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L’Effondrement : un constat sans solution
On parle de La Chose Publique
La Chose Publique est un festival des idées programmé à Lyon, qui invite experts, conférenciers, universitaires à débattre. Son édition 2018 se déroule du 15 au 24 novembre (toutes les infos ici). Il a été lancé en 2017 par la Villa Gillet et Res Publica. Ce blog fait vivre les échanges de l'événement : il est animé par la rédaction de Rue89Lyon et les étudiants en journalisme de Sciences Po Lyon.
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L’Effondrement : un constat sans solution

Le concept d’effondrement n’est pas récent mais il prend de l’ampleur et pénètre aujourd’hui l’espace public et médiatique. Jeudi dernier, au moment où Isabelle Delannoy, Xavier Ricard Lanata, Kevin Thibault Haddock et Pierre-Henri Castel l’évoquaient longuement lors du débat « gouverner l’anthropocène », Nicolas Hulot l’imposait comme thème central sur France 2 : « la perspective de la fin du monde, ou en tout cas la fin d’un monde pacifique […] n’est plus une hypothèse d’école. » Face à ce constat global alarmiste, peu de solutions convaincantes ont émergé du débat.

L’urgence est là. Apparues dès le rapport Meadows commandé par le Club de Rome au MIT en 1972, puis développées par de nombreux autres travaux (de Jared Diamond évidemment, mais aussi en France avec Pablo Servigne, Jean-Marc Jancovici, Jean Jouzel ou Yves Cochet), les théories de l’effondrement sont aujourd’hui reprises par une grande partie de la communauté scientifique et le dernier rapport du GIEC en témoigne (résumé ici en français par Libération). Jeudi soir, les quatres intervenants ont chacun fait part de leurs inquiétudes quant à un possible effondrement et ont parfois même critiqué la prudence du GIEC quant à cette question, Isabelle Delanoy en tête :

« [ce rapport] Se focalise trop sur les gaz à effet de serre et ne pas tient pas suffisamment compte des écosystèmes vivants » .

L’effondrement est-il déjà en cours ?

Le concept d’effondrement recouvre plusieurs réalités (écologiques, énergétiques, démographiques, politiques…), et le résumer est ainsi délicat. Pablo Servigne le définit de la manière suivante :

« Des chocs, des ruptures, des catastrophes qui s’enchaineront de manière systémique et qui créeront des situations où l’ensemble des populations des pays industrialisés (le cœur de la civilisation industrielle) ne sera plus fournie en biens et en services de base par des services encadrés par la loi. »

Si l’effondrement de nos sociétés thermo-industrielles et démocratiques n’est pas acté, l’effondrement écologique est déjà visible. De nombreux indicateurs, signes (ou symptômes ?) de cet effondrement ont été évoqués jeudi par les intervenants, rappelant des chiffres éculés et évoquant des études plus récentes :

C’est précisément cet effondrement écologique qui pourrait être à l’origine d’un effondrement plus global.

Pour le philosophe et psychanalyste Pierre-Henri Castel, nous avons déjà entrevu des formes d’effondrements sociaux liés au réchauffement global :

« Les printemps arabes sont très probablement liés aux conditions climatiques et au prix des céréales au moyen-orient et au Maghreb. Nous sommes déjà dans des boucles terrifiantes de crises climatiques débouchant sur des crises politiques. »

Le système capitaliste mis en cause

Pour les intervenants, c’est le paradigme même du modèle capitaliste et extractiviste qui est à l’origine de la crise écologique actuelle et qu’il est nécessaire de renverser.

Tous ont développé durant la conférence des variations de l’axiome selon lequel une croissance infinie dans un monde fini est impossible.

« Tout économie qui est basée sur l’extraction massive de ressources non renouvelables n’est pas durable » affirme Kévin Haddock qui poursuit par l’idée moins évidente que « toute économie basée sur l’extraction massive de ressources renouvelables n’est également pas durable ».

« Il est en effet primordial de le comprendre, conclut Isabelle Delanoy, une économie qui n’est pas capable de générer ses facteurs de productions n’est pas durable. L’erreur est de croire que l’économie doit forcément être extractrice ».

Pour l’anthropologue Xavier Ricard Lanata, la responsabilité du modèle capitaliste est primordiale et dépasse la responsabilité humaine :

« C’est un type de société qui a mis en exploitation la planète avec les rythmes que l’on a connu. C’est pour cela qu’au terme d’anthropocène utilisé dans l’intitulé de la conférence, certains privilégient celui de capitalocène. On ne peut pas dire par exemple des bergers des Andes qu’ils soient responsables de transformations de l’écosystème terrestre. »

Cette idée selon laquelle il existe des solutions, notamment dans des modèles durable dont il faudrait s’inspirer, heurte bien des obstacles. Tout le problème est là. Nous fonçons droit dans le mur et nous sommes incapables de freiner.

De gauche à droite : Xavier Ricard Lanata, Isabelle Delanoy, Michel Lussault (modérateur), Pierre-Henri Castel et Kévin Haddock. Dans la salle de conférence du Musée des Confluences ©Bertrand Gaudillère/Item

De gauche à droite : Xavier Ricard Lanata, Isabelle Delanoy, Michel Lussault (modérateur), Pierre-Henri Castel et Kévin Haddock. Dans la salle de conférence du Musée des Confluences ©Bertrand Gaudillère/Item

Des solutions insuffisantes auxquelles personne ne croit

Xavier Ricard Lanata précise en effet sa pensée :

« Il ne faut pas faire des amérindiens ou des indiens des défenseurs spontanées de l’environnement. Ces sociétés sont aussi soumises à des contraintes et c’est sous la contrainte qu’elle ont développées des cohabitation fines et vertueuses avec la nature. »

Or, nos sociétés dépassent aujourd’hui les contraintes par la technologie et poursuivent dans la même voie destructrice. De plus, « ce qu’on peut faire à l’échelle d’une communauté ou d’une île, on ne l’a jamais vu dans une société de grande ampleur. »

Kévin Haddock oppose aux actions individuelles qu’il juge « inefficace » une radicalité politique assumée :

« On a fait croire aux activistes que via des actions individuelles, on allait réussir à protéger l’environnement. C’est basé sur une compréhension naïve de la politique. Obsédés par la croissance et le pouvoir, les structures économiques et politiques ne changeront jamais. C’est à nous d’abattre ces structures. »

Des propositions critiquées par Pierre-Henri Castel, pour qui « ces idées anarchistes sont celles qui ont fait foirer tous les mouvements ouvriers ». Lui préconise des revendications sociales portant sur des « leviers abstraits propre au système ». Le psychanalyste et philosophe n’a eu de cesse de replacer le débat sur un plan philosophique et psychologique.

Ce sont ces différentes postures incompatibles, exprimant différents rapport au monde, qui ont pu mener à l’absence de discussions sur les solutions envisagées par Kévin Haddock. Le mépris subi en effet par ce dernier, notamment de la part de Pierre-Henri Castel, révèle la difficulté à sortir le concept d’effondrement du domaine de l’expérience de pensée, pour l’inscrire dans une réalité sociale, ici l’action directe et la lutte.

Un sentiment d’impuissance a ainsi dominé durant la discussion, impuissance que certains propos du débat ont parfois eu du mal à dissimuler. « Il faut sortir du silo idéologique de la modernité » dit par exemple Xavier Ricard Lanata. Celui-ci, soutenu par Isabelle Delanoy, renvoie cependant vers des modes de gestion des communs, l’une des seules véritables pistes avancées durant cette soirée, face à la radicalité de Kévin Haddock.

Deux maigres pistes donc, face à l’urgence absolue.

(Ré)écoutez la conférence en podcast

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L'AUTEUR
Hervé Bossy, étudiant en Master 2 de journalisme de Sciences Po Lyon

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