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Dans l’Est lyonnais, le calvaire des prostituées
Société 

Dans l’Est lyonnais, le calvaire des prostituées

par Pierre Lemerle.
Publié le 27 avril 2021.
Imprimé le 22 octobre 2021 à 01:20
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Le 5 avril, une jeune femme est décédée dans le feu d’une camionnette de prostituée à Meyzieu, dans l’Est lyonnais. Ce drame est arrivé alors que les agressions contre prostituées se sont multipliées ces derniers mois. Plusieurs associations soulignent le poids de la législation française et des arrêtés municipaux anti-camionnettes pour expliquer leur isolement et leur fragilité. Rue89Lyon est allé à leur rencontre. Reportage.  

C’est devenu un triste lieu de recueillement. Sur une petite route aux abords de Meyzieu, des fleurs ont été déposées sur les restes calcinés d’une camionnette de prostituée.

Le 5 avril, la camionnette a pris feu. À l’intérieur, le corps d’une jeune femme a été retrouvé par la gendarmerie.

Un feu qui n’était pas le premier. Mi-janvier, une camionnette s’était déjà enflammée, rapporte l’association d’aide aux personnes prostituées de Lyon, Cabiria. En janvier, la prostituée qui y vivait s’en était sortie in-extremis en sortant par la porte du véhicule toujours en état de fonctionner. Si le feu était parti de l’autre côté, elle serait probablement restée coincée contre une porte bloquée.

Le 5 avril, la jeune femme de 27 ans dormant dans la camionnette n’a pas pu quitter le véhicule. Connue de Cabiria, elle avait arrêté un temps le travail du sexe. Selon l’association, elle était seulement revenue une semaine. Un appel aux dons a été lancé pour aider sa famille et ses deux filles pour rapatrier son corps en Guinée-Équatoriale.

Côté parquet de Lyon, on indique qu’il est trop tôt encore pour affirmer le drame est d’origine criminelle.

Des fleurs ont été déposées sur les lieux du drame de Meyzieu.
Des fleurs ont été déposées en hommage à la jeune femme retrouvée morte, le 5 avril, dans l’incendie d’une camionnette de prostituée – Crédit Pierre LEMERLE/Rue89Lyon.

À quelques centaines de mètres des restes calcinés de la camionnette, Anita (nom d’emprunt) a le visage déconfit. Cette jeune prostituée ne connaissait pas la victime, de passage dans le secteur.

Avant de quitter les lieux vers 20h, Anita avait juste donné deux coups de klaxons en guise d’au revoir avant de prendre la route. Au retour, le choc a été rude. Après le drame, elle a été prise en charge quelques nuits par Cabiria. Puis, elle est revenue travailler, avec la peur d’une potentielle agression. 

Pour elle, l’aspect criminel ne fait pas de doute, tant les agressions sont monnaie courante dans le secteur.

« On ne sait pas quand on va trouver les coupables », craint-elle.

Une des prostituées de l’Est lyonnais : « l’un d’eux m’a mis un ciseau contre le cou. J’ai cru que c’était un couteau… » 

Sa peur ? Recevoir la visite d’un de ces criminels. Il faut dire que ce drame n’est pas le premier connu par les prostituées sur les routes de l’Est lyonnais.

Anita elle-même s’est déjà fait agresser en plein milieu de la journée il y a un mois. À 15h, des hommes sont arrivés et se sont garés devant la camionnette, pour empêcher la jeune femme de fuir. Avec un marteau, ils ont cassé une vitre et l’ont menacé pour la voler.

« Ils m’ont pris 80 euros. Ils voulaient que je donne encore, mais je n’avais plus rien », s’énerve-t-elle. 

Ce mardi d’avril, elles sont une quinzaine à travailler sur les communes autour de l’aéroport Saint-Exupéry. Venant pour la plupart de Guinée-Équatoriale, elles exercent souvent dans l’Est lyonnais depuis plusieurs années, alternant avec des passages en Espagne. Seule, ou à deux, elles attendent les clients dans des fourgons garés dans des petits chemins, en bord de route.

« Je me suis fait agresser trois fois en un mois, raconte Teresa, une prostituée près de Pusignan. Ça fait depuis 2013 que je travaille dans l’Est lyonnais et c’est la première fois que je vois ça [en évoquant le 5 avril, ndlr] ! »

Lors de notre rencontre, elle revient tout juste de l’hôpital Saint-Joseph à Lyon où elle s’est rendue pour un examen. Elle montre son attelle au genou. La première fois, ses agresseurs sont entrés et l’ont frappé pour prendre l’argent. « Quand ils ont compris que la porte de la camionnette ne marchait pas, ils sont revenus », lâche-t-elle. Lors d’une altercation, elle s’est fait mal à la jambe en tentant de fuir. Entourée par ses agresseurs, elle a été battue et menacée.

« L’un d’eux m’a mis un ciseau contre le cou, mais je ne le voyais pas. J’ai cru que c’était un couteau… » 

La troisième fois, cette prostituée, originaire de Guinée-Équatoriale, est parvenue à mettre en fuite ses agresseurs. 

Depuis un mois et demi, elle vit dans sa camionnette avec une amie pour éviter ce genre de visites.  

Teresa a porté plainte à la gendarmerie de Saint-Laurent-de-Mure. Elle fait parti des rares dans ce cas. 

« Nous sommes ici parce que nous sommes des mamans avec des enfants »

Dans un chemin adjacent, une prostituée nous montre des traces de balles sur son véhicule. Il y a un an, une voiture est venue et des hommes ont tiré sur le camion. Comme beaucoup de ses collègues, elle n’a jamais porté plainte. 

« Je ne veux pas qu’on utilise mon nom, nous dit-elle. Je veux continuer à gagner de l’argent pour pouvoir m’en aller. J’ai trop peur que les gendarmes viennent et me forcent à partir. » 

Une méfiance vis-à-vis des autorités qui persiste, malgré un besoin évident de protection. 

Un peu plus loin, une collègue explique cette défiance vis-à-vis des forces de l’ordre. Dans son véhicule, Agnès (nom d’emprunt) a du mal à contenir son émotion à ce propos. Il y a un mois, des gendarmes sont venus la voir alors qu’elle recevait un ami. Dans le cadre de la loi du 13 avril 2016 qui pénalise les clients de prostituées (lire plus loin), ce dernier aurait pu être verbalisé. En colère, elle ne pardonne pas cette intrusion. « J’en ai marre », nous dit-elle. « Les clients ont peur de venir à cause de ça, s’agacent-elle. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? »

Rapidement, elle explose : 

« Ce que fait le gouvernement français est incompréhensible. Il y a un tabou sur notre métier. Dans les autres pays, c’est légal, ou illégal. Mais ici en France, rien n’est clair ! Ils préfèrent que nous nous fassions tuer plutôt que de nous accepter. Tout le monde n’est pas maquerau ! »

Elle rappelle être venue en France parce que « son pays est dans une situation de dictature ». Sa voix monte et descend, à l’image de ses sentiments, oscillant entre colère et abattement.

« Nous sommes ici parce que nous sommes des mamans avec des enfants. On a aussi des loyers à payer, c’est pour ça que nous sommes là ! »

Elle aussi a reçu la visite d’agresseurs il y a deux mois. Trois personnes sont arrivées devant son camion « grâce à Dieu, on était deux dans la camionnette », se remémore-t-elle. 

Une camionnette de prostituées dans l'Est lyonnais
Une camionnette de prostituées dans l’Est lyonnais – Crédit Pierre LEMERLE

« Même la journée, on a peur, abonde Andréa, qui quitte la zone le soir. Nous sommes ici pour nos enfants, rien d’autre. » 

Basée à Pusignan, à quelques kilomètres, cette dernière travaille aux alentours depuis un an et trois mois. Parmi les prostituées de l’Est lyonnais que nous avons rencontrées, elle est la seule à ne pas témoigner d’une agression. Avec une collègue, elles se tiennent au courant des mouvements dans le secteur.

Dans l’Est lyonnais et ailleurs, une forte augmentation des agressions contre les prostituées

Une augmentation des agressions à l’échelle nationale

Selon une étude de Hélène Le Bail et Calogero Giametta parue en 2018, la loi du 13 avril 2016 a été très mal reçue par les travailleuses du sexe. Sur 583 personnes interrogées, 42% se disent plus exposées aux violences et 78% sont confrontées à une baisse de leur revenu. Selon Antoine Baudry de Cabiria, ces agressions ont aussi augmenté en intensité. Depuis la mise en place de la loi en 2016, le nombre de violences envers les prostituées est allé croissant en nombre et intensité. Selon les relevés de Cabiria, une cinquantaine d’agressions étaient recensées chaque année sur leur domaine d’intervention. Aujourd’hui, il est question d’une centaine. 

L’association Cabiria a noté une « explosion des violences » contre les prostituées. 

Rien que sur le secteur de l’aéroport Saint-Exupéry, Cabiria a été informé de onze agressions depuis le début de l’année 2021, dont neuf en un mois et demi. Une estimation « a minima » pour Antoine Baudry, animateur de prévention chez Cabiria, les travailleuses du sexe ne témoignant pas nécessairement de ces agressions. Il note dans ce chiffre des feux de camionnette, un viol et des braquages.

« Habituellement, on nous rapporte en tout une centaine d’agressions par an sur tout notre secteur [métropole de Lyon et sa périphérie], détaille-t-il. En un mois et demi, nous avons eu presque un dixième des faits que l’on nous rapporte chaque année rien que pour la zone autour de Saint-Exupéry. »

Une recrudescence qui touche aussi les autres zones géographiques. Deux incendies de camionnettes ont eu lieu depuis janvier côté Miribel, dans l’Ain (Les échets). Non loin de Dardilly, une autre a été cambriolée en février. Le même mois, des tentatives d’extorsions ont eu lieu à Lyon. Bref, la situation ne fait que s’aggraver dans un contexte déjà dramatique pour les travailleuses du sexe lié aux confinements et couvre-feux successifs (lire par ailleurs).

Selon les structures de Lyon qui soutiennent les prostituées : un isolement lié au cadre législatif

Les origines de cette insécurité sont dénoncées depuis de nombreuses années par les structures qui interviennent en soutien aux personnes prostituées. 

Depuis une quinzaine d’années, Jérôme Benozillo a pu constater l’augmentation de leur isolement. Le « Capotier » va à leur rencontre chaque semaine pour leur vendre des préservatifs, mais aussi des tapis de sols, des produits d’hygiène, etc. Quand il a débuté, il y avait près de 240 fourgons à Perrache. Aujourd’hui, il en compte autour de 80 à Gerland.

Jérôme Benozillo, le capotier
Le « Capotier » Jérôme Benozillo lors d’une de ses tournées auprès des prostituées dans l’Est lyonnais. ©PL/Rue89Lyon.

Que prévoit la loi d’avril 2016 sur la pénalisation des clients de prostituées ?

La loi du 13 avril 2016 prévoit une amende pour le client de prostituées pouvant aller jusqu’à 1500 euros et 3750 euros en cas de récidive. Le texte comporte également un volet social avec la création de « commissions départementales de lutte contre la prostitution, le proxénétisme et la traite des êtres humaines. » Cette commission est censée discuter des dossiers candidats au « parcours de sortie de prostitution ».

Ce « parcours » permet notamment une aide de 330 euros par mois pour une personne sans enfant à charge et un titre de séjour de six mois pour les personnes étrangères en situation irrégulière. Souvent jugé insuffisant, ce « parcours » nécessite des documents difficiles d’accès. « Il est demandé des actes de naissances authentifiés. Or, pour obtenir ce type de document, certaines de ces femmes doivent reprendre contact avec le pays et leur ancien réseau au risque de retomber dans un système d’exploitation », précise June Charlot, membre de l’association d’aide aux travailleuses du sexe Grisélidis à Toulouse.

Pour fuir une législation nationale et une réglementation municipale répressives, il les a vu aller de plus en plus loin.

« Beaucoup sont parties dans l’Ain, constate-t-il. Certains vont même jusqu’à Nantua ou dans le Cerdon (Ain). Ça commence à faire loin… »

Pour le Syndicat des travailleurs et travailleuses du sexe (Strass), et plusieurs associations d’aides aux travailleuses du sexe comme Cabiria, ce mal prend ses racines dans une législation réprimant leur travail. 

Mardi 13 avril, ils et elles étaient une centaine à se rassembler pour toujours dire leur opposition à la « loi de pénalisation du client » (lire encadré) à la suite d’un appel lancé par plusieurs associations. Pour ces structures, cette loi n’a fait que renforcer l’isolement, la précarité et, corollaire de cette situation, les violences à leur encontre. 

Moins nombreux, les clients peuvent prendre plus facilement l’ascendant sur les travailleuses du sexe. Cela peut se traduire par des négociations sur les prix, mais aussi par la demande de rapports non protégés, selon l’association Cabiria. Sans autres sources de revenus, certaines sont obligées de se plier à ces demandes, au détriment de leur santé.

« J’ai recommencé à travailler. Pas le choix, je n’avais plus rien », nous avait notamment dit l’une d’entre elles, lors du premier confinement.

Dans ce contexte, le rapport de force est clairement à l’avantage du client.

Une manifestation a eu lieu contre la loi du 13 avril 2016.
Une manifestation a eu lieu contre la loi du 13 avril 2016, devant l’hôtel de ville de Lyon. Crédit Pierre LEMERLE

Le long combat contre la loi de pénalisation des clients de prostituées

Covid et Couvre-feu : La situation toujours intenable des prostituées

Outre les violences, les conséquences de la crise sanitaire restent intenables pour les travailleuses du sexe (TDS). « Il y a eu un léger mieux du côté des escorts avec l’été, note Cybèle l’Espérance, secrétaire nationale du Strass. Depuis octobre, la situation s’est de nouveau détériorée. » « Avec le couvre-feu, les TDS ne peuvent plus travailler après 19 h, complète Antoine Baudry, de Cabiria. Dans ce contexte, difficile d’avoir des clients. » En 2020, l’association est venue en aide à 700 personnes, contre 550 habituellement. Malgré le confinement, elle a rencontré autour de 1100 personnes (contre 1300 habituellement). 

Pour lutter contre cette situation, les associations remontent au créneau. Le 13 avril, un recours déposé devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a été jugé recevable par celle-ci.

« C’est déjà une victoire en soi, car 80 % des recours sont rejetés », rappelle Antoine Baudry, animateur prévention chez Cabiria. 

Les associations militent aussi pour faire partie de la réflexion interministérielle qui va commencer sur cette loi. Un travail qui ne devrait cependant pas débuter avant 2022, selon l’animateur de prévention. 

A Lyon, 1280 verbalisations de prostituées pour stationnement en 2020

Dans la région lyonnaise, ce cadre législatif répressif national est venu compléter une politique municipal anti-prostituées déjà parmi les plus répressives de France. La mise en place d’arrêtés anti-camionnettes sur les secteurs de Perrache, puis de Gerland, a progressivement éloigné les travailleuses du centre de Lyon, notamment autour de l’aéroport Saint-Exupéry. 

En attente d’une aide de 500 000 euros

Pour luter contre cette précarité, une enveloppe du ministère des Solidarités et de la Santé de 500 000 euros a été débloquée. Sur cette somme, un tiers a été distribué à l’Amicale du nid, un tiers au Mouvement du nid, et un dernier tiers à Médecin du monde. Cette association sera en charge de redistribuer cette aide à la quinzaine d’associations communautaires travaillant avec elle, dont Cabiria. En attendant, les associations et le Strass s’organisent via des cagnottes. Fin avril, l’aide, devant être distribuée sous forme de chèques alimentaires ou tickets pour des produits d’hygiènes, n’était toujours pas arrivée.

En 2020, 1280 procès-verbaux ont été dressés contre des prostituées pour stationnement illégal sur la voie publique à Lyon, contre seulement 31 verbalisations pour des clients, selon les associations organisatrices de la manifestation du 13 avril. Une nouvelle confirmation que Lyon applique plus la réglementation municipale que nationale. C’est toutefois un chiffre en diminution par rapport à 2019 (1700 PV) mais il reste important dans une année marquée par les confinements successifs. 

Des premiers échanges ont eu lieu avec la majorité écologiste concernant ces arrêtés municipaux. Connue pour être plutôt « anti-arrêtés municipaux », la nouvelle équipe remettra-t-elle en cause ces arrêtés ? En décembre, Cabiria se réjouissait de l’« ouverture » de cette dernière aux problématiques des travailleuses du sexe. Côté Ville de Lyon, on confirme que le « travail continue » sur ce sujet, sans pouvoir en dire plus pour l’instant. Pour l’heure, les élus ont rencontré les associations Cabiria et l’Amicale du nid.

En attendant, les personnes prostituées de l’Est lyonnais se serrent les coudes. En contact par visio ou par téléphone ou bien en vivant à deux dans une camionnette.

« Depuis que nous sommes deux, ils ne viennent plus », constate l’une d’entre elles, agressée il y a un mois et demi.

Une entraide qui en a déjà sauvé plusieurs de situations potentiellement dramatiques.

Les dernières traces de l'incendie d'une camionnette, à Meyzieu.
Les dernières traces de l’incendie d’une camionnette, à Meyzieu. Crédit Pierre LEMERLE
Article actualisé le 28/04/2021 à 11h29
L'AUTEUR
Pierre Lemerle

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