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Police contre habitants : une première « conférence citoyenne » à Vaulx-en-Velin
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Police contre habitants : une première « conférence citoyenne » à Vaulx-en-Velin

actualisé le 23/01/2019 à 19h32

Les 15 et 16 décembre, des policiers, des gendarmes et des habitants de Vaulx-en-Velin ont été réunis pour échanger sur les (mauvais) rapports entre les forces de l’ordre et la population et trouver des solutions. Une expérience inédite.

Nous vous racontions il y a quelques mois l’itinéraire de ces jeunes de Vaulx-en-Velin qui mènent une recherche-action sur les rapports entre la police et la population, depuis 2017. Appelé PoliCité, ce projet est le fruit d’un original partenariat entre de l’école d’ingénieurs ENTPE (chaire UNESCO ) et le centre social Georges-Lévy à Vaulx-en-Velin.

Après près de deux ans de travail, une cinquantaine d’entretiens réalisés à Vaulx-en-Velin, des séjours d’étude à Londres et Montréal, le projet franchit un nouveau pas.

Avant la publication des résultats de cette enquête notamment sous la forme d’une bande dessinée, une « conférence citoyenne » a été organisée par la quinzaine de jeunes impliqués dans PoliCité.

Une première conférence citoyenne


Atelier “critique des médias”
 à Vaulx-en-Velin avec Rue89Lyon

Depuis un an, Rue89Lyon, intervient une fois par mois au centre social Georges-Lévy à Vaulx-en-Velin dans le cadre d’un atelier intitulé “critique des médias”. Cela consiste à initier une quinzaine de jeunes (de 15 à 20 ans) à la pratique médias.
 Deux méthodes sont utilisées : le travail de la revue de presse (que disent différents organes de presse sur un même sujet) et l’apprentissage de la démarche journalistique.
Par ailleurs, nous accompagnons également certains de ces jeunes dans cette démarche de “recherche-action” sur les relations police/population.


Un des axes du projet PoliCité est de monter des espaces de dialogue pour « dépasser ces représentations mutuelles négatives tout en s’appuyant, toujours, sur une démarche scientifique ».
D’où le montage de cette « conférence citoyenne », intitulée « passer de la confrontation à la confiance » qui est le leitmotiv du projet.

Ce type de conférence de consensus a été mis en place aux Etats-Unis et en Europe à partir des années 1970. Mais à Vaulx-en-Velin, il s’agit d’une expérimentation. La chercheuse Anaïk Purenne de l’ENTPE, précise :

« Il n’y a jamais eu de conférence de ce type. Soit il s’agit de conférences de consensus avec uniquement des professionnels, soit des conférences réunissant seulement des citoyens. Là, on a eu les deux ».

Pendant deux jours, dans les locaux de l’ENTPE, une soixantaine de personnes ont planché. L’assistance était composée :

  • Pour moitié, d’un panel de professionnels (gendarmes, policiers, médiateurs) français.
  • Pour l’autre, d’un panel de citoyens issus essentiellement des conseils de quartiers de Vaulx-en-Velin et des lycées de la commune.

Samia Bencherifa du Centre social Georges-Lévy rappelle les enjeux d’une telle conférence :

« Il s’agit d’outiller des citoyens non spécialistes du sujet pour qu’ils puissent débattre avec des policiers et des gendarmes et réfléchir à des
recommandations conjointes ».

« Documenter le problème du contrôle au faciès »


De la sociologie publique
Dans cette enquête sociologique PoliCité, les jeunes des quartiers populaires ne sont pas seulement objet de la recherche. Ils sont également acteurs de cette « recherche-action », encadrés par une sociologue professionnelle, Anaïk Purenne, chercheuse à l’ENTPE qui assure la scientificité de la démarche
« Au Québec, les sciences sociales nourrissent depuis de nombreuses années l’action publique comme l’action collective, explique Anaïk Purenne. Nous avons voulu faire de même à Vaulx-en-Velin. Là, on ne travaille pas pour une institution mais pour des jeunes ».

Cette conférence était également sous le signe du Canada. Les jeunes Vaudais ont en effet été marqués par leur séjour d’étude à Montréal.
Abdelhakim Margoum, 19 ans, raconte :

« On a fait des patrouilles avec les policiers. Dans un quartier (Montréal-Nord) comparable à Vaulx-en-Velin. Mais à la différence de chez nous, ils se baladent à pied et tout le monde leur dit bonjour ».

Abdallah Slimani, 18 ans, poursuit :

« J’ai surtout retenu les agents socio-communautaires dans les commissariats, dont le job consiste à améliorer les relations entre la police et la population ».

Les jeunes ont notamment rencontré Rose-Andrée Hubbard, conseillère en relations communautaires au SPVM (la police de Montréal).
Accompagnée de son collègue Vincent Richer, inspecteur-chef, chef de service de la planification opérationnelle, elle a fait le voyage dans l’autre sens pour venir apporter son expérience lors de ces deux jours de conférence. A Vaulx-en-Velin, Rose-Andrée Hubbard a décliné quelques recommandations issues de son expérience au sein de la police de Montréal :

« J’insiste sur le fait qu’il faut d’abord documenter le problème du contrôle au faciès et ensuite trouver les moyens pour que la police ne le pratique pas ».

Son poste de conseillère en relations communautaires a été créé en 2009, à la suite de la mort d’un jeune à Montréal Nord.

« Le dialogue entre la police et la police existait depuis 1995 mais cette mort a créé une fissure. On a réamorcé ce dialogue pour démystifier les rôles de chacun ».

Son rôle consiste à former les policiers sur le profil de la population, à faire de la médiation et à conseiller la direction du commissariat. Depuis, huit autres postes de la sorte ont été créés dans d’autres commissariats de la ville.

Son collègue Vincent Richer, inspecteur-chef au SPVM décrit la méthode montréalaise : une approche dite de « résolution de problème ».

« La sécurité est une responsabilité commune des citoyens et des policiers. Il y a notamment souvent des enjeux sociaux derrière une problématique policière ».

En 1995, a été lancée à Montréal la « police de quartier » avec la publication d’un « livre vert » de doctrine sur les relations police/population.
Cette approche se décline localement en quatre actions. Un commissaire doit :

  • Connaître son quartier et être impliqué dans sa vie.
  • Consulter les citoyens sur leurs préoccupations via des tables rondes, des questionnaires, etc…
  • Communiquer un plan d’action (élaboré pour trois ans) à la population
  • Rendre compte de l’action de la police

Le résultat de cette démarche, c’est Rose-Andrée Hubbard, la conseillère en relations communautaires, qui le donne :

« Un Bureau d’appréciation des citoyens (BAC) réalise régulièrement des enquêtes de satisfaction à la manière d’un bureau de suivi de la clientèle. Les sondages sont bons, certes moins avec les personnes racisées mais globalement la qualité de service est bonne même s’il s’agit d’un équilibre très fragile ».

Mais on trouve une grosse limite à l’importation de ce modèle outre-atlantique : là-bas, la police est municipale. Les habitants peuvent donc influencer plus directement les choix opérés pas le biais du conseil municipal notamment.

Créer des indicateurs de satisfaction concernant l’action de la police

Tout le samedi, outre les représentants de la police de Montréal, une dizaine d’experts (policiers – dont la commissaire de Vaulx-, gendarmes, médiateurs) ont exposé leur point de vue sur la problématique « police/population » et ont répondu aux questions du panel de citoyens.

La mise en place d’indicateurs de satisfaction est particulièrement revenue. Sebastian Roché, directeur de recherches au CNRS :

« Pour rétablir la confiance, il faut réfléchir à la qualité de la police qui ne se limite pas au nombre d’interpellations. Deux questions doivent se poser : la distribution de la police est-elle équitablement répartie ? Autrement dit, si je suis riche, pauvre, blanc, noir, est-ce que je suis traité de la même manière ? L’autre question est : est-ce que ça répond aux besoins ? »

Les indicateurs sont rares. Rien sur la satisfaction des habitants de leur police.
Dans une de ses recherches, Sebastian Roché avait montré que c’est dans les quartiers populaires que la confiance dans la police est la plus faible :

« 21,8% des personnes interrogées dans les quartiers HLM contre 5,2% des quartier hors HLM disent avoir été témoin durant ces deux dernières années d’une police irrespectueuse ».

C’est pourquoi les deux chercheurs présents à cette conférence, spécialistes reconnus de cette question de sécurité (Sébastian Roché et Jacques de Maillard – professeur de science politique à l’université de Versailles), plaident pour la création d’indicateurs nationaux.
Pour notamment, disent-ils, compter les contrôles d’identité. Jacques de Maillard :

« L’Etat a été condamné pour faute lourde par la Cour de cassation en 2016 pour les contrôles au faciès. Cette question doit être mesurée mais c’est difficile à faire car les organisations syndicales n’en veulent pas. Il ne faut pas prendre frontalement cette question pour éviter que deux camps se forment « police raciste Versus police inattaquable ». Il s’agit de faire la différence entre les discriminations et la recherche de l’efficacité. Les policiers doivent se saisir de cette question car seulement 6% des contrôles d’identité conduisent à des débouchés judiciaires ».

Sébastian Roché reprenait l’idée développée par la police de Montréal :

« Il faudrait développer les techniques mises en place dans les entreprises pour s’assurer de l’égalité de traitement et que les gens ont les mêmes droits ».

Pour une meilleure formation des policiers

Les deux chercheurs ont également défendu l’idée d’une meilleure formation des forces de l’ordre. Sébastian Roché :

« Il n’y a pas de doctrine en France sur les relations police/population. Il en faut une. Et cette question de la confiance dans la police doit être la colonne vertébrale de la formation, comme le pratique le Danemark ».

Le lieutenant-colonel Sébastien Jaudon de la sous-direction de la sécurité publique de la Gendarmerie nationale allait dans ce sens quand il a été interrogé sur les bavures :

« Les gendarmes sont à l’image de la société. Il y a des gens déviants, voleurs. On a un devoir d’exemplarité mais ce n’est pas simple. On a dix mois pour être gendarme. Ce n’est rien. Et vous vous retrouvez avec une arme, alors que la place de la formation à la déontologie est de quelques heures ».

Tout comme la commissaire de Vaulx-en-Velin présente le samedi, il a insisté sur le fait que « les forces de sécurité sont les professions les plus contrôlées et sanctionnées en cas de faute ».

Dans son intervention, la cheffe des policiers vaudais, Sidonie Laroche, a fait la promotion de la Police de sécurité du quotidien ou PSQ qui n’est pourtant pas encore mise en place dans la commune de Vaulx-en-Velin. Pour elle, ce sera un outil pour renouer la confiance entre la police et la population :

« Avec la PSQ repose sur une stratégie locale déterminée par le chef de circonscription et le préfet. Là, on déborde des classiques indicateurs de police. Dans cette démarche, on est inciter à Recueillir l’avis de la population.

Au commissariat de Vaulx-en-Velin, par exemple, on vient de mettre en place un questionnaire sur les rodéos de deux roues distribué à l’accueil du commissariat ».

Les participant de la "conférence citoyenne" sur les rapports entre la police et la population. Quatrième et troisième en partant en bas à droite : la maire de Vaulx, Hélène Geoffroy et David Clavière, préfet de police. ©LB/Rue89Lyon

Les participant de la « conférence citoyenne » sur les rapports entre la police et la population. Quatrième et troisième en partant en bas à droite : la maire de Vaulx, Hélène Geoffroy et David Clavière, préfet de police. ©LB/Rue89Lyon

Faire remonter les propositions

Le lendemain dimanche, place aux ateliers. Six ateliers ont réuni une dizaine de personnes chacun (citoyens et forces de l’ordre – essentiellement des gendarmes – d’abord séparés puis mélangés) sur des thèmes comme « Education nationale », « rencontre police population », « formation de la police ».

Dans chaque atelier, des discussions ont pu faire émerger trois grandes propositions. L’assemblée « plénière » a dû ensuite voter pour hiérarchiser ces propositions.
Par exemple, au sein de l’atelier « formation de la police », trois idées sont ressorties :

  • Travailler sur le chantier du contrôle au faciès
  • Créer des patrouilles mixtes police/habitants
  • Créer des postes sur les relations police/population (en prenant le modèle de la police de Montréal).

Au final, en assemblée plénière, les trois propositions qui ont reçu le plus de vote sont :

  • Intervention des forces de sécurité dans tous les collèges avec l’objectif de tisser une relation de confiance entre jeunes et police.
  • Coproduction entre l’Education nationale et l’Intérieur d’un programme d’éducation civique sur la police et la gendarmerie.
  • Inclusion des citoyens dans la recherche de solutions.

En conclusion, les réactions étaient unanimes pour souligner la « qualité des échanges » et l’utilité de ce type de démarche.
La présidente du conseil de quartier du Mas du Taureau se montrait enthousiaste :

« C’était un moment d’échange essentiel pour faire avancer la démocratie. Il faut en créer d’autres ».

Ou bien encore une membre d’un autre conseil de quartier du sud de Vaulx-en-Velin :

« J’avoue être arrivée en marche arrière. Il y a eu des temps de travail mais aussi des temps de jeu. Ça nous a permis de nous rapprocher. »

Présents lors de la clôture des débats, la maire (PS) Hélène Geoffroy et le nouveau préfet de police du Rhône, David Clavière, ont salué « cette démarche très intéressante ».

La maire a même promis que ces propositions « remontent pour la consultation nationale ». A suivre.

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.

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