Entretien avec David Dufresne : « On va regarder les violences policières sur grand écran »
Société 

Entretien avec David Dufresne : « On va regarder les violences policières sur grand écran »

actualisé le 19/09/2020 à 12h33

« Faire un film, c’est une façon de ne pas détourner le regard ». Des images insupportables de personnes mutilées ou gratuitement matraquées sont projetées sur grand écran. Voilà ce que propose « Un pays qui se tient sage », le film du journaliste David Dufresne. Mais pas que. Ces images de violences policières sont accompagnées de commentaires et d’analyses de « gilets jaunes », de mères, d’intellectuels ou encore de syndicalistes policiers.

Ci-après l’entretien que nous avons mené avec David Dufresne, en amont de sa venue à Lyon ce dimanche. Il présentera son film en avant-première, suivi d’un débat animé par Laurent Burlet de Rue89Lyon.

« Ceux qui osent observer la police sont tout de suite suspects, relégués au rang d’anti-républicains »

Rue89Lyon : Après avoir recueilli les cas de violences policières et en avoir fait écho sur Twitter et Mediapart, vous en faites un film. Qu’avez-vous recherché dans ce film qu’il n’y avait pas dans votre travail précédent de collecte ?

David Dufresne : « Allo Place Beauvau » a lancé une alerte et a permis de créer le débat. Mon roman « Dernière sommation » est ensuite mon point de vue des événements, en livrant ma vision du maintien de l’ordre. Sujet sur lequel j’avais beaucoup travaillé dans les années 90 et 2000.

Aujourd’hui, le film est là pour nourrir le débat. On doit absolument réfléchir à la place de la police dans la société. Donc ce film n’est pas une chronologie, ni l’histoire des « gilets jaunes ». Il y a évidemment les « gilets jaunes ». Par les châtiments corporels qu’ils ont subis, il a été révélé à la face du monde la brutalité policière en France. Même l’ONU, même le Parlement européen, même le Conseil de l’Europe, se sont inquiétés de ce qui se passait en France.

Le travail de ces vidéastes, de tous ces amateurs professionnels, a fait que toute cette violence policière est devenue visible. Mais le problème avec Twitter ou Facebook est qu’on scrolle, qu’on efface, qu’on passe à autre chose.

Faire un film, c’est une façon de ne pas détourner le regard. On va regarder cette violence sur grand écran. On ne peut pas s’échapper. Vous pouvez fermer les yeux mais vous ne pouvez pas scroller.

Il y a eu beaucoup de sujets sur les violences policières dans les médias. Dans quelle mesure votre film est-il nécessaire pour que la question de la place de la police dans la société soit au cœur du débat public ?

En effet, aujourd’hui, la grande avancée est que la question des violences policières est débattue. Elle est sur les plateaux télé, dans les matinales et dans les journaux.

Mais, grosso modo, elle est toujours abordée avec les mêmes arguments. Ceux qui osent observer la police et la critiquer sont tout de suite suspects, relégués au rang de haineux ou d’anti-républicains.

Parmi les gens qui critiquent la police, Il y a des abolitionnistes. Et il faut aussi les écouter. Mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi des gens qui veulent la limiter, la réformer. D’autres, y compris des révolutionnaires, veulent fraterniser avec elle.

On trouve en fait toute une palette de réactions par rapport à la police. Mais cette palette n’existe pas dans les médias dominants.

On assiste même depuis cet été à une grande reprise en main du vocabulaire par les syndicalistes policiers et par le ministère de l’Intérieur. Par exemple, Gérald Darmanin ramasse la phrase de Max Weber qui est centrale dans le film. La voici :

« L’Etat revendique pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime. »

Dans la bouche du ministre, cela devient « la police détient la violence légitime ». Pas du tout. La police ne détient pas « la violence légitime ». Elle en est locataire. C’est-à-dire : « vous pouvez l’utiliser mais dans certaines conditions ». Et tout le film vise à cela, réfléchir à la légitimité de l’emploi de la force.

David Dufresne : « On peut très bien être républicain et critiquer la police »

On tombe trop souvent dans la caricature sur les plateaux télé. Votre film fait le pari de la complexité.

C’est ça, l’idée. Aller dans la nuance et dans le débat d’idées et pas dans les répliques ou les formules. Aujourd’hui, il s’exerce même une forme de chantage sur le mode « vous critiquez la police, donc vous êtes contre la police, donc vous critiquez la République car la police est républicaine ».

A tous ces étages, il y a du mensonge.

On peut très bien être républicain et critiquer la police. Il y a même des gens qui considèrent que c’est être républicain que de critiquer la police. L’idée de ce film est d’offrir un moment de réflexion et de liberté.

En accumulant les images de mains arrachées, de yeux crevés voire de morts lors d’interventions des forces de l’ordre, on a nécessairement l’impression que ces violences policières font système. Quelle analyse faites-vous de la politique de maintien de l’ordre surtout depuis l’irruption du mouvement des « gilets jaunes » ?

Dans le maintien de l’ordre, il y a deux fondamentaux. La stricte nécessité de l’usage de la force et la proportionnalité. Le film va au-delà de ces points là car, justement, ces questions ont déjà été développées et documentées par des vidéos sourcées.

L’accumulation a, en effet, modifié la donne. Elle a fait sens. C’est d’ailleurs dit par Sebastian Roché [sociologue, ndlr] dans le film : cette violence n’est plus le fruit du hasard. Il y a un équipement et une doctrine du maintien de l’ordre. Là, on peut parler de système.

Par exemple, on utilise des armes de guerre comme le LBD [Lanceur de Balles de Défense, ndlr] ou les grenades GLI-F4 [Des grenades explosives, ndlr]. Il s’agit de matériel de guerre catalogué comme tel par le code de sécurité intérieure. Là, on est dans autre chose que du maintien de l’ordre. On est dans la répression. C’est ça qui est devenu éclatant.
Évidemment les gens qui militent depuis longtemps savent très bien que ce n’est pas nouveau. Cela ne démarre pas avec les « gilets jaunes ».

Dans les quartiers populaires, depuis trente ans, il y a une violence policière indéniable. Dans les mouvements sociaux également.

C’est pour ça qu’il y a une référence à Rémi Fraisse, à Sivens, dans le film. Cela s’est passé sous la gauche et il a été tué par une grenade offensive, véritable arme de guerre.

 « Quelle est la légitimité de la police à user de sa force au nom d’un État qui est de moins en moins légitime ? »

La question est plus philosophique : quelle est la légitimité de la police à user de sa force au nom d’un Etat qui est de moins en moins légitime ? C’est toute la question de la démocratie. C’est un film sur la démocratie.

C’est pour ça, sur la fin du film, on parle tant de démocratie. Monique Chemillier-Gendreau [professeur émérite de droit public, ndlr] nous explique que « la démocratie est un horizon » et que c’est pied à pied que l’on doit la défendre. Ce n’est pas simplement la mise en place d’institutions et de pouvoirs et de contre-pouvoirs.

Une des grandes préoccupations est qu’il n’y a pas de contre-pouvoir à la police, comme disait Michel Forst [rapporteur spécial des Nations Unies, ndlr]. Et là, la presse n’a pas forcément joué son rôle. Le contre-pouvoir et le contre-champ sont venus de médias indépendants, d’amateurs, des réseaux sociaux. Le film est dans cette lignée là.

Image extraite du film de David Dufresne "Un pays qui se tient sage" © Le Bureau - Jour 2 Fête

Le Journaliste Taha Bouhafs devant la vidéo projetée d’Alexandre Benalla place de la Contrescarpe à Paris le 1er mai 2018.
Image extraite du film de David Dufresne « Un pays qui se tient sage » © Le Bureau – Jour 2 Fête

Pour justifier ou minimiser ces bavures, les policiers, les magistrats comme certains politiques mettent en avant le contexte, la dimension émeutière voire insurrectionnelle de ces manifestations de « gilets jaunes ».

On entend souvent des policiers dire « ils veulent se faire un flic ». Et de considérer que les gens ne doivent pas être là, car les manifestations ne sont généralement pas déclarées. Sous-entendu, « s’ils vous arrivent quelque chose, il ne faudra pas venir vous plaindre ».

Dans le film, on essaie, à quelques endroits, de décrypter, de contextualiser. Par exemple quand Fabien Jobard [sociologue, ndlr] décortique les images de ce motard de la police qui sort son arme de service quelques seconde face à des « gilets jaunes » dans une rue perpendiculaire aux Champs Élysées en décembre 2018, il démontre la ritualisation des violences et des manifestations.

L’usage des mots est incroyable. On parle encore de « saccage » de l’Arc de Triomphe. On nous parle de République qui aurait vacillé, d’ultra-violence. Alors quels mots nous reste-t-il quand on parle du Bataclan ?

Quand on commence à sur-jouer, à sur-dramatiser, on n’est plus dans un débat serein, on n’est plus dans une démocratie. On est dans autre chose, dans du bourrage de crâne. C’est un vrai problème. Le film s’attache beaucoup au poids des mots. Car deux batailles se jouent, celle de l’image et celle des mots.

C’est pour cela que le film reprend la déclaration d’Emmanuel Macron qui est centrale :

« Ne parlez pas de violences policières ou de répression, c’est inacceptable dans un Etat de droit ».

Là, il nous dit que l’on ne peut même pas parler de ça. Heureusement que si ! On peut être d’accord ou pas avec ce que dit le film. La question est de discuter de ces mots là et pas de dire « je suis président de la République. Je choisis les armes et en plus je choisis les mots ».

Est-ce que vous contestez la violence des manifestants ?

Je ne conteste pas la violence. Il y a un engagement physique que l’on n’avait pas vu depuis longtemps de part et d’autre de la barricade. Il ne s’agit pas de nier cela. Mais Sebastian Roché [sociologue, ndlr] rappelle dans le film qu’il n’y a pas un fusil de chasse qui n’ait été sorti.

Quand on nous parle de République qui a vacillé, c’est faux. L’Arc de Triomphe est un lieu de mémoire, pas un lieu de pouvoir. Ce n’est pas le 6 février 1934.

Quand on regarde les reportages sur les chaînes d’info et même le service public, les éléments de langage du pouvoir ont été intériorisés par ces journalistes. C’est confondant ! Or on sait que celui qui a les mots, a le pouvoir. Le film est un contre-récit. Il y a d’autres manières d’envisager les choses et d’y réfléchir.

Image extraite du film de David Dufresne "Un pays qui se tient sage" © Le Bureau - Jour 2 Fête

Image extraite du film de David Dufresne « Un pays qui se tient sage » © Le Bureau – Jour 2 Fête

En juin dernier, vous avez publié « IGPN: plongée dans la fabrique de l’impunité » sur Mediapart, avec la journaliste Pascale Pascariello. Vous avez analysé 65 dossiers de l’IGPN. Votre travail a mis en évidence des techniques récurrentes permettant à la police des polices de blanchir les forces de l’ordre.

Mais ce sont les procureurs qui procèdent à des « classements sans suite » en suivant les conclusions de l’IGPN.

Comment, selon vous, sortir de cette impunité ?

Dans notre gros dossier, nous avons vu des techniques de fabrique de cette impunité. Elle est toutefois en train de craquer un peu. Devant la masse de plaintes et de vidéos, il faut bien lâcher un peu.

Mais, pour l’instant, ce qui a été lâché, ce sont des choses dérisoires : le policier qui fait un croche-pied, celui qui a lancé un pavé ou encore le policier qui a donné une paire de gifle.

Ce n’est pas de ça dont on parle. Ça, c’est l’euphémisation des violences policières. On parle en réalité de mutilés, de gens qui ont perdu un œil, une main ou la vie. Voilà de quoi on parle. C’est d’un autre niveau.

 « Un moment donné, le sentiment d’injustice est plus fort que tout et amène de la révolte »

La question des violences policières existe dans le code pénal : « violence par personne dépositaire de l’autorité publique ». Le code de procédure pénale prévoit des choses sur cette violence policière qu’on entend comme la violence faite par des policiers de manière illégitime ou illégale.

En France, ce sont les collègues qui enquêtent sur les violences policières. Certes, l’IGPN dit « ce n’est pas moi qui classe, ce sont les parquets ». C’est vrai, ce sont les procureurs qui classent. Mais sur la foi des documents apportés par l’IGPN. Donc le souci est là.

C’est pourquoi, tout un tas d’observateurs prennent pour exemple le Royaume-Uni ou la Scandinavie où les équivalents de l’IGPN travaillent sous l’égide du ministère de la Justice et non pas de l’Intérieur. Ce qui change complètement. Et ils sont composés de policiers, de chercheurs, d’associatifs et de magistrats. C’est beaucoup plus juste.

Je rappellerais que ce ne sont pas les images du tabassage de Rodney King qui ont déclenché les émeutes de Los Angeles en 1991. C’est quand les policiers blancs ont été acquittés. C’est une sorte de double peine.

L’Etat devrait avoir cela en tête : à un moment donné, le sentiment d’injustice est plus fort que tout et amène de la révolte et des émeutes. Être à ce point sourd et muet sur les violences policières, c’est une forme de provocation.

L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.

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