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« Infirmière à l’hôpital Edouard Herriot, je vous raconte ma nuit aux urgences »
Tribune 

« Infirmière à l’hôpital Edouard Herriot, je vous raconte ma nuit aux urgences »

actualisé le 09/03/2018 à 08h33

Les personnels des urgences de Lyon Sud sont entrés dans leur sixième semaine de grève. Quant à ceux des urgences de l’hôpital Edouard Herriot (pavillons N, A et O), ils sont en grève depuis le 2 février.

Une grève particulière. A chaque prise de poste, les grévistes sont « assignés », autrement dit réquisitionnés. Les infirmiers et aides-soignants travaillent donc comme comme d’habitude. Seul un sparadrap collé sur leur blouse signale qu’ils et elles sont grévistes.

Nous publions le témoignage d’une de ces infirmières : elle travaille depuis huit ans aux urgences du pavillon A d’HEH (urgence traumatologique) et nous raconte une nuit de travail 12 heures.

J’arrive pour prendre mon poste aux urgences, il est à peine 19 heures ce vendredi de janvier.
L’ambiance est tendue. L’équipe de jour semble harassée, ravie de voir les collègues de nuit arriver et surtout pressée de partir. Leurs 12 heures ont été bien remplies.

Beaucoup de personnes âgées attendent sur des brancards dans la salle d’attente. Elles nous implorent du regard. Certaines ont le faciès douloureux.

L’infirmière d’accueil a encore une dizaine de personnes à évaluer avant de partir.

Un peu plus loin, dans les couloirs, une trentaine de patients sont en attente, d’un avis médical, d’un examen ou de résultats.

Une jeune étudiante arrive elle aussi, malgré son peu de formation, elle aura la responsabilité d’être le premier contact pour tous les patients, les ambulanciers, les pompiers et les familles. C’est elle aussi qui aura jusqu’à minuit la charge de répondre aux nombreux coups de téléphone.

Constamment la sonnette, une famille inquiète, un patient qui s’excite

Plus de personnels et de linge pour les urgences
Les deux pôles principaux des urgences lyonnaises (Lyon Sud et l’Hôpital Edouard Herriot – HEH) connaissent une grève reconductible, soutenue par la CGT, FO et SUD.
Pour HEH, en grève depuis le vendredi 02 février, les demandes portent essentiellement sur l’embauche de personnels soignants. Principalement : neuf brancardiers (équivalent temps plein) sont revendiqués. Ce qui permettrait, selon les grévistes, aux deux services d’urgence (pavillon A et pavillon N) d’avoir 2 brancardiers 7j/7 et 24h/24. Aujourd’hui, ce sont les aides-soignants qui assurent les brancardages.
Ainsi les aides-soignants seraient davantage présentes dans le service pour travailler en binôme avec les infirmiers. Ce qui permettrait également aux infirmiers, toujours selon les grévistes, de se concentrer davantage sur leurs soins techniques. De plus, les grévistes demandent la présence d’un aide-soignant « expérimenté » en tant que premier agent d’accueil aux urgences. Ce qui est le cas pour la journée, mais pas encore pour la nuit.
Les grévistes mettent en avant un problème de linge : un manque de draps et de couvertures. Mais aussi un manque de serviettes.
Rue89Lyon

Nous nous isolons dans la salle de soins pour que les trois infirmiers de jour fassent leurs transmissions. C’est un moment important puisqu’il s’agit, en quelques minutes, de donner toutes les informations sur tous les patients présents dans le service, les motifs d’entrée, les antécédents, les examens en cours, les traitements déjà administrés, tout ce qui est primordial.

Nous sommes trois infirmiers de la nuit. Nous nous efforçons en quelques minutes de tout enregistrer, constamment interrompus par une sonnette, une famille inquiète, un patient qui s’excite, les hurlements d’un patient dément et même, comme ce soir, par l’arrivée de la police qui accompagne un patient très alcoolisé.

Avant que mon collègue ne parte, il m’accompagne auprès de chaque brancard, c’est un rite, un peu comme le passage de relais.

Mon collègue finit par partir en nous souhaitant une bonne nuit, désolé de nous laisser tant de monde à gérer.

Aujourd’hui, nous avons réussi à esquiver les coups

C’est le grand saut. Je dois maintenant revoir chaque patient, reprendre les paramètres vitaux comme la tension, le pouls, etc., revoir tous les traitements et faire le point avec le médecin qui est arrivé lui aussi pour la nuit.

Plus facile à dire qu’à faire. Je dois m’interrompre pour prendre en charge un jeune accidenté amené par les pompiers. Nous devons le transférer sur un brancard alors qu’il est dans un matelas spécial traumatisme, il faut être minimum quatre pour cela. Il pleure, choqué mais surtout très douloureux.

L’urgence est avant tout de le soulager. Je sors un patient d’un box pour mettre le jeune homme à la place. Je tente de le dévêtir pour pouvoir le perfuser le plus rapidement possible. Vu sa douleur, c’est compliqué et malheureusement l’aide-soignante qui travaille avec moi ce soir est partie dès 19 heures accompagner un patient sous surveillance au bâtiment P avec le médecin. Je dois donc me débrouiller seule.

Il est 21 heures déjà, je viens à peine de voir tous mes patients. Certains pendant ce temps, sont partis. J’ai dû contacter des ambulances, appeler des familles, signaler une fugue auprès de l’administration. Mon aide-soignante est allée chercher un médicament à la pharmacie. Avec les collègues, nous avons passé 20 minutes à contenir un patient délirant en salle d’isolement, aujourd’hui, nous avons réussi à esquiver les coups, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.

L’aide-soignante est à peine revenue qu’elle doit repartir dans les sous-sols ; 3 patients sont attendus au bâtiment G pour passer un scanner. L’absence de brancardiers se fait cruellement sentir. Par sécurité il faudrait toujours être deux personnes pour brancarder mais trop souvent, les aides soignantes partent seules dans les sous sol sombres, par manque de personnel.

Elles poussent comme ce soir les brancards seules aux dépens de la sécurité des patients et de leur propre santé.

A l'intérieur des urgences du pavillon N de l'hôpital Edouard Herriot. ©DR

A l’intérieur des urgences du pavillon N de l’hôpital Edouard Herriot. ©DR

Des personnes âgées passent la nuit des brancards

« La pression sur les urgences augmente plus vite que nos projets d’amélioration »
Contactée par Rue89Lyon, la directrice du groupe hospitalier centre des Hospices civiles de Lyon (HCL), affirme que les HCL avaient identifié les « points d’amélioration » portés par les grévistes.
S’agissant des problèmes de brancardage, Hélène Durand-Roche, explique qu’il est la conséquence de l’augmentation de l’activité des urgences (+ 11% depuis 2015) : « la pression sur les urgences augmente plus vite que nos projets d’amélioration prévus pour 2020 avec le regroupement des urgences à Edouard Herriot ». Dans le cadre de la négociation qui s’est ouverte, les HCL envisage 3,8 équivalents temps plein de brancardiers à partir du 1er mars. « Pour, dans un premier temps, répondre à une partie des besoins, notamment la nuit. Une réflexion est lancée pour apporter d’autres solutions. Au total, ce sera entre les 3,8 et les 9 équivalents temps plein que demandent les grévistes. »
S’agissant de l’accueil, la directrice du groupe hospitalier centre reconnaît qu’elle n’a pas de « solution immédiate ». Un étudiant assure actuellement l’accueil jusqu’à minuit.
La grande difficulté matérielle qui ressort de ce mouvement de grève est le manque de linge. « On le prend en compte », poursuit Hélène Durand-Roche : « Le problème existe depuis environ deux ans. C’est une question d’approvisionnement liée à la blanchisserie centrale de Saint-Priest. Par ailleurs, nous avons également beaucoup de linge qui disparaît. On a mis en oeuvre des actions. » Mais pour l’instant sans résultat.

La directrice tient à préciser que la « grève n’a pas modifié la qualité de l’accueil » car les personnels grévistes sont systématiquement « assignés ».
Rue89Lyon

Plusieurs personnes âgées sont épuisées, elles ont passé une grande partie de la journée aux urgences.
L’une d’entre elles attend un hypothétique lit dans un autre service en gémissant, le médecin se démène au téléphone pour obtenir une solution, pour l’instant en vain.

La seconde personne, souffrant d’un accident vasculaire cérébral, n’aura pas la chance d’avoir un lit, elle passera la nuit sur un brancard étroit dans le couloir, avec un drap papier en guise de couverture. Les draps et les couvertures sont denrées rares. Ce vendredi soir, il n’y avait qu’une couverture dans l’armoire à linge. Elle est agitée, ne parvient pas à s’endormir dans le brouhaha du service.

La troisième a été bien orientée à son arrivée. Là, elle semble perdre ses repères petit à petit, appelle sa maman tout en tentant de passer par-dessus les barrières.

J’essaie de passer un peu de temps avec chacune mais j’ai du mal à les rassurer.

Six heures d’attente aux urgences

Il est 23h30, les patients arrivent sans discontinuer, certains attendent leur tour depuis plus de quatre heures. Le mécontentement des malades et de leurs familles s’intensifie :

« – Quand est ce que je vois le médecin ?
– On ne s’occupe pas de moi.
– Madame, madame, l’ambulance, elle arrive bientôt ?
– Pourquoi il passe avant moi ? Il est arrivé après. »

La tension est palpable. Quelques insultes et menaces fusent, j’essaie de rester souriante… Les patients « psy » déambulent dans le couloir, réclament des cigarettes, un repas, et surtout une attention que j’ai beaucoup de mal, ce soir à leur donner, vu le nombre de personnes âgées dans le service, je vais au plus pressé.

Il a fallu attendre une heure du matin pour que soit gérés les patients présents en fin d’après-midi. Certains d’entre eux auront passé plus de 8 heures ici entre le temps d’attente qui est souvent de six heures et la prise en charge elle-même.

Les patients du milieu de la nuit arrivent par vagues. Ce soir beaucoup d’agressions, quelques patients ivres plutôt virulents. Une très jeune femme a tenté de mettre fin à ses jours, elle arrive très endormie, je la surveille tous les quarts d’heure.

Malgré l’heure tardive, l’aide-soignante sert des plateaux repas aux patients qui les réclament depuis des heures.

On profite de ce court temps où nous sommes enfin ensemble pour mettre au propre les patients, on les réinstalle le mieux possible sur leur brancard, j’aimerais leur offrir un peu de calme mais il est bien peu d’endroits calmes aux urgences.

Je continue seule car ma collègue doit accompagner un patient au bâtiment spécialisé en ORL, elle aura passé plus de 6 heures en « transports » durant cette nuit (mutations, pharmacie, scanner, écographie, et même décès).

L'extérieur des urgences du pavillon N de l'hôpital Edouard Herriot durant le mouvement de grève de février 2018. ©DR

L’extérieur des urgences du pavillon N de l’hôpital Edouard Herriot durant le mouvement de grève de février 2018. ©DR

Au milieu de la nuit, une légère accalmie

Une légère accalmie, j’en profite pour me poser quelques minutes en salle de pause pour prendre une collation, heureusement que j’ai amené une salade car l’hôpital nous octroie gracieusement une compote, un yaourt, un gâteau sec et une miche de pain…

4h30 déjà, les pompiers transportent coup sur coup deux personnes très âgées. L’une d’elle respire très mal. Il n’y a pas de temps à perdre, elle va m’occuper durant plus d’une heure sans interruption, les autres patients devront patienter un peu.

Une jeune cycliste s’est luxé l’épaule, l’aide-soignante prépare le gaz hilarant, nécessaire à la réduction de la luxation, je prépare les médicaments à lui injecter pour que le médecin puisse intervenir rapidement.

Il est déjà 6 heures, je tente de mettre au propre mes différents box, je range tout ce qui traine un peu partout. Et il y a encore la pharmacie à ranger.

Je refais un dernier tour de tous les patients.

A 7h, le pas alourdi par la fatigue, nous – les trois infirmiers et les trois aides soignants – quittons nos tenues blanches. Quitter le service, pointer, rentrer, tenter de dormir, essayer d’oublier la souffrance que  nous avons côtoyée. Tenter de se dire qu’encore une fois nous ont fait pour le mieux, malgré le manque de tout.

Pendant ces douze heures, environ 50 patients se sont présentés aux urgences, il est certain que tous n’étaient pas des urgences vitales. Mais tous avaient un réel besoin d’être là. Tous souffraient d’une façon ou d’une autre. Certains avaient juste besoin d’être rassurés.

Leur point commun est qu’ils avaient tous besoin d’être pris en charge d’une façon ou d’une autre.
Et que pour ceci, nous avons besoin de moyens, bien sûr, mais aussi et surtout de temps donc de personnels sereins.

Nous sommes prêts à donner beaucoup à nos patients, à l’hôpital, c’est notre vœu. Encore faut-il en avoir les possibilités.

Nous ne voulons plus mettre en danger les patients et nous mettre en danger nous-même.


L'AUTEUR
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