Société 

Sevil Sevimli : "La Turquie a voulu se débarrasser de moi car mon histoire faisait trop de bruit"

Elle est rentrée mercredi à Lyon après trois mois de prison en Turquie. Accusée d’appartenir à un parti d’extrême-gauche terroriste, l’étudiante franco-turque de l’université Lyon-2, en année d’Erasmus, a écopé de 5 ans de prison ferme, tout en étant libre de revenir en France. Nous l’avons rencontrée ce samedi, à Belleville-sur-Saône.

Par Mathieu Martinière et Robert Schmidt

Sevil Sevimli, à Belleville-sur-Saône, le 23 février 2013. Crédit : Robert Schmidt

« Des gens se disaient : elle n’avait qu’à juste aller à l’école, se taire et faire son année… »

INTERVIEW / Pour le seul mois de mai 2012, plus d’une centaine d’étudiants auraient été arrêtés en Turquie. Sur l’ensemble de l’année 2012, selon le ministère de la Justice turc, plus de 2800 étudiants ont été incarcérés, dont près de 800 pour « appartenance à un mouvement terroriste ». Par ailleurs, dans son bilan annuel, Reporters sans frontières (RSF) a qualifié la Turquie de « première prison au monde pour les journalistes ».

Sous pression de l’Union européenne, les autorités turques commencent toutefois à infléchir leur politique de lutte contre le terrorisme. Au printemps pourrait être voté un quatrième paquet de réformes judiciaires, qui assouplirait les lois anti-terroristes et rendrait alors caduque un grand nombre de condamnations, dont celle de Sevil Sevimli. Pour rappel, elle a été arrêtée pour avoir assisté à un concert de rock contestataire, défilé et distribué des tracts pour l’enseignement gratuit.

Si la presse a afflué à l’aéroport ce mercredi 20 février, Sevil Sevimli n’a pas bénéficié des mêmes égards politiques que Florence Cassez. Nous l’avons rencontrée dans sa commune de Belleville-sur-Saône, samedi, au cours d’une fête en son honneur organisée par une association réunissant Turcs, Kurdes, Arméniens…

Rue89Lyon : Une foule d’amis et de journalistes vous ont accueillie à l’aéroport de Lyon ce mercredi. Comment vous sentez-vous depuis votre retour ?

Sevil Sevimli : Je me sens mieux, libre de mes mouvements. J’ai retrouvé ma maison et ça fait du bien. Je ne pensais pas qu’il y aurait autant de journalistes à l’aéroport. Et même si je sais de quoi ils sont capables pour moi, plusieurs de mes amis sont allés jusqu’à sécher les cours à la fac pour venir me voir!

Vous avez été incarcérée pendant trois mois. Dans quelles conditions ?
On a eu la chance de tomber dans une nouvelle prison. Mais les lettres que je recevais d’autres étudiants, dans d’autres prisons, c’était infernal, ce n’était pas du tout comme pour moi.

Pensez-vous retourner en Turquie ?
Mon avocat m’a dit que je pouvais aller en Turquie quand je voulais. Mais je vais attendre que l’appel se concrétise…

Cela représenterait-il un risque pour vous aujourd’hui ?
Tout est un risque en Turquie. J’ai entendu beaucoup d’histoires. Dire bonjour à quelqu’un dans la rue est un risque. Faire un pique-nique est un risque. Il faut juste éviter d’aller en prison car on ne peut rien faire de l’intérieur. Une fois dehors, je peux bouger, faire plein de choses pour eux. J’ai connu la Turquie jusqu’à ses prisons, jusqu’à son système judiciaire. J’ai l’impression de bien la connaître aujourd’hui.

« Il y a beaucoup de jeunes qui rentrent dans les associations de jeunesse de l’AKP juste pour pouvoir trouver du travail. Pour avoir une bourse. »

En France, vous aviez l’appui de l’opinion public et des médias. Mais en Turquie, quelles ont été les réactions ?
C’était très divers. Il y avait des gens qui disaient : « elle n’avait qu’à juste à aller à l’école, se taire et faire son année ». D’autres commentaires dénonçaient le fait que le gouvernement se mette à arrêter tout le monde. Les gens ont peur.

Le parti au pouvoir, l’AKP (le parti islamique de centre-droit), qui mène une politique très dure contre le terrorisme, garde un important soutien populaire.
C’est sûr, mais il y a une pression énorme en Turquie. Pour tout dire, il y a beaucoup de jeunes qui rentrent dans les associations de jeunesse de l’AKP juste pour pouvoir trouver du travail. Pour avoir une bourse. Il y a une loi en Turquie qui dit que si tu vas à l’encontre de l’université, tu risques d’être viré de la fac. Ensuite, les autres universités ne te prennent pas facilement voire pas du tout.

« Sur les personnes qui se sont fait arrêter avec moi, deux sont Turcs, une autre est Arabe. Moi je suis Kurde, et les deux derniers sont d’autres ethnies. »

Votre arrestation ferait partie d’un mouvement plus large d’incarcérations dans tout le pays.
En prison, j’ai reçu des lettres de personnes qui m’expliquaient que je faisais partie de « la grande opération ». Chaque année en Turquie, après la manifestation du 1er Mai, il y a une grande opération, où ils arrêtent tout le monde avant de faire le tri.

Pourquoi avez-vous été choisie au milieu de milliers de manifestants ? Y-a-t-il un rapport avec le fait que votre famille soit kurde ? Etiez-vous davantage sous surveillance ?
Bien sûr. Des amis kurdes de la fac m’ont expliqué qu’ils n’arrivaient jamais à avoir de bourses. Ils ont pu avoir accès à leur dossier et par exemple, toutes les personnes qui viennent de l’Est de la Turquie ont une croix rouge sur leur photo. Quand tu arrives à la fac, on te demande de te présenter. La première question, c’est : « comment tu t’appelles ? ». La deuxième question, c’est : « tu viens d’où ? ». Et la troisième question, c’est : « quelle est ta langue maternelle ? ». Pour savoir si l’on parle kurde, si l’on vient de l’Est…

Un étudiant kurde ne peut donc pas évoluer aujourd’hui en Turquie ?
C’est plus compliqué que ça, car il peut être un Kurde de gouvernement sous l’AKP. Sur les personnes qui se sont fait arrêter avec moi, deux sont Turcs, une autre est Arabe. Moi je suis Kurde, et les deux derniers sont d’autres ethnies. Ce sont surtout les personnes qui osent élever la voix qui sont visées.

Les tracts que vous avez distribués étaient-ils pro-Kurdistan ?
Non, justement. C’était des tracts pour demander l’éducation gratuite et la libération des étudiants qui étaient en prison pour avoir demandé l’éducation gratuite. Et la justice turque m’a accusé de faire partie d’une organisation d’extrême gauche, le Front de libération du peuple révolutionnaire (DHKP-C).

« Ils ont voulu se débarrasser de moi car mon histoire faisait du bruit en Turquie. Le fait que je sois française montrait leur faute au monde. »

Sur la liberté d’expression, comment se passaient vos cours de communication en Turquie ?
Ma faculté était différente des autres branches de la fac, car on avait des profs qui se positionnaient plus « à gauche ». Il y avait donc une liberté d’expression. Dans mes cours de journalisme, on était assez libres. On expliquait comment certains médias soutenaient le gouvernement par exemple. Mais il y avait des étudiants qui sortaient du cours car ils n’étaient pas d’accord avec des idées. Dès qu’ils ne supportent pas, ils partent : cela met la pression aux autres.

Comment avez-vous vécu l’exercice de la justice turque ?
Justice est un bien grand mot en Turquie. Il y a des tribunaux spécialisés uniquement dans le terrorisme. Des tribunaux qui, dans leur approche, ont des présupposés. On a été pris et une semaine auparavant, le tribunal spécial de Bursa avait été créé. Avant, ces tribunaux étaient seulement dans les métropoles, mais ça s’est élargi aux régions. Officiellement, c’est pour répartir les tâches car ils sont débordés de dossiers sur le terrorisme. Le procureur a tellement de travail qu’il ne libère personne jusqu’à l’audience, il les laisse en prison, même si il n’y a rien ou pas grand chose dans les dossiers.

Au cours de vos procès, pourquoi y-a-t-il eu changement de procureur ?
C’est une procédure légale en Turquie mais pour moi il n’y a rien d’innocent. L’ancien procureur n’avait pas tendance à nous maltraiter. Au contraire : on avait l’impression qu’il voulait se débarrasser de cette affaire. Le nouveau procureur, lui, a été plus véhément, il ne laissait pas mon avocat parler : ça n’a plus été pareil avec celui-là.

Comment expliquez-vous la contradiction du jugement rendu : vous êtes condamnée à cinq ans de prison mais vous êtes libre de quitter le territoire ?
La Turquie a voulu se débarrasser de moi car mon histoire commençait à faire trop de bruit. Le fait que je sois française et qu’il y ait autant de mobilisation montrait leur faute au monde. Mais ils ne m’ont pas laissé partir tranquillement, ils ont mis ces cinq ans de peine pour me signifier que tout ce que j’ai fait n’était pas bon, pour montrer l’exemple aux étudiants turcs.

« Ça a fait la Une des journaux : le président d’une université vient soutenir son étudiante ! »

Vous êtes étudiante en info-com à Lyon 2. Comptez-vous bientôt reprendre les cours ?
J’ai peur de reprendre maintenant et de ne pas avoir mon année. Je vais peut-être attendre septembre, avec l’esprit plus serein.

Le soutien du président de l’université Lyon 2, Jean-Luc Mayaud, qui est venu en Turquie assister à votre procès, a-t-il pesé ?
Cela m’a beaucoup marquée, mais il a surtout marqué beaucoup de monde en Turquie. Ça a fait la Une des journaux : le président d’une université vient soutenir son étudiante ! Un journaliste turc a expliqué dans un article que si tous les recteurs ou les présidents d’universités de Turquie venaient soutenir à ce point-là leurs étudiants, il y aurait beaucoup de changements dans le pays.

Qu’allez-vous faire dans les mois à venir ?
Je suis en train de discuter avec plusieurs amis. Je n’étais pas la seule en Turquie et il n’y a pas que les étudiants qui sont emprisonnés. Il y a aussi des journalistes, et plus récemment des médecins. Peut-être via une plateforme autour de différentes associations, nous allons essayer de faire entendre leurs voix en France, et partout dans le monde.

Aujourd’hui, nous sommes chez vous, à Belleville-sur-Saône, au sein d’une association qui regroupe des Turcs, des Arméniens, des Kurdes…
Je viens ici depuis que je suis toute petite, j’ai grandi ici. Cette association a toujours été ouverte à tout le monde. On se rejoint sur les mêmes idées. La volonté de plus de démocratie, plus d’égalité, partout.

L’étudiante franco-turque Sevil Sevimli de… par afp

 

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