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L’effet Werther ou le rôle des médias dans une « contagion du suicide »
Société 

L’effet Werther ou le rôle des médias dans une « contagion du suicide »

Sept prévenus, dont l’ex-PDG de France Télécom, comparaissent devant le tribunal correctionnel de Paris, à la suite de la vague de suicides de salariés entre 2007 et 2010. A la barre du tribunal correctionnel de Paris, le mardi 7 mai, l’ex-PDG de France Télécom, Didier Lombard, 77 ans, s’est vu rattraper par sa petite phrase plus que maladroite dans laquelle il avait parlé de « mode du suicide ». Une défense qui s’embourbe.

Nous publions ce texte d’une ex-étudiante lyonnaise, évoquant les suicides en chaîne -ce que l’on appelle l’effet Werther.

En septembre 2009, une vague de suicides faisait rage chez France Télécom. En un an et demi, 23 salariés de l’entreprise s’étaient déjà donné la mort. Le PDG Didier Lombard, très critiqué pour ses méthodes managériales, s’exprimait devant la presse.

Il parlait alors d' »une mode du suicide ». Et expliquait avoir choisi de ne pas transmettre d’informations « pour ne pas rentrer dans un système où la communication pouvait impacter le moral de personnes par nature fragiles. » Une habile technique de communication, utilisant l’effet Werther comme parade ultime se dédouaner.

Même constat en mars 2017, après les deux suicides de délégués du personnel à la SNCF. Le directeur national de crise, Michel Pronost, évoquait une fois de plus « un effet Werther« , soit un suicide par imitation. Profitant d’ailleurs de ce prétexte pour refuser de  communiquer le nombre exact de suicides dans l’entreprise, malgré les revendications des cheminots.

Qu’est-ce que l’effet Werther ?

Mais quel est donc ce phénomène méconnu, pointant le rôle des médias dans la contagion suicidaire ? En mars 2017, au Club de la Presse de Lyon, une rencontre avait lieu pour démystifier cet effet.

L’échange s’organisait autour de deux intervenants,  le docteur Pierre Grandgenèvre, psychiatre au CHU de Lille et expert dans la prévention du suicide, et Nathalie Pauwels, thérapeute et initiatrice du programme Papageno.

Atelier-rencontre autour de l’effet Werther au Club de la Presse de Lyon. De droite à gauche, Pierre Grandgenèvre et Nathalie Pauwels | AR/Rue89 Lyon

Né à Lille en 2015, ce programme propose plusieurs pistes aux journalistes dans une optique de prévention du risque suicidaire.

Alors que 10 000 Français se donnent la mort chaque année (soit un toutes les 40 minutes), le sujet du suicide reste encore peu abordé. On peut parler « d’une réelle problématique de santé publique », selon Pierre Grandgenèvre.

Nathalie Pauwels commence :

« Le traitement médiatique d’un suicide est susceptible d’entraîner une contagion ou un mimétisme chez les personnes vulnérables »

C’est donc ce que l’on appelle l’effet Werther. Il a été mis en évidence en 1982 par le sociologue américain David Philipps, au terme de plusieurs années de recherches statistiques.

Il tient son nom des Souffrances du jeune Werther, roman épistolaire de Goethe paru en 1774. L’histoire suit la déception amoureuse de Werther, tombé amoureux de Charlotte, déjà fiancée à un autre homme. Une descente aux enfers amoureuse qu’il abrège… en se suicidant.

En Allemagne, en pleine époque romantique, le livre a entraîné une vague de suicides sans précédent. On retrouvait parfois l’ouvrage de Goethe à côté des corps. Certains poussaient le vice en s’habillant de la même manière que Werther, en costume jaune et bleu, avant de se donner la mort.  Par mesure de précaution, les autorités de l’époque tentèrent même de faire interdire le livre.

Werther et Charlotte, gravure du roman de Goethe | BuzzLittéraire

« C’est un schéma que l’on retrouve également dans Roméo et Juliette, explique Nathalie Pauwels. La mort y est présentée comme l’unique solution ».

L’effet Werther est observé dans le cas de suicides d’anonymes, mais acquiert une visibilité particulière lorsqu’il s’agit de la mort de célébrités. Le dénominateur commun étant la médiatisation des faits.

En 1962, Marilyn Monroe se donne la mort à Los Angeles. Dans les 7 jours suivants, les suicides bondissent de 40% dans la ville. Dans toute l’Amérique, ils augmentent de 12,5%, une hausse qui se fait sentir jusqu’à deux ans après la mort de l’actrice.

En France, la mort de Dalida suscite aussi son effet Werther. En 1985, la chanteuse décède d’une surdose de barbituriques. Sa mort entraîne une hausse de 23,5% des suicides chez les 45/59 ans. La même année, le suicide de Sœur Sourire, auteure du tube Dominique, fait grimper les suicides de 11,9% chez les femmes françaises.

« Si lui l’a fait, pourquoi pas moi ? »

On distingue ainsi un impact à la fois vertical et horizontal du suicide. Vertical, quand le suicide de l’idole va impacter le « fan », dans une sorte d’identification ( » si lui l’a fait, pourquoi pas moi » ?).

Horizontal, lorsqu’une vague de suicide touche une entreprise et que le salarié va être tenté d’imiter ses pairs. On a pu l’observer avec la vague de suicides chez Orange, qui avait touché une centaine de salariés entre 2008 et 2014. Ou encore dans le milieu infirmier, alors que deux infirmières s’étaient donné la mort à 3 semaines d’intervalles en juin dernier.

Tout serait donc question d’identification et de mimétisme. L’effet Werther ne va pas se mettre en place chez des personnes sans antécédent suicidaire, mais plutôt chez les personnes « vulnérables » dans un moment de crise, lorsque les idées suicidaires prennent le dessus sur les pensées positives.

Chaque être humain présente certains facteurs de risque individuels : son sexe (les hommes sont plus à risque), son milieu, ses addictions, ses prédispositions familiales. S’y ajoutent des facteurs environnementaux, comme une absence d’affection ou des violences subies pendant l’enfance. Mais aussi des facteurs psycho-sociaux, qui peuvent être précipitants, comme le stress.

Finalement, l’effet Werther commence dès que le suicide est présenté positivement par les médias, notamment en lui associant des valeurs de liberté et de courage. Exemple récent donné par Nathalie Pauwels :  l’hommage des internautes à l’acteur Robin Williams, qui avait prêté sa voix au Génie d’Alladin. La phrase « Génie, tu es libre », pouvant clairement porter à interprétation.

« Il ne faut pas s’auto-censurer »

Alors que faire ? Arrêter de parler du suicide ?

« Sûrement pas, explique le docteur Pierre Grandgenèvre. Le suicide est synonyme d’une souffrance. Il ne faut pas s’auto-censurer, ni renoncer au mot « suicide », dans le sens où le tabou est une porte ouverte à tous les fantasmes. Libérer la parole permet d’intervenir ».

Ce n’est effectivement pas en arrêtant d’en parler que le suicide disparaîtra. Au contraire, cela risque d’isoler encore plus les personnes tentées « d’en finir ».

En Martinique, illustre Nathalie Pauwels, les journaux ne parlent presque jamais de suicide. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas, au contraire. Mais il existe un énorme tabou religieux autour de cette pratique.

« En conséquence, beaucoup souffrent mais n’osent pas en parler ».

Un effet qui, si méconnu soit-il, a quand même attiré l’attention de l’OMS. L’organisme a publié une série de recommandations à destination des journalistes pour prévenir l’effet Werther.

Il convient d’éviter de détailler précisément le « mode d’emploi » utilisé. Ainsi, le « Marilyn Monroe took 40 pills » titré en une par le New York Mirror au moment du drame est à proscrire.

Ne pas inclure la photo ni les coordonnées géographiques exactes du lieu du suicide, pour ne pas créer de « lieu de pèlerinage » ni d’identification de la part d’autres personnes vulnérables.

Ne pas mettre un facteur unique en cause, comme une rupture. Ne pas non plus réduire le suicide à un risque psychosocial, comme les syndicats le font souvent lors de suicide en grappes localisées (collectivités, entreprises).

« Le lien direct est dangereux. Il n’y a jamais une seule cause à un suicide, c’est réducteur. Chez quelqu’un qui vit la même chose, cela peut déclencher le processus », témoigne Pierre Grandgenèvre.

Il s’agit également de valoriser le témoignage de personnes qui s’en sont sorties, mais aussi indiquer où trouver de l’aide en mentionnant des numéros d’écoute à la fin de la publication ou du reportage.

« Dans les Flandres, l’insertion d’un numéro de téléphone d’aide à la fin de tout contenu ayant trait au suicide est obligatoire. Et cela fonctionne, puisque cela a un impact positif sur les appels. Les gens ont cette pulsion de vie jusqu’au bout », explique Nathalie Pauwels.

L’effet Papageno, ou le protecteur

En 2010, l’effet Papageno a été mis en lumière par une étude de l’Université Médicale de Vienne. Si elle confirme l’effet Werther, l’étude a montré une baisse significative des taux de suicides lorsque ces recommandations étaient appliquées par les médias locaux.

Cela s’est particulièrement illustré dans le cas des suicides du métro viennois, qui avaient défrayé la chronique en 1987. Ils diminuèrent de 75% dès que les médias arrêtèrent de traiter le sujet.

Un effet « protecteur », en somme, qui tient son nom du personnage de Mozart dans la Flûte Enchantée. Il perd sa bien-aimée, Papagena, et pense à mettre fin à ses jours. Au dernier moment, il se rend compte qu’il possède une clochette permettant de faire revenir son amante et abandonne son projet.

« En bref, cela signifie : tu as en toi des ressources pour continuer à vivre », explique Nathalie Pauwels. »

Un message porteur d’espoir que les acteurs du programme Papageno tentent de faire valoir auprès des journalistes.

« On n’essaie pas de vous apprendre votre métier, mais de donner des clés pour traiter le sujet avec prudence, de casser la représentation du suicide pour mieux en parler, de façon plus juste », explique Pierre Grandgenèvre.

Si en France, la prise en considération de cet effet est tout nouveau (2 ans), les membres du programme Papageno écument les rédactions et les écoles de journalisme pour informer « la future génération, en espérant que cela aura un effet retard ». Ils travaillent avec des médias comme la Voix du Nord ou M6.

Dernier exemple d’effet Werther en date, le Blue Whale Challenge, un « jeu » morbide propagé sur les réseaux sociaux. Venu de Russie, il pousse ses participants à réaliser des « défis » de plus en plus dangereux jusqu’à se suicider. Un effet d’autant plus dangereux qu’il touche particulièrement les adolescents, population « à risque » puisque souvent en quête d’influences et prompte à l’identification.

L'AUTEUR
Anne Rivière

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