Société 

Kamel Kabtane : "Deux à trois courriers d'insultes islamophobes par mois"

Dans nos archives / Dans un long entretien accordé par le recteur de la Grande Mosquée de Lyon à Rue89Lyon la veille du Ramadan, Kamel Kabtane nous faisait déjà part des courriers d’insultes islamophobes reçus en quantité depuis quelques mois. Après avoir reçu un nouveau courrier de menaces ce jeudi, il considère, dans les colonnes du Progrès, qu’il s’agit du même auteur qui poste les missives.

 

Entretien du 26 juillet 2012 /Alors que le mois du Ramadan a démarré, le recteur de la Grande Mosquée de Lyon explique pour Rue89Lyon son rejet du fonctionnement du Conseil Français du Culte Musulman et de la posture du ministre de l’Intérieur. Kamel Kabtane évoque également un projet de « certificat » universitaire concernant imams et associatifs. Et, au passage, il nous montre des courriers d’injures et de menaces provenant d’identitaires, reçus en quantité depuis quelques mois.

 


© PhotoPQR / Le Progrès / P. Augros / Maxppp

 

Rue89Lyon : La Grande Mosquée de Paris a récemment démissionné du Conseil français du culte musulman (CFCM) en fustigeant son organisation et son fonctionnement. Vous-même avez eu des propos durs.

Kamel Kabtane : La création du CFCM s’est faite dans un contexte très difficile qui faisait suite à la guerre du Golfe, au 11 septembre 2001. C’était une nécessité. Mais il a atteint ses limites. Son rôle était de réunir tous les musulmans mais aujourd’hui beaucoup de gens ne s’y reconnaissent pas. Je le comprends parce que dans le CFCM, il n’y a pas un seul jeune, pas une seule femme. Dans le CFCM, il n’y a pas un seul intellectuel. Il n’y a que des apparatchiks. On se coopte, on ne s’ouvre surtout pas.

Mais la communauté musulmane en France n’est ni algérienne, ni marocaine, ni turque. Si on parle d’Islam de France, on doit le créer ici, en France, et pas ailleurs. Malheureusement aujourd’hui, il est décidé à Alger, ou à Rabat, ou à Ankara. On s’arrange pour savoir qui sera président du CFCM : « moi je fais deux mandats et après tu reviens », etc. J’ai l’impression que les autorités se complaisent dans ce système. Vous avez peut-être vu ce qu’on dit du CFCM sur les forums, ses initiales veulent dire « comme fait le ministre » ou quelque chose du genre…

Vous voulez dire que le CFCM est une marionnette du ministère de l’Intérieur ?

Oui, une marionnette. On n’a pas le droit de maintenir la communauté musulmane sous une coupe permanente. À chaque fois par exemple que le CFCM publie un communiqué, il est soumis au ministère de l’Intérieur, si ce n’est le ministère de l’Intérieur lui-même qui l’écrit. Moi j’ai été le premier à faire entrer une mosquée au sein du CFCM, pour la petite histoire, car on estimait que c’était nécessaire. Aujourd’hui le CFCM se distingue par quoi ? Ses communiqués. Quand un juif se fait attaquer, quand ceci, quand cela. Il y a des musulmans qui se sont fait attaquer, il n’y a pas eu un mot, le CFCM n’a pas bougé.

Quand le CFCM ne bouge pas, c’est donc Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, qui ne bouge pas ?

Je pense qu’il est très facile de se dire qu’on a quelque chose qui existe et que, par conséquent, on ne va pas se casser la tête à monter une autre institution. J’ai écrit une lettre à Monsieur Valls, là-dessus. Je voudrais que le ministre prenne conscience que le CFCM ne doit pas être un outil qu’on utilise à toutes les sauces. Mais je crois qu’il l’a compris.

Vous en faîtes toujours partie ?

On en fait partie mais je n’y vais plus. C’est une aberration de dépenser beaucoup d’argent pour des réunions, et pour revenir plus bête que je ne l’étais avant.

Pourquoi ne pas partir d’un mouvement de la base ? J’ai proposé des assises nationales de l’Islam et avant cela des assises régionales. Avec les mosquées, tous ceux qui sont de près ou de loin concernés par la religion, les associations cultuelles et culturelles, des associations humanitaires qui s’occupent des gens en difficulté, des élus, des représentants de communautés. Il faut que ça se fasse d’ici. Par exemple, parlons des mauvais, de ceux qu’on ne veut pas voir, les salafistes : ils sont à l’extérieur du CFCM. Moi je pense qu’il faut qu’ils soient à l’intérieur, pour les faire changer.

L’idée serait donc d’ouvrir les autorités officielles de l’Islam en France aux salafistes ? Mais ils ne voudront certainement pas côtoyer des gens qui ne sont pas dans une ligne radicale.

C’est à nous de régler ce problème. Qui peut régler ce problème si ce n’est les Musulmans eux-mêmes?

Quel rapport avez-vous alors avec les imams qui ont des prêches très radicaux dans la région ?

Ils sont dans leur sphère à eux. Justement parce que nous n’avons pas fait ce qu’il faut, le CFCM n’a pas fait ce qu’il aurait dû faire et ils se retrouvent tous seuls dans la nature, indépendants. Regardez, chez les juifs, il y a des radicaux aussi, les Lubavitch, etc. Eh bien ils font tous partie d’une même grande communauté, personne n’est à l’extérieur. On ne les entend pas, on ne les voit pas spécialement. Le grand Rabbinat, lui, se préoccupe uniquement de questions cultuelles, de religion, c’est tout. Alors que le CFCM, on l’appelle à tout propos, on lui demande de réagir pour tout.

Le CFCM n’aurait pas fait son travail auprès des imams et n’a pas réussi à enrayer le salafisme, selon vous, mais est-ce que les mosquées ont fait leur travail de ce point de vue ?

Eh bien si je peux parler de la Mosquée de Lyon, il y a des salafistes qui viennent. Ils viennent faire leur prière, ils sont là. Mais ils n’ont pas trouvé le terrain pour répandre leurs idées, parce que le discours de l’imam, de tous les gens qui sont dans la Grande Mosquée, ne laisse pas de place à ça. Pour éviter qu’ils se multiplient, qu’ils grandissent, j’ai envie de dire qu’il faut « les contenir ».

Vous parlez de lutte contre les dérives sectaires, qu’est-ce que vous définissez comme dérives sectaires et quels sont les moyens de votre lutte ?

D’abord il n’y a pas de dérives sectaires chez les musulmans comme chez les catholiques par exemple. Je parle des sectes qui utilisent la religion pour s’enrichir. Aujourd’hui on n’a pas ça. La mission interministérielle n’en a pas relevé, il n’y a pas de regroupement musulman.

Il existe toutefois des dérives extrêmement radicales.

Oui, et on les condamne. On n’a jamais applaudi. C’est le seul discours qu’on peut avoir. Et puis d’autre part, qui représente la force publique? Ce n’est quand même ni le CFCM, ni les mosquées. La nature a horreur du vide : pendant longtemps, on n’a pas voulu se pencher sur la question de l’Islam, on a fait la sourde oreille, on voulait faire semblant que ça n’existait pas, on laissait les Musulmans prier dans des caves, etc.

Les imams venaient d’ailleurs et n’avaient aucune connaissance de la France. Quand je demande une formation faite ici, on m’oppose la laïcité. Moi ça fait 30 ans que j’ai un projet de grand centre culturel de l’Islam, d’ailleurs à la base, ici, ça devait être une mosquée et un centre culturel, payé par l’Etat.

Apparemment votre message n’a jamais été reçu.

Ce que je dis aux élus que je rencontre, c’est : « vous ne pouvez pas dire indéfiniment non aux Musulmans alors que vous dîtes oui par ailleurs ». On finance l’université catholique, on finance le musée d’art chrétien, on finance le centre culturel Juif, on finance le centre culturel arménien, on finance le temple du Change, et je ne parle que des projets que je connais là sur Lyon. L’Etat doit prendre ses responsabilités.

Vous avez tenu un traditionnel discours de paix à la veille du début du Ramadan, qui a une résonance particulière après plusieurs faits divers dont celui de l’agression à Villeurbanne. Alain Jackubowicz, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), a parlé, au lendemain de cet événement, de tensions entre les communautés à Villeurbanne, autour du conflit israélo-palestinien, « avec l’identification du juif au sioniste ».

Oui, le conflit israélo-palestinien est fondamental et il a quelques incidences. Mais quand il y a des fruits qui sont mauvais, on n’abat pas l’arbre. Il faut à mon sens le traiter. On veut en faire un phénomène aujourd’hui. Il faut faire attention, on ne doit pas se lancer dans un débat de cette nature, qui oppose les communautés, ce n’est pas bon, ni pour les musulmans ni pour les juifs. Quand on entend le Grand Rabbin de France dire sur le perron de l’Elysée : « j’appelle les responsables musulmans à être comme ci et comme ça », presque sur le ton d’un ordre, je ne comprends pas.

Nous sommes des responsables de communautés, notre rôle n’est pas d’attiser le feu mais de dialoguer. Vous ne m’empêcherez pas de soutenir la cause palestinienne contre Israël et de ne pas être antisémite pour autant. Quand un juif me dit qu’il soutient Israël, je le comprends aussi. Moi ce que je dis à nos amis juifs, c’est qu’on est en France, et qu’on doit sauvegarder notre présence commune ici en France, en étant solidaires. Ce n’est pas en se tapant les uns sur les autres qu’on se fera respecter.

Trouvez-vous que l’atmosphère a changé depuis l’élection de François Hollande ?

On est sorti d’une campagne qui a été très dure et la communauté musulmane en a beaucoup pâti. Sans dire que les choses se sont tout à fait aplanies depuis le 5 mai dernier, on n’entend plus le même discours. On peut dire que ça s’est apaisé. Que ça s’apaise.

A Lyon, des groupuscules d’extrême-droite très islamophobes font beaucoup parler d’eux.

Ca fait 40 ans que je suis en France et je ne me suis jamais senti autant ce que je suis que depuis cinq ou six ans. On me fait sentir musulman car je dois me justifier de l’être. La multiplication de ces groupuscules, c’est dans l’air du temps. Je vous donne un exemple : on est l’une des seules mosquées à ouvrir nos portes pendant les journées européennes du patrimoine. On reçoit 4000 ou 5000 personnes. L’an dernier, les identitaires sont venus, ils sont rentrés. Ils étaient suivis par M6, ils ont fait leur discours et ils nous ont insultés. Les identitaires ont même filmé tous les Français convertis et ont mis les vidéos sur leur site Internet. On est pire qu’en 1939, on est dans la même démarche.

(Il sort une enveloppe qui se trouvait au milieu d’un tas de documents épars sur son bureau, ndlr).

Regardez ce que je reçois. « Contre l’invasion bougnoule », c’est écrit. Ensuite : « Voilà ce que va devenir notre pays si on n’épargne pas l’identité française. Voilà la gueule de la racaille dans ce pays ». Et il accompagne ça de photos (des mannequins de catalogue en bikini, gribouillées dans une burka, des côtes de porc de flyers promotionnels de supermarché). Et il s’attaque aussi aux juifs : « Vive Hitler et Himmler ». « Allez tire-toi avant qu’il ne soit trop tard, une mosquée ça fait boum. » On en reçoit deux ou trois fois par mois. Je dépose plainte, je suis allé l’autre jour au commissariat avec un gros tas de lettres. Voilà la réalité aujourd’hui. On en reçoit beaucoup plus qu’il y a quelques années. Je salue le préfet d’avoir interdit la manifestation des identitaires (il s’agissait en réalité d’une action des Jeunesses nationalistes), mais malheureusement ce virus prend de plus en plus de place. Aujourd’hui parler de l’Islam à l’école c’est impossible.

Quelle est votre méthode pour diffuser votre idée de l’Islam ?

Notre ambition est de créer un certificat délivré par un institut français de civilisation musulmane, monté en lien avec la fac Catho (université Catholique de Lyon, ndlr), l’université Lyon-III, la Grande Mosquée de Lyon, et avec le soutien de la préfecture. Ce serait pour les imams et ensuite on pense à ceux qui ont des contacts fréquents avec la communauté musulmane, les policiers, les gardiens de prison, les assistantes sociales, les représentants des commerces… On créerait un diplôme universitaire. Ce serait avoir la connaissance de la culture et de la civilisation, mieux appréhender la culture de la communauté.

Cette formation serait donc à la fois destinée aux Imams non français et aux responsables associatifs en France?

Oui, en grande majorité.

C’est programmé? Qui enseignerait?

C’est dans les rouages. Des universitaires enseigneraient. Le projet est ficelé. On voit pour septembre prochain. Tout le monde est en train de courir pour trouver des financements. On essaie de faire des choses, vous voyez.

 

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L'AUTEUR
Dalya Daoud
Dalya Daoud
Redchef à Rue89Lyon.
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