Infos, enquêtes à Lyon et dans la région
Infos, enquêtes à Lyon et dans la région
Hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu à Lyon : « Les patients sont en détresse »
Actualité  santé 

Hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu à Lyon : « Les patients sont en détresse »

par Laure Solé.
Publié le 9 juin 2022.
Imprimé le 07 juillet 2022 à 19:39
1 411 visites. Aucun commentaire pour l'instant.

Un rassemblement de soignant·es était organisé ce jeudi devant l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu, à Lyon, pour dénoncer la fermeture d’un service et d’une unité ainsi que la dégradation des conditions de travail. La direction de l’un des trois HP de la métropole comprend ce mouvement et déplore le manque de personnels soignants. Rencontres.

À l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu, le plan blanc pour manque de personnel dure depuis plus d’un an. À partir de juillet, deux unités seront fermées : un service d’hospitalisation adulte et une unité de géronto-psychiatrie, sans certitude qu’elles soient réouvertes en septembre.

Les soignantes s’alarment des répercussions de cette crise sur les malades et se sont donc rassemblées route de Vienne, ce jeudi, devant l’entrée de l’hôpital. Elles ont pointé du doigt des conditions de travail et de rémunération difficiles, rendant l’embauche de nouveaux personnels particulièrement ardue.

Back-office

Cet article a été rédigé au féminin car la majorité des soignant·es présents au rassemblement étaient des femmes. En France, les personnels hospitaliers sont en moyenne à 80% féminins.

Martine Peudepiece a 67 ans, elle est aide-soignante en IRIS, un service dédié aux thérapies familiales systémiques. Syndiquée à la CGT, elle a effectué toute sa carrière à Saint-Jean-de-Dieu, mais pas toujours en tant qu’aide soignante :

« Mes premières années, j’étais ASH [agent des services hospitaliers], mais je voulais être plus près des patients, c’est vraiment ce qui me plaît dans ce métier. Au début c’était vraiment bien, on avait le temps d’être dans le dialogue avec les équipes, les patients. On voyait moins de scénarios violents. »

Les « scénarios violents » dont parle Martine Peudepiece sont les événements durant lesquels certains malades ne sont plus capables de contenir leur agressivité, blessant parfois les équipes soignantes :

« Ils se sentent seuls, on n’a plus le temps de s’occuper d’eux. Peut-être que si on arrivait à embaucher quelques soignants en plus, ce serait différent. »

« À un an de ma retraite, je touche 1900 euros brut par mois »

Mais pour l’aide soignante, c’est un scénario peu probable tant que la qualité de vie au travail ainsi que la rémunération des personnels d’hôpital ne changent pas :

« On travaille la nuit, les week-ends, dans des conditions d’épuisement permanentes parce qu’on est en sous-effectif et qu’on est très mal payées. À un an de ma retraite, je touche 1900 euros brut par mois. Je ne me sens pas respectée. Pourtant pendant le Covid on nous a dit qu’on était des héros, le gouvernement nous a vite oubliées. »

Martine Peudepiece, aide soignante à l'hôpital psychiatrique Saint Jean de Dieu. ©LS/Rue89Lyon
Martine Peudepiece, aide soignante à l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu. ©LS/Rue89Lyon

Martine Peudepiece attend sa retraite avec impatience, il lui reste encore un an à travailler, car elle a consacré quelques années à l’éducation de ses enfants :

« J’ai deux filles : l’une est enseignante et l’autre est aide soignante, comme moi. Elle est en gérontologie, c’est dur physiquement, mais elle reste parce que c’est un métier qui a du sens pour elle, comme pour moi. »

Un rassemblement soignant a été organisé devant l'hôpital psychiatrique Saint Jean de Dieu, à Lyon. Les équipes y ont dénoncé la fermeture de deux services ainsi que la dégradation de leurs conditions de travail. ©LS/Rue89Lyon
Un panneau dénonçant la fermeture de deux services à l’hôpital Saint Jean de Dieu. ©LS/Rue89Lyon

Le sentiment de « faire sens », en officiant en tant que soignante est aussi décrit par Léa Sciuto. Âgée de seulement 23 ans, elle est infirmière depuis deux ans, mais a arpenté l’hôpital dès 2016 :

« J’ai passé beaucoup de temps ici. J’ai fait des stages. Mais j’ai aussi travaillé à la cafétéria, au nettoyage, au standard, je connais bien cet hôpital, il y a une super ambiance entre les équipes. »

Pourtant, elle dit oublier souvent le feu qui l’a animée pour cette profession :

« Parfois le rythme est tel que j’oublie pourquoi j’aime mon travail. Et puis on fait une sortie au parc, un karaoké, je prends le temps avec un patient… Et je me rappelle. »

Léa Sciuto décrit des semaines interminables, où les heures supplémentaires s’accumulent :

« Nos heures sup’ ne sont pas payées, il faut qu’on les rattrape en posant un jour ou une après-midi, mais comme on est en manque d’effectifs, c’est quasi impossible. »

À l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu, « Les malades sont rongés par l’anxiété des soignantes »

Léa Sciuto insiste sur des petites choses qui incarneraient à ses yeux une main tendue à l’égard des soignantes :

« C’est bête mais dans mon service on aimerait bien des tickets restaurant. Normalement, on a 36 minutes de pause le midi, mais comme on ne doit pas laisser le service sans un minimum de deux infirmières, on a à peine dix minutes chacune. Donc soit tu manges un sandwich à toute vitesse, soit tu vas aux toilettes ou soit tu vas fumer une clope. Ce n’est pas une vie. »

D’après l’infirmière, les semaines les plus difficiles pour les soignantes ont un impact direct sur la santé des patients :

« Ils ressentent tout. Beaucoup sont très seuls, et on est un peu comme leur famille, en tout cas leur entourage quotidien. Voir les équipes anxieuses, débordées, ça les ronge aussi. »

Léa Sciuto au centre, infirmière, entourée de son équipe à l'hôpital Saint Jean de Dieu ©LS/Rue89Lyon
Léa Sciuto au centre, infirmière, entourée de ses collègues de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu ©LS/Rue89Lyon

Elle conclut, fataliste :

« Nos conditions de travail sont connues par tout le monde, comment voulez-vous donner envie aux gens de travailler à l’hôpital ? Même moi, je ne suis pas sûre de rester. Si je dois avoir une vie de famille par exemple, il faudra au moins que je change d’hôpital. »

Un fatalisme partagé par Yasmina Ferkous, syndiquée SUD Santé. Elle officie en tant que psychologue petite enfance dans les centres médico-psychologiques (CMP) du territoire qui dépendent de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu :

« Je me pose parfois la question de quitter mon boulot. »

Cela fait quinze ans que Yasmina Ferkous est psychologue pour cet hôpital psychiatrique :

« J’ai l’impression qu’on ne veut plus de psychologues dans le service public, qu’on veut cantonner le soin a minima. On nous fait entrer dans des logiques de rentabilité et de productivité qui ne collent pas avec notre action. »

« On ne peut plus prendre le temps de soigner à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu »

Yasmina Ferkous se sait utile. Elle illustre :

« On travaille avec des famille à Vénissieux, aux Minguettes, qui n’ont pas la culture du psychologue ; on participe à une action pluridisciplinaire qui complète celle des équipes soignantes. »

Un bilan partagé par son collègue Nicolas Morales qui travaille lui aussi dans les CMP, ainsi qu’en service d’addictologie :

« On prépare un système de santé à deux vitesses, et on offrira le minimum du minimum aux plus précaires. Si on cesse de contenir le mal-être par le soin, on finira par voir nos patients à la télé, avec une kalachnikov. »

Céline Pivetta est déléguée CGT, infirmière à Saint-Jean-de-Dieu depuis vingt ans, en service psychothérapique de crise, qui accueille -comme son nom l’indique-, les patients qui ont vécu une période de détresse. Elle considère que ceux-ci sont renvoyés chez eux de plus en plus prématurément :

« On ne prend plus le temps de soigner. Quand on a un départ de patient, on fait parfois un pari, tant c’est précoce. Il arrive qu’on le revoit deux semaines après dans un état encore plus catastrophique. C’est grave. »

Céline Pivetta poursuit :

« Ça nous rend malade de penser à la détresse des patients qu’on ne peut pas prendre en charge, livrés à eux mêmes. »

« Ça ne dérange pas trop de mal payer les professions féminines »

Parallèlement, elle déclare comprendre que les métiers du soin n’ont plus grand-chose d’enviable :

« Notre convention collective fait démarrer les salaires à 350 euros en dessous du SMIC, ceux-ci n’ont pas été revalorisés depuis 2012, il n’y a pas eu de hausse des primes pour les heures travaillées les nuits week-end depuis 2010… »

De gauche à droite : Sandra Werck, Céline Rouane et Céline Pivetta, infirmières à l'hôpital Saint Jean de Dieu à Lyon ©LS/Rue89Lyon
De gauche à droite : Sandra Werck, Céline Rouane et Céline Pivetta, infirmières à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu à Lyon ©LS/Rue89Lyon

Elle en profite pour tacler :

« Vu que c’est une profession féminine, ça ne dérange pas trop. »

Céline Pivetta insiste, il est urgent d’organiser des états généraux de la psychiatrie afin de favoriser le recrutement et parvenir à faire rester les soignantes expérimentées. Un constat partagé par Sandra Werck, infirmière syndiquée à SUD Santé et officiant en pédopsychiatrie dans les CMP de Vénissieux :

« La pression est de plus en plus importante, c’est insoutenable. On force pour ne pas laisser entrer de patients, et après on force dans l’autre sens pour les faire sortir le plus vite possible. »

Elle considère que la psychiatrie est toujours l’un des parents pauvres de la médecine :

« On ne se poserait pas la question de soigner un enfant qui a du diabète. Pour un enfant qui a des soucis psy, on se la pose. »

Elle poursuit :

« On met tout le mal-être des jeunes sur le dos du Covid. Peut-être qu’il n’y a pas que ça. Peut-être que comme on déserte la psychiatrie publique, on n’a pas pu voir qu’ils avaient des soucis dès l’enfance. »

Pour conclure, elle souligne la baisse des lits et la hausse démographique dans la métropole :

« Je ne parle même pas des médecins. Il y a au moins trois services sans médecins à Saint-Jean-de-Dieu. On envoie des intérimaires parfois, mais ce n’est pas ça qui constitue une équipe solide. »

La direction de l’HP Saint-Jean-de-Dieu : « Nous avons conscience du fait que les soignants vivent une situation difficile »

Contactée par Rue89Lyon, la direction de de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu nous a répondu par mail. Elle a déploré le manque de personnels soignants :

« Nous avons conscience du fait que les soignants vivent une situation difficile compte tenu de l’absence de soignants et de médecins. Nous sommes un établissement privé solidaire : nous avons les mêmes obligations que les établissements publics comme Le Vinatier mais pas les mêmes financements, nous n’avons pas bénéficié des revalorisations du Ségur de la santé. Par exemple, nos soignants ne peuvent pas toucher de 13e mois. Nous attendons les décisions du gouvernement pour aller en ce sens.

La direction de l’HP Saint-Jean-de-Dieu ajoute :

« On a déjà fermé des unités mais c’est vraiment nouveau de stopper une unité d’hospitalisation complète. Le niveau d’emploi est trop bas ».

Elle se demande « comment remédier à ce problème » :

« Nous avons organisé une journée porte ouverte il y a une semaine, plus de 70 personnes sont venus. Nous avons aussi eu l’idée de mettre en place des logements de transition pendant quelques mois pour les personnels soignants qui voudraient travailler chez nous. De la même façon, nous avons aussi pensé à des bourses d’études. »

Un rassemblement soignant a été organisé devant l'hôpital psychiatrique Saint Jean de Dieu, à Lyon. Les équipes y ont dénoncé la fermeture de deux services ainsi que la dégradation de leurs conditions de travail.
Rassemblement devant l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu, à Lyon ce jeudi 9 juin 2022 pour dénoncer la fermeture estivale de deux services ainsi que la dégradation des conditions de travail. ©LS/Rue89Lyon
Article actualisé le 10/06/2022 à 10h20
L'AUTEUR
Laure Solé

En BREF

Radio Cargo, du gros son envoyé depuis un vélo à Villeurbanne

par Rue89Lyon. Aucun commentaire pour l'instant.

À Lyon, un solo théâtre ou Hamlet dans sa cuisine

par Rue89Lyon. Aucun commentaire pour l'instant.

L’été en cinémascope à Lyon avec l’Institut Lumière 

par Rue89Lyon. Aucun commentaire pour l'instant.
×