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[Podcast] « Déplacés et traversées », l’anthropocène au temps des déplacements
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[Podcast] « Déplacés et traversées », l’anthropocène au temps des déplacements

actualisé le 19/11/2020 à 11h23

L’Ecole urbaine de Lyon propose une série de conférences intitulées « Les Mercredis de l’anthropocène ». Rue89Lyon en est partenaire et publie les tribunes des invité·es et intervenant·es qui poursuivent les échanges à distance. Ce mercredi 18 novembre il sera question de déplacement, empêché ou imposé, volontaire ou suscité, individuel ou en groupe, et de ses conséquences sur l’individu.

L’événement est co-organisé avec le Musée d’Art Contemporain de Lyon et le Musée des Beaux Arts de Lyon en résonance avec l’exposition « Comme un parfum d’aventure ». Deux invités seront au micro : Xavier Bernier, professeur en géographie à Paris Sorbonne, directeur du Laboratoire Médiations – Sciences des lieux, sciences des liens. Ainsi que Florent Meng, vidéaste et photographe. C’est Valérie Disdier de l’École urbaine de Lyon qui animera les discussions.

>> Podcast à retrouver et écouter au bas de la tribune

En guise de mise en bouche, un extrait du texte de Françoise Lonardoni à propos du travail de Florent Meng : « Cross Border blues ». Françoise Lonardoni est responsable service culturel du Musée d’art contemporain de Lyon.

« Signe de nos temps troublés, les artistes sont de plus en plus nombreux à produire un art travaillé par le fait social. S’ils pratiquent volontiers l’immersion sur le terrain, à la manière des documentaristes, ils s’en distinguent par le recours à une multitude de langages et de références : photo, cinéma, inclusions numériques, performance, SF, littérature, archives s’entrecroisent et multiplient les points de vue.

De la photo de terrain au studio

C’est ainsi que travaille Florent Meng, passant de la photo de terrain au studio, réemployant des images dans un esprit Pictures Generation, ou pratiquant une forme cinématographique qu’il qualifie de « science-fiction documentaire » – appellation qui souligne bien la mixité, même dans l’écriture vidéo, de ses registres d’écriture, le réel se confrontant à la fiction, et le display au documentaire.

Sa préoccupation principale porte sur la question des territoires frontaliers ou divisés. Lors de ses séjours au Liban, en Cisjordanie, à la frontière Etats-Unis-Mexique, ou même dans le territoire entre Genève et Annemasse, c’est clairement la question identitaire, consécutive à ces morcellements, qu’il met en scène.

Comment un territoire agit-il sur les comportements ?

Depuis 2015, il se rend deux fois par an sur le vaste territoire qui court de la Californie à l’Arizona, jouxtant le désert de Sonora. Centré sur la question des migrations illégales qui marquent douloureusement ce territoire, il a noué des liens avec des habitants qui lui permettent d’approcher au plus près la réalité de la migration.

La grande série d’images AZ/SN fait suite au film Dune of deletes qu’il tourne sur place en 2015. Déclinée en plusieurs chapitres, elle réunit avec acuité géographie, histoire et politique. Elle s’appuie sur une dialectique qui résume sa recherche : « comment un territoire agit-il sur les comportements des communautés, et comment, en retour, les attitudes et les coutumes peuvent-elles forger l’identité d’un territoire et d’un peuple ? ».

Tout l’écosystème frontalier repose sur des apories

Plusieurs chapitres structurent AZ/SN, apportant à chaque fois de nouvelles facettes. Trails of Sasabe par exemple, naît d’une pérégrination de l’artiste des deux côtés de la frontière sur 1500 km. Village frontalier ultime avant la frontière mexicaine, Sasabe, situé au nord de la vallée d’Altar, a vu son économie se développer grâce au passage des migrants. Précision sinistre lorsqu’on la rapproche des morts quotidiennement constatées de l’autre côté de la frontière à la suite de passages illégaux. Mais tout l’écosystème frontalier repose sur des apories : les accords NAFTA de libre-échange (1994) ont eu pour conséquence l’expulsion de milliers de petits paysans mexicains qui, ne pouvant plus subsister, ont massivement immigré aux USA. En réponse, l’état américain a pris des mesures visant à criminaliser l’immigration illégale.

Florent Meng , AZ/SN III, The Crossers, Rescue Beacons, Buenos Aires National Wildlife Refuge Sector, near Arivaca, AZ, February 2018.

Florent Meng , AZ/SN III, The Crossers, Rescue Beacons, Buenos Aires National Wildlife Refuge Sector, near Arivaca, AZ, February 2018.

Dans un autre chapitre, Florent Meng montre un champ de culture maraîchère à perte de vue, qui rappelle que l’économie américaine a besoin d’une main d’œuvre journalière bon marché, qu’elle va chercher au Mexique dans des convois quotidiens.

Les photos de cette série font alterner les vues d’objets utilisés par les migrants – indiquant en filigrane le corps camouflé, menacé – et les paysages, dans une vision parabolique qui couvre des références à l’histoire aussi bien que l’implacable système de contrôle et l’hostilité de l’environnement.

L’artiste montre la résistance

Dans le chapitre AZ/SN III, The crossers, Florent Meng porte le regard sur l’action de terrain, à laquelle il participe à l’occasion. Face aux images du contrôle électronique de la frontière, froidement efficace, disproportionné, l’artiste montre la résistance qui s’est développée ici, conduite par des habitants côté américain avec plusieurs ONG. S’approchant du registre documentaire, il photographie des livrets d’information à l’usage des migrants, des locaux de permanence, montre des activistes qui informent les migrants sur leurs droits ou déposent des bidons d’eau dans le désert.

La mort est au cœur de cette série, invisible et omniprésente. Elle oppose un défi à la volonté de représenter, et les migrants contraints de se cacher ne seront pas photographiés. Florent Meng use une fois encore de moyens simples, multipliant subtilement les usages de l’image : ces photographies des cartes-itinéraires faites à leur intention, où les terribles « death maps » qui géolocalisent les morts, sont prises comme des appropriations du document plus que du documentaire.

Saisir les rapports de pouvoir qui conditionnent les événements

D’innombrables petits objets perdus dans le désert sont soigneusement collectés par une humanitaire. Des sépultures de formes diverses érigées par les habitants nous apprennent le destin ultime de ces disparus : non identifiés, leurs corps sont enterrés sous des noms génériques (Jane Doe ou John Doe), réintégrant ces anonymes dans une dignité.

Si Florent Meng se situe comme un acteur plutôt que comme un spectateur extérieur, c’est pour saisir les rapports de pouvoir qui conditionnent les événements. Les multiples réseaux de sens de ses images et de ses films renvoient toute l’épaisseur de l’histoire et de la géopolitique. Depuis l’époque où les terres indiennes furent divisées par la frontière, jusqu’à l’actualité la plus récente, les frontières ne se contentent pas d’affecter la circulation, elles ôtent la vie chaque jour. »

Titre et intertitres par Rue89Lyon. La version intégrale de cet article a été publiée en septembre 2020 par le réseau Documents d’artistes sous le titre : Au-delà des armistices platoniques.

« Déplacés et traversées », Un Mercredi de l’Anthropocène co-organisé avec macLYON / MBA en résonance avec l’exposition « Comme un parfum d’aventure ».

Avec :
– Xavier Bernier, Professeur en géographie à Paris Sorbonne, directeur du Laboratoire Médiations – Sciences des lieux, sciences des liens. Il étudie les sociétés au prisme de leurs mobilités et de leurs différentes façons de traverser l’espace.
– Florent Meng, vidéaste et photographe. Il s’intéresse aux populations en interrogant comment les territoires agissent sur les comportements des communautés, et comment en retour, les attitudes et les coutumes peuvent forger l’identité d’un territoire et d’un peuple.

Animation : Valérie Disdier, École urbaine de Lyon

> Podcast à retrouver sur le site de podcasts de l’école urbaine de Lyon, mercredi prochain, de 18:30 à 19:45.

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