014. © Mathieu Martiniere.

A la tribune, en attendant Erdogan, le speaker harangue la foule. A Eurexpo, Lyon, samedi 21 juin 2014. © Mathieu Martiniere.

16h30. La moustache du Premier ministre apparaît sur l’écran géant d’Eurexpo, sous les acclamations. Des milliers de drapeaux et d’écharpes rouges envahissent le centre des expositions. Des myriades de smartphones immortalisent l’instant. L’accueil est digne de celle d’une rock star. Recep Tayyip Erdogan n’est toujours pas candidat à l’élection présidentielle en Turquie mais son public l’a déjà élu.


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14 Commentaires postés

  1. je ne pense pas que Sevil Sivimli , étudiante franco-turque,soit venue applaudir Erdogan !
    http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/02/15/l-etudiante-franco-turque-sevil-sevimli-condamnee-a-cinq-ans-de-prison-en-turquie_1833674_3214.html
    … Le cas de Sevil Sevimli est emblématique des dérives de l’arsenal législatif anti-terroriste mis en place par Ankara pour lutter contre la rébellion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et l’extrême gauche. De nombreux étudiants, journalistes ou avocats sont aujourd’hui emprisonnés pour leurs seuls liens avec ces deux mouvances. Le gouvernement a annoncé une réforme de cette législation, qui devrait se traduire par la libération de plusieurs centaines de détenus.

  2. Les alevis peuvent bien penser ce qu’ils veulent et déformer autant qu’ils peuvent. La vérité elle ne changera pas aux yeux de tous : les véritables assassins sont les émeutiers du Gezi pour la plupart alevis et supporters du mouvement terroriste d’extrême gauche le DHKP-C. On verra jamais de telles libertés en France. Imaginez un seul instant des émeutes en France derrière lesquelles planent l’ombre d’Al Qaida ou du FLNC… En Turquie c’est exactement la même chose, le DHKP-C dirige les émeutes, et les alevis suivent comme des moutons. Alors donner la parole à ces quelques centaines de « manifestants » c’est un peu ubuesque.

    Pendant plus de 30 ans on nous a pondu le problème kurde avec le PKK. La Turquie a résolu le problème récemment. Maintenant on nous pond le problème alevi avec le DHKP-C… Les alevis sont devenus en quelque sorte les nouveaux pantins et l’objet de déstabilisation de la Turquie.

    • Sauf que le PKK quand il se retrouve dans un pays où al qaida lutte les arme à la mains combat contre la qaida ….
      Le seul rapport entre al qaida et le PKK ou le DHKP-C c’est que les alliés d’Ankara au sein de l’Otan considère ces deux groupes comme des groupes terroristes.
      Et cette histoire de manif manipulé c’est un peu comme si on avait réprimé les armes à la mains les manifs pendant les année 80 en disant qu’elles étaient manipulé par Action Direct ….

    • Traiter les alévis d’émeutiers et d’assassins est malheureusement un triste raccourci qui résume fort bien la position caricaturale de l’AKP face à cette communauté qui se bat depuis des années pour obtenir les droits les plus fondamentaux. Effectivement, les alévis étaient très nombreux à Gezi, de juste droit, mais pas seulement. Les femmes aussi étaient très présentes, les jeunes, les gays, les défenseurs des droits de l’homme, les universitaires…. : toute cette frange de la population qui refuse la dérive autoritaire de l’AKP, soit au moins 60 % de la population turque ! Et heureusement que la population turque sait s’indigner, manifester, revendiquer et batailler pour ses droits!
      Pour en revenir à la question alévie, la politique de l’autruche est plus facile effectivement. Pendant des années, la Turquie a refusé l’existence d’une question kurde et nous avons vu le résultat : des milliers de morts dans les deux camps. La question alévie existe bel et bien et la Turquie doit la résoudre.

      • Traiter Erdogan d’assassin c’est mieux alors selon Stambouliote… Quelle mentalité caricaturale des çapulcu d’Istanbul qui se complaisent à se donner une fausse image de turcs modernes qui sont en fait totalement arriérés dans leur idéologie proche de la dictature d’Atatürk.

        60% de la population turque???? Quelle blague !!!! On a vu aux élections municipales la réalité du terrain dans les urnes démocratiquement et pacifiquement à l’inverse des vandales et des terroristes du Gezi qui font entendre leur voix par la force et la violence.

        L’existence des kurdes ce sont les gouvernement pré-AKP qui l’ont nié afin d’entretenir la haine entre turcs et kurdes et afin que l’armée bénéficie de ce climat de tension pour garder un contrôle sur la politique intérieur du pays. C’est l’AKP qui a fait les plus grandes réformes concernant les kurdes.

        Démagogie et info sélective…

  3. J’adore la première photo de l’article, bienvenue à Lyon, ville connue pour ses délicieuses galettes turques ! Adieu cervelle de canut, petits bouchons avec ses pots….
    « Sur des tables, des urnes sont disposées pour financer des futures mosquées de la région »
    Que fait ce politicien étranger à mendier des voix pour son élection dans son pays qui réclame l’entrée de son pays dans l’Europe ? Pays en totale harmonie avec le respect des droits de l’homme, de la femme et du citoyen ?
    Et M. le Maire ?

    • Si les président avaient donné plus d’importance aux musulmans de France au lieu de les considérer comme des citoyens de seconde zone ces citoyens français s’intéressaient plus à la politique française qu’à la politique de leur pays d’origine.
      Ce n’est pas au peuple français de s’adapter aux discours des politiques c’est à la politique de s’adapter au peuple et d’écouter chaque facette que compose ce peuple et tenter de contenter tout un chacun. Force est de constater que les politiques sélectionnent qui ils veulent écouter sous la bienveillance de la maçonnerie tout en négligeant constamment les musulmans. Résultat : bide monumental pour le PS pour les municipales et les européennes. Conséquence : intérêt de ces personnes pour les politiques qui les intéressent d’avantage.

    • D’où vous sortez John Doe? Il existe des ressortissants étrangers en france, qui ont tout à fait le droit de voter pour des élections qui se déroulent dans leur pays d’origine. bouh ! le scandale. il y a aussi des gens qui ont la double nationalité, qui paient leurs impôts en france (soyez rassurés) et qui se rendent régulièrement dans leur pays d’origine. pour la question des droits de l’homme, vous vous insurgez histoire de justifier votre position sortie de nulle part.

  4. Deux poids et deux mesures! La France a interdit aux Syriens résidant en France de voter début juin, pour de mauvais prétextes de droit international. Mais elle autorise une visite électorale d’un Premier Ministre turc en exercice.

    A part cela le Grand Lyon qui a un partenariat signé avec Erivan en Arménie et Alep en Syrie, devrait en avoir un avec une grand ville turque telle que Gaziantep, afin d’exercer une 2ème voie de rapprochement, car le « régime » français actuel de MM Hollande et Fabius en est incapable, bien trop engagé stupidement avec la rébellion syrienne, et trop hypocrite avec la Turquie. Alep a accueilli et intégré les Arméniens en 1915.Et Lyon aussi, ma famille à Décines avait accueilli une famille arménienne en 1915-16. Gaziantep a accueilli les Syriens en 2012-2014. Au delà des conflits, voilà l’humanité des villes, alors que la diplomatie des villes chère à Lyon s’active dans ce sens.

  5. Etonnant « genç osman »…Il commente tous les articles sur la venue d’Erdogan en France, avec une démagogie impressionnante. Un discours typique des salariés de l’AKP, tous ceux qui sont payés par l’AKP en Turquie et à l’étranger pour intervenir sur les réseaux sociaux, les forums. Bravo, l’AKP est fort pour manipuler l’opinion publique, surtout celle qui n’a pas les moyens de vérifier toutes les infos données…
    Cela dit, le nom de « Genç Osman » est bien trouvé pour s’opposer aux Jeunes Turcs et à Atatürk…

    • Le même disque rayé des kémalistes sans cerveaux arriérés qui tourne encore et encore : « des salariés payés par l’AKP ». Vous avez toujours pas compris que c’est ce qui cause votre défaite depuis plus de 10 ans, faire de la politique type « comptoir de café ». En attendant face à ce que je dis tu n’as pas le moindre argument contre et tu préfères diffamer sur ma personne en prétendant que je suis « payé » par l’AKP. Ne perd pas de temps ici, continue à te faire bercer par la désinfo du magazine sözcü qui te ressemble dans ta façon de parler de l’AKP et de ses soutiens.