L’incontinence urinaire d’effort, sur le banc de touche
Société 

L’incontinence urinaire d’effort, sur le banc de touche

actualisé le 21/09/2020 à 13h28

Jusqu’à 70 % des athlètes féminines en souffrent mais très peu osent en parler : l’incontinence urinaire d’effort, provoquée par la pratique sportive intensive, reste taboue, comme en témoigne un récent article de L’Équipe. Aux institutions, désormais, d’entrer en jeu.

Rue89Lyon propose des extraits d’un article publié dans le numéro 7 du magazine FLUSH.


FLUSH est le premier magazine (trimestriel) qui observe la société par le prisme des toilettes : c’est l’actualité (dé)culottée. « Parce qu’il nous est apparu qu’un sujet aussi trivial que les toilettes en dit long sur le monde qui nous entoure », explique sa fondatrice, Aude Lalo.
Le septième numéro est paru fin juin.

Rue89Lyon

L’IUE – incontinence urinaire d’effort – résulte d’une faiblesse des muscles du périnée couplée à la forte pression intra-abdominale exercée par certains sports. L’IUE est la plus fréquente dans les sports où les impacts sont les plus forts, comme la gymnastique, le judo ou l’athlétisme.

En première ligne : le trampoline, discipline dans laquelle huit sportives sur dix seraient touchées, et ce dès l’âge de 15 ans. Un trouble d’autant plus répandu que les entraînements ne tiennent pas toujours compte de la sensibilité particulière du plancher pelvien féminin.

Pourtant, malgré un taux de prévalence très élevé chez les sportives de haut niveau (20% à 70% selon les disciplines, d’après l’article paru dans L’Équipe), cette pathologie reste taboue.

En rédigeant son article paru en mars dernier, Thomas Héteau a pu prendre toute la mesure du problème : face aux coéquipières, aux coaches, au staff technique et médical, les sportives ne prennent pas la parole.

Leurs performances peuvent en pâtir. Plus grave, certaines sportives souffrant d’IUE tentent d’empêcher
sa survenue en renonçant purement et simplement à boire pendant les entraînements. Il s’agit donc d’un véritable problème de santé publique, auquel tous les maillons de la chaîne sportive, et pas uniquement le corps médical, doivent être sensibilisés.

Précisons que les athlètes de haut niveau ne sont cependant pas les seules concernées : 15 % des femmes qui font du sport en loisir (du jogging occasionnel à une pratique plus régulière en club), souffrent également d’IUE (toujours selon l’article paru dans l’Équipe). Un chiffre considérable à l’échelle de la France.

À la suite de l’article de Thomas Héteau, et au vu du nombre d’athlètes concernées, on aurait pu s’attendre à ce que les institutions qui structurent la pratique sportive en France s’emparent publiquement du problème.
Pourtant, obtenir des réponses concrètes de leur part ressemble à une course de relais dans laquelle on ne sait pas toujours qui doit reprendre le témoin.

Ping pong entre institutions sportives

Aucune prise de position au ministère des Sports, qui explique : « ne pas intervenir sur des question d’ordre médical » et renvoie à l’Agence nationale du Sport.
(…) Ici non plus, on ne traite pas le sujet, parce que c’est une question médicale.

Sur leur conseil, on se tourne alors vers le Comité national olympique et sportif français (CNOSF) et
l’Insep. Institution après institution, c’est à l’Insep que chacune renvoie, Comité olympique inclus, pour toute question relative à l’IUE.

L’Insep – Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance – est un établissement public sous
tutelle du ministère des Sports. Il accompagne à l’année 800 athlètes, toutes disciplines confondues, dont certains sont encore très jeunes : un tiers des internes sont des élèves de la 3e à la terminale.

À quand des règles du jeu communes ?

À l’Insep, la gynécologue Carole Maître assure régulièrement des sessions de prévention auprès des sportives. Elle y fait passer un fascicule d’information conçu en interne avec deux kinésithérapeutes,
qui propose exercices de renforcement du périnée et séances d’abdominaux adaptées. Toutes les femmes sont concernées, rappelle la brochure. Les athlètes de haut niveau plus encore : outre les fortes poussées intra-abdominales propres à certains sports, une pratique intensive et les entraînements de plus de 90 minutes fatiguent énormément le périnée.

« Les fuites sont ainsi plus fréquentes en deuxième partie d’entraînement ou en fine course », y lit-on.

Rassurant et pédagogique, le livret encourage une prise en charge précoce pour que les fuites urinaires ne s’accentuent pas avec le temps ou les grossesses. On y apprend d’ailleurs que l’âge, le tabagisme ou
encore le surpoids peuvent aussi favoriser l’IUE : de telles informations bénéficieraient également à toutes les femmes, encore trop peu sensibilisées, qui découvrent généralement les secrets de leur périnée seulement après la grossesse.

Dans le cadre d’une pratique professionnelle, Carole Maître soutient toutefois que communiquer auprès des athlètes « ne suffirait pas s’il n’y avait pas une formation auprès des coaches. »
(…) Il reste pourtant du chemin à parcourir car l’IUE n’est pas systématiquement intégrée au suivi des
sportives : si les aspects psychologiques ou nutritionnels font l’objet de bilans réglementaires dédiés, la question du périnée est pour le moment laissée au bon vouloir des fédérations.
(…) À l’Insep, elle constate que les sportives, désormais mieux informées, restent pourtant très discrètes.

« Si on leur pose la question, elles répondent qu’elles n’en souffrent pas. Mais si on demande : ‘Est-ce que vous prenez des précautions pour éviter l’IUE ?’, là, c’est oui. »

Si l’Insep a su réagir et adapter ses programmes pour y intégrer l’IUE, ce n’est cependant pas le seul organisme qui forme les athlètes et les professionnels du sport de haut niveau : quid des Centres de
Ressources, d’Expertise et de Performance Sportive (CREPS), des Écoles nationales ou encore du Centre National des Sports de la Défense (CNSD) ? Seul un programme national, concerté et homogène, permettrait à l’IUE de sortir du vestiaire pour de bon.

Mélia Marine Agbojan, médecin du sport à la Fédération Française d’Athlétisme (FFA), regrette
elle aussi que l’IUE reste taboue et considère également que les coaches ont un rôle majeur à jouer.
Depuis qu’elle est arrivée à la FFA en 2015, elle a contribué à mettre le sujet sur la table.

« On a un peu personnalisé le questionnaire du bilan médical annuel pour prendre en charge la gestion des règles, l’anémie et les fuites urinaires à l’effort », explique-t-elle.

Pour la première fois, en 2020, elle a animé à la FFA une discussion réservée aux jeunes femmes de
18 à 20 ans où il a été question de l’IUE. Bien qu’elle se réjouisse des actions menées de plus en plus régulièrement autour de cette pathologie, elle les juge encore trop disparates :

« Le ministère des Sports pourrait organiser des sensibilisations, le Comité national olympique et sportif français (CNOSF) aussi. Ce n’est pas encore obligatoire de l’aborder. À terme, ça va arriver. »

M. M. Agbojan est surtout inquiète pour les petites
structures qui ne sont pas encore mobilisées sur le
sujet.

(…) « J’espère qu’il ne faudra pas un scandale pour qu’on en parle », alerte-t-elle.

Le périnée, partenaire de choc

Le docteur Agbojan repère les femmes concernées pour les orienter vers des solutions : consulter un
médecin spécialisé et/ou revoir leurs entraînements.

Pour le renforcement musculaire des abdominaux, elle conseille notamment la méthode de Bernadette de Gasquet.

On ne présente plus cette médecin et professeure de yoga, spécialiste du périnée et de la question des
fuites urinaires, à laquelle elle a d’ailleurs consacré sa thèse. Le docteur de Gasquet rappelle souvent à
ses patientes que l’IUE n’est pas qu’une histoire de périnée.

« C’est une illusion de dire qu’en musclant le périnée, on va régler le problème », déclare-t-elle.

« il y a une question de qualité des tissus. À l’intérieur du vagin, sous la vessie, il n’y a pas de muscle. C’est un tissu lâche avec beaucoup de collagène. À ce niveau-là, on n’est pas tous égaux. Il y a des tissus plus durs et résistants que d’autres. Il y a des personnes qui ne connaîtront jamais l’incontinence et d’autres qui y sont plus enclines. »

La position et la qualité du sphincter sont déterminantes également, souligne-t-elle tout en rappelant quelques notions d’anatomie :

« La vessie est une poche. Et le goulot, c’est le sphincter. La physiologie veut que ce soit fermé tout le temps sauf quand on est ok pour que ça sorte. Chez l’adulte, on ressent un besoin, on va aux toilettes : ça s’ouvre. »

Pour les femmes, le sphincter est très court : les fuites peuvent donc survenir facilement tandis que les
hommes, qui ont également un périnée mais un sphincter bien plus long, y sont moins sujets.

Par ailleurs, si les sports à impacts favorisent l’IUE chez les sportives, c’est parce que, un peu comme après un accouchement, la vessie et le sphincter sont descendus en raison de poussées musculaires répétées vers le bas.

L’incontinence urinaire d’effort, toujours sur le banc de touche - Article de Flush © Justine Ravinet / Kiblind Agence

© Justine Ravinet / Kiblind Agence

L’incontinence urinaire d’effort : des solutions à portée de main

Bernadette de Gasquet le confirme : il serait indispensable d’inclure un bilan périnéal à la « Surveillance Médicale Réglementaire » (SMR), bilan médical obligatoire pour chaque sportif de haut niveau : cela permettrait de détecter si l’athlète est plus susceptible de subir des fuites urinaires.

Dans ce cas, un traitement de prévention et des conseils adéquats pourraient lui être fournis.

D’autant plus que, contrairement aux idées reçues, il ne suffit pas de s’entraîner à contracter le périnée pour pallier le problème. Cela peut fonctionner « sur des efforts brefs et pas répétitifs. Si je sens que je vais éternuer, je serre le périnée, je prépare mon sphincter à cette pression qui va arriver. Mais ça ne peut pas être sur tout un match de tennis ! »

Quant à l’autre solution pour tenter d’éviter les fuites – ne pas s’hydrater pendant l’entraînement – B. de Gasquet est catégorique : « Sachant qu’une vessie n’est jamais totalement vide », l’IUE peut survenir alors même qu’on vient d’aller aux toilettes. Inutile, donc, de prendre des risques en renonçant à boire.

La spécialiste regrette également que les accessoires créés pour soulager les femmes sujettes à l’incontinence soient si méconnus en France.

Elle prescrit régulièrement l’usage d’un pessaire en silicone, petit dispositif à introduire dans le vagin, qu’elle a découvert en 1998 en Suisse. S’il en existe de formes et de tailles différentes (anneaux, coupes, etc.), elle privilégie celui en forme de dé, à insérer et à retirer comme un tampon. Il permet de soutenir l’utérus et les organes pelviens afin de retenir les potentielles fuites. Il s’adresse autant aux athlètes professionnelles qu’à toutes les femmes qui, souvent suite à une grossesse, découvrent combien leur plancher pelvien peut être fragile.

« Ces dernières auraient d’ailleurs tout à gagner, elles aussi, à effectuer un bilan périnéal avant de se lancer dans un sport à impact », souligne Bernadette de Gasquet.(…)

> Cet article est un extrait d’un article signé Pauline Thurier publié dans le numéro 7 du magazine FLUSH. Illustration : Kiblind

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