Guillaume Faburel : « Lyon a servi de porte-étendard à la métropolisation »
Société 

Guillaume Faburel : « Lyon a servi de porte-étendard à la métropolisation »

actualisé le 31/05/2019 à 11h27

[Entretien] Géographe, professeur à l’Université Lyon 2 (à l’Institut d’urbanisme de Lyon), enseignant à Sciences Po Lyon, et auteur du livre « Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre », Guillaume Faburel consacre une partie de ses recherches au phénomène de métropolisation.

A l’occasion de la publication d’un nouveau Plan Local d’Urbanisme et d’Habitat, de sa présence au forum des idées European Lab, mais aussi des prochaines séances de son cours public sur « La démocratie urbaine au temps du Capitalocène » pour l’Ecole urbaine de Lyon, nous avons souhaité l’interroger sur les mutations que connaissent les territoires métropolitains, tels que celui de Lyon.

Comme sur les alternatives sociales et politiques qu’il défend face à un modèle dominant qu’il juge excluant.

Rue89 Lyon : Vous décrivez la métropolisation comme entraînant une  “privatisation des espaces”. Ce phénomène est-il observable dans le cas de Lyon ?

Guillaume Faburel. Si ce phénomène n’est pas propre à Lyon, il s’y lit de manière tangible. Il y a différents moyens de privatiser et différents espaces à privatiser. Mais, partout dans le monde c’est d’abord l’espace public qui est ciblé : des terrasses qui empiètent, des commerces qui s’ouvrent, des horaires et des rythmes de vie calqués sur la consommation.

On l’observe également dans les nouveaux produits immobiliers qui ont tendance à privatiser des îlots intérieurs, avec des systèmes plus ou moins normés d’usages. Une visite à Confluence permet très largement de se faire une idée de ce phénomène.

À Lyon, le troisième ressort classique de la privatisation est aussi observable : la conversion d’anciens bâtiments, qui voient leur utilité présentée comme déclinante, et qui sont réaffectés à des usages bien plus mercantiles. L’Hôtel Dieu en est une icône, tout comme à ce jour le projet de reconversion de l’ancienne école des Beaux-Arts dans le 1er arrondissement pour des restaurants et logements de standing. Les populations plus aisées prennent alors le relais. On parle ainsi de gentrification.

Immeubles de bureaux et ancienne usine Tase rénovée dans le secteur de Carré de Soie à Vaulx-en-Velin. © BE/Rue89Lyon

Immeubles de bureaux et ancienne usine Tase rénovée dans le secteur de Carré de Soie à Vaulx-en-Velin. © BE/Rue89Lyon

 

« La métropole telle que je l’aborde est le lieu de re-subjectivations, de conformations donc de normalisations de nos vies »

L’Hôtel Dieu et le quartier de la Confluence sont les vitrines des mandats municipaux de Gérard Collomb… C’est lui qui a fait de Lyon la première agglomération française à obtenir le titre de collectivité territoriale à statut particulier.

Peut-on parler d’un modèle lyonnais ? Quels sont les processus communs à Lyon et au sein des métropoles françaises ou internationales ?

Pour la création des métropoles en tant qu’institution, dans le cadre de la réforme territoriale de 2015, c’est Lyon qui a servi de laboratoire d’expérimentation. C’est la première collectivité à obtenir les statuts et ainsi tous les galons. Donc, effectivement elle sert, depuis quelques années, d’aiguillon pour les autres grandes métropoles (Nantes, Bordeaux).

Mais, au-delà de la construction administrative d’une nouvelle gouvernance locale, Lyon a aussi servi de porte-étendard à la métropole telle que je l’aborde. C’est-à-dire le lieu de re-subjectivations, de conformations et donc de normalisations de nos vies. Toutefois, on retrouve de tels processus dans d’autres métropoles.

Une très grande majorité sollicite, par leurs politiques d’aménagement et les discours communicationnels, les mêmes comportements, visant les mêmes cibles de population, plutôt jeunes et bien formées, ou alors bien plus âgées et fort bien équipées, tout ceci en plus d’une bourgeoisie historique, de quelques élites internationales, des classes techno-managériales et les fameuses « classes » créatives.

 

Vous dénoncez la métropolisation comme une cause de normalisation sociospatiale… La réhabilitation du quartier de la Duchère, à Lyon, a entraîné des démolitions de barres HLM (la part de logements sociaux dans le quartier est passée de 85% à 55%) en faveur de copropriétés et du locatif libre. Expliquez-nous.

Cette normalisation comportementale passe par des grands projets de “rénovation urbaine”, de “réhabilitation” qui visent, par les mantras qui saturent la communication institutionnelle, notamment le “vivre ensemble” et la “mixité sociale”, à remettre sur le marché, un foncier et un immobilier déprécié. 

C’est-à-dire libérer de l’espace pour pouvoir accueillir les cibles sociales de la métropolisation.

C’est instrumentaliser des aménagements immobiliers, qui sont bien évidemment politiques, à des fins d’attractivité et de repeuplement différencié.

À la Duchère, « les cultures populaires seront atomisées, éparpillées, au nom de la mixité »

Il y a tout de même un problème d’enclavement et d’assignation à résidence dans ces quartiers.

Tout à fait, il ne faut pas le nier. Mais l’homogénéité sociale d’un quartier ne signifie pas automatiquement son enclavement. Il s’agit bien plus, par la rénovation de redistribuer dans l’espace des cultures populaires qui seront ainsi atomisées, éparpillées, au nom de la mixité.

Il est vrai que ces lieux ont été construits aux franges immédiates des espaces centraux. Ce sont des zones qui ont un intérêt stratégique extraordinaire pour les grands programmes politiques de soutien à la métropolisation. C’est là où on peut envisager une implantation des populations cibles, et cela généralement passe aussi par une bucolisation des espaces (quartiers dits écologiques, grands parcs urbains, requalification de berges fluviales…).

Revenons à la Duchère : une partie du territoire a par exemple obtenu le label “écoquartier”. Les autorités y organisent la mise en place des Fablabs pour tenter d’intégrer, par l’emploi, des populations qui sont dans des situations sociales dramatiques. Mais, tout ce qui y est proposé est bien la pointe avancée d’une métropolisation destinée à des populations qui de moins en moins y résident…

La barre 230 du quartier de la Duchère a été démolie début juillet 2015. ©LB/Rue89Lyon

La barre 230 du quartier de la Duchère, comme beaucoup de logements sociaux, a été démolie début juillet 2015. ©LB/Rue89Lyon

 Le développement de la vidéosurveillance a suivi.

Effectivement, c’est singulièrement dans les métropoles que la virtuosité du digital et que tous les dispositifs de surveillance trouvent à s’expérimenter. Afin que les corps se conforment, que les habitudes évoluent et que les styles de vie attendus se réalisent, il faut créer les ambiances adéquates pour ça.

L’internet des objets et tous les appendices techniques du numérique servent à nous donner l’impression que nous pouvons toujours plus densément vivre dans une sorte de coexistence pacifique.

Cette surveillance généralisée est censée participer de cette atmosphère de sécurité mais tous les dispositifs de contrôle répondent à un problème créé de toute pièce par la métropolisation elle-même, et que l’on aurait déjà réglé en évitant de surpeupler les grandes villes aux seules fins économiques.

Le mouvement des « gilets jaunes ne pouvait venir que des périphéries, que du sentiment de mépris voire de déni »

Le mouvement des « gilets jaunes » semble davantage être suivi dans les zones rurales que dans les métropoles. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Si la métropolisation est très excluante, la ville n’a jamais été égalitaire. Toutefois, les grands choix politiques des 30 dernières années ont participé à produire des grandes fractures sociospatiales à l’échelle du territoire national.

Malgré quelques programmes récents, la somme des moyens alloués ne concernent en fait pas tout le monde avec la même intensité. C’est tout sauf étonnant que ce soit à partir des grandes périphéries que les « gilets jaunes » ont été amenés à se soulever.

Le modèle du centre (économique, politique, social, ndlr) est enfin mis en débat. Les périphéries rentrent d’elles-mêmes en politique et les lieux anomiques, ceux que les ronds-points incarnent particulièrement, ont ainsi trouvé à exister.

En tant que chercheur, ce qui m’intéresse c’est de savoir comment des gens qui, pour nombre, ne votaient plus, se réapproprient la politique et recréent leurs propres singularités en la matière. Je trouve ça assez extraordinaire.

Les questions de justice économique, sociale, de dignité personnelle, de survie écologique ont pu, enfin, s’affirmer autrement en politique, loin de propositions minoritaires dans les grands programmes de partis de gouvernement et loin du seul jeu électoral. Cela ne pouvait venir que des périphéries, méprisées voire niées depuis les grandes villes triomphantes et la “Métropole France”.

Mais il n’y a pas de territoire estampillé “gilets jaunes”. S’ils sont, physiquement, majoritairement externes aux grandes villes, les espaces de relégation ou d’éviction sont aussi parfois intérieurs aux agglomérations. Je privilégie une lecture de cette mobilisation à travers l’anthropologie politique. Il s’agit davantage d’un sentiment d’exclusion voire de rejet qui se retrouve parfois aussi à l’intérieur du cadre métropolitain.

Guillaume Faburel est géographe et professeur à l’Université Lyon 2

« Si la forte augmentation des hauts revenus servait la cause des pauvres, cela se saurait« 

À propos des moyens alloués : il existe une théorie du ruissellement géographique, défendue par Gérard Collomb, selon laquelle il faudrait aider les métropoles urbaines, pour générer un effet distributif plutôt que de subventionner les périphéries. Qu’en pensez-vous ?

Gérard Collomb est troublant. Comme homme politique très expérimenté, on attend de lui qu’il ne suive pas aveuglément une pseudo théorie économique.  Si la forte augmentation des hauts revenus servait la cause des pauvres… Cela se saurait.

C’est comme les effets structurants des transports. C’est de la foutaise ! Certains imaginent que lorsqu’on met une gare TGV à un endroit, ou l’on implante une zone commerciale, dix ans après, c’est le nirvana… Non, cela est lié aux ressources offertes par l’espace d’implantation, et à la diversité des mesures d’accompagnement

En fait, s’il n’y a pas d’effet mécanique, il devrait donc juste y avoir une volonté de changer de politique pour identifier des ressources nouvelles et apporter des soutiens un peu à la hauteur des enjeux, plutôt que s’en remettre sans cesse au mythe de la croissance infinie. Par la métropole, le pouvoir politique se donne sans complexe à un certain type d’économie, celle qui justement fait exploser les inégalités et provoque les crises écologiques majeures.

Imaginons tout de même que cette théorie soit vraie, j’en doute, mais faisons l’hypothèse : quels sont les ressources et quels projets vont donc ruisseler ? C’est mettre des livings et fab-labs  dans des espaces de grande ruralité ? C’est équiper en vidéosurveillance et en capteurs numériques des bourgs de 300 habitants ? C’est commercialiser des centres de petites villes pour laisser croire à la réanimation locale par la marchandise ?

Il s’agirait en fait de regarder les périphéries avec un peu plus de d’empathie et de clairvoyance.

Les « gilets jaunes » l’ont montré : le modèle de la métropole ne fonctionne pas. On doit changer de références, et de lunettes avec. Réfléchir aux alternatives déjà parfois présentes dans les périphéries pour, à l’inverse, les faire ruisseler vers le centre.

« Une diversité des souffrances, des sentiments de mépris et des désirs de dignité »

Vous évoquez des “périphéries”, au pluriel. Dans son livre “La France périphérique”, Christophe Guilluy présente la périphérie comme uniforme en opposant la France rurale aux banlieues, qui sont, selon lui, intégrées pleinement aux métropoles… Partagez-vous cette analyse ?    

L’agenda de Guillaume Faburel :

– Dispute publique : l’impossible démocratie urbaine à l’heure du Capitalocéne, à l’European Lab, le 31 mai, 14h-15h30,
–  Débat avec L’Affaire du siècle, Extinction Rebellion, Deep Green Resistance et Gilets Jaunes : Nouveaux activismes pour la justice climatique, à l’European Lab, le 31 mai, 17h-18h30,

– Cours public : « La démocratie au temps du Capitalocène  – De l’ère de taire à l’âge de faire »,  2ème séance : « La subjectivation néolibérale de nos vies urbaines : du grand arrachement à la nécessité du réattachement » à Ecole urbaine de Lyon, le 4 juin, 18h30-20h. 

– Réédition du livre : « Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre », en septembre prochain.

Que nombre de mes collègues affichent encore une certaine morgue, avant pour certains de changer d’avis, c’est de bonne guerre dans le monde universitaire. Mais Guilluy a levé un lièvre. Il l’a fait à sa manière, avec les données dont il disposait, et l’activité qui est la sienne.

L’issue du débat, qui vise à trancher entre uniformité et différenciation à propos des périphéries, dépend de la grille que l’on développe : spatial, social, économique, politique. L’angle choisi change a priori la lecture, mais ce débat n’est pas forcément à trancher car il peut y avoir cohérence dans la diversité.

Pour Guilly, il y aurait unité, sous l’angle socioculturel avec la question des exclus et des subalternes à la métropolisation triomphante. Je pense qu’il a en partie raison. Bien que sociologiquement différentes et spatialement éclatées, les périphéries regroupent des sentiments d’injustice et le besoin de reconnaissance, la nécessité de survie et, du coup, une défiance grandissante envers les institutions…

Dedans on a nombre d’invisibles, des précaires isolés, des ménages qui n’arrivent à finir la fin du mois, des mères célibataires…

On voit ça très bien dans les « gilets jaunes » : ce n’est pas totalement unitaire mais tout à fait cohérent. La nécessité vitale d’une considération politique. Dès lors, si les quartiers d’habitat social (ndlr : les “banlieues”) font partie des périphéries économiques internes aux grandes villes, ces espaces attirent toujours beaucoup plus l’attention, car ce sont encore des foyers de mobilisation sociale et de risques politiques.

Bien que déclinante, ils ont encore une certaine visibilité que les cultures de gauche, quasi exclusivement urbaines, continuent de défendre.

En résumé, il y a une diversité des souffrances, des sentiments de mépris et dès lors des désirs de dignité. Il n’y a donc pas une uniformité morphologique, culturelle ou sociologique. Mais, il y a une cohérence de plus en plus évidente : le rejet croissant pour des franges non moins croissantes de la population de la métropolisation et de ses mondes non seulement économiques mais plus encore institutionnels et politiques.

« Il faut se poser la question (…) du progrès éternel, de la croissance infinie »

Dans “Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre”, vous décrivez la grande ville comme “l’ultime lieu d’accumulation du capital”. N’existe-t-il pas une métropolisation en dehors du capitalisme ?

La ville a toujours pour moteur l’économie et pour véhicule le politique.  Et l’ère thermo-industrielle du capitalisme en a fait l’habitat commun du plus grand nombre. Mais la métropolisation est clairement un fait total du néo-libéralisme, avec quelques marqueurs anthropologiques tels que le mouvement incessant, le divertissement permanent, la digitalisation de nos existences…

La grande densité et la forte promiscuité en sont aussi des signes. Or, elles ont toujours été les ressorts des institutions. Densifier et réguler, agencer et organiser requièrent du pouvoir, et plus encore des biopouvoirs.

Toutefois, compte tenu des enjeux majeurs de ce jour et du désir de faire politique autrement au sein de franges croissantes de la population, il ne peut y avoir de bonheur que dans la modestie du nombre, dans des unités à taille humaine, respectueuses des milieux écologiques de vie.


Chez les marxistes aussi la ville est centrale. Comment analysez-vous ce rapprochement idéologique ?

C’est donc bien le productivisme qui est le problème. Il est né du capitalisme et a aussi trouvé à se développer dans le communisme par son socialisme scientifique et sa téléologie du progrès. Lénine ne disait-il pas : “Le communisme, c’est les Soviets plus l’électricité” ?

Toutefois, le changement politique majeur intervenu depuis la fin du monde bipolaire, c’est l’avènement des pouvoirs et commandements de l’espace global dans et, de plus en plus, par l’urbain en voie de mondialisation.

Avec le rebond productiviste que nous connaissons, dès lors d’abord pour et dans les métropoles, de l’exctractivisme des matières aux multiplications équipementières, des “folies” architecturales aux grandes zones commerciales…

Compte tenu des fractures sociales et politiques croissantes, et plus encore des crises environnementales et de l’effondrement écologique, il y a bien alors à désurbaniser la terre, en commençant d’abord par démondialiser la ville et son productivisme métropolitain. Il s’agirait de décroître, car l’histoire enseigne que les villes meurent aussi.

Or, c’est à remarquer, la décroissance urbaine et le plafonnement de population animent de plus en plus de débats, notamment à Lyon en prévision des élections municipales. Il semble que certain.e.s commencent à prendre la mesure de ce dont la métropolisation est le nom.

Comment voyez-vous les prochaines élections locales ? Êtes-vous de la partie ?

Je pense que ce sera une des questions principales de l’élection. Effet du retour de Collomb sans doute, et plus encore des mobilisations sociales de l’année, ainsi que d’actions associatives en cours contre la gentrification (dans le 1er, dans le 7ème, dans le 3ème…), mais la droite et la droite extrême, avec leurs discours réactionnaires, vont en faire un des thèmes principaux de leur campagne.

De l’autre côté, les cultures productivistes de gauche ont, c’est à remarquer, commencé à évoluer sur ce sujet à Lyon. Décroissance urbaine et désobéissance civile s’immiscent même depuis peu dans les débats. J’ai pu le constater très directement.

Il est vrai que si on en avait encore le temps je serais partisan d’une mutation en douceur, mais on en manque très largement.

L'AUTEUR
Nicolas Mayart

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