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À Villeurbanne, où en est l’expérimentation « zéro chômeur de longue durée » ?

Le quartier Saint-Jean à Villeurbanne a été sélectionné il y a deux ans pour participer à l’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée » (avec dix autres villes en France). Et le 27 mars 2017, EmerJean, une “entreprise à but d’emploi” voyait le jour avec pour objectif d’embaucher en CDI tous les chômeurs longue durée, résidents du quartier depuis au moins six mois. Bilan après dix mois d’existence.

En cuisine, les petites mains s’affairent. Au menu : Tajine Bey, salade de pâtes aux légumes et boules coco. Mais ce 19 décembre, la journée est un peu spéciale. Les salariés d’EmerJean organisent un forum rassemblant l’ensemble des partenaires du projet “Territoire zéro chômeur” à Villeurbanne, afin d’établir un premier bilan.

La cuisine est prêtée aux salariés d’EmerJean par l’entreprise voisine.

Ranger les salles de réunion, préparer le déjeuner, nettoyer la cuisine commune : chaque salarié vient donner un coup de main.

« C’est la ruche, hein ! »  suggère d’ailleurs le directeur de la structure, Paul Bruyelles, entre deux portes.

La comparaison est assez juste. Si le programme de la journée est un peu chamboulé, le fonctionnement interne est toujours le même : ici doit régner la polyvalence. Mohamed, fraîchement embauché le 21 septembre, après être resté plus d’un an au chômage, explique :

« Je m’occupe de la communication interne mais au quotidien je suis également “référent planification cuisine. »

Un quartier enclavé socialement et géographiquement

La naissance d’EmerJean n’est pas beaucoup plus ancienne que l’embauche de Mohamed. Elle remonte à mars 2017 et découle à la fois d’un combat pour l’emploi mené depuis plusieurs années par le mouvement ATD Quart-Monde, et d’une loi d’expérimentation territoriale, votée le 29 février 2016 à l’unanimité par l’Assemblée nationale et le Sénat.

 « Il n’y a eu que deux lois pendant la mandature de Hollande à être adoptées à l’unanimité par les trois instances [Assemblée nationale et le Sénat, avec le Conseil économique et social] », souligne Agnès Thouvenot, adjointe à Villeurbanne en charge de l’Economie solidaire, l’emploi et l’insertion.

La loi d’expérimentation territoriale prévoit notamment la création d’un fonds chargé de rémunérer les salariés embauchés en CDI jusqu’en 2021, dans les dix territoires sélectionnés, et dont les sommes résultent d’un transfert des budgets liés à la privation d’emploi.

« Le projet part du principe que tout le monde est employable et qu’il y a beaucoup de besoins non pourvus sur ces territoires. On agit donc sur le coût du chômage longue durée qu’on chiffre à 15 – 20 000 euros, comprenant les indemnités versées par Pôle Emploi, les formations, les coûts indirects ainsi que le manque à gagner quand une personne ne travaille pas (cotisations, etc.).  »

À sa naissance, EmerJean comptait dix salariés. Aujourd’hui, ils sont 40 à travailler ensemble, tout près des Puces du Canal. Les anciens chômeurs désormais employés ont plusieurs locaux à plusieurs endroits du quartier, tous sont payés par EmerJean. Le principe étant : un territoire, une structure pour une expérimentation.

« Saint-Jean, c’est un village de 4000 habitants, avec 400 demandeurs d’emploi, dont la moitié a moins de 26 ans » , explique Bertrand Fouchet, président de l’entreprise.

Un territoire urbain précarisé, avec un taux de chômage élevé, tels sont les critères qui ont d’ailleurs été mis en avant par la Ville de Villeurbanne et la Mission régionale d’information sur l’exclusion à l’initiative du dossier de candidature élaboré pour l’expérimentation.

Agnès Thouvenot, qui a rejoint l’équipe municipale de Jean-Paul Bret en 2014, refait le film  :

« L’expérimentation avait d’abord été pensée pour des territoires ruraux, circonscrits à des bassins de vie et d’emploi enclavés. Dès 2015, on a constitué un groupe de travail avec Lille, Dijon et Caen pour porter les candidatures de territoires urbains. »

Seul territoire en Rhône-Alpes, pour l’Auvergne la ville de Thiers participe également au projet.

Par ailleurs, si la loi préconisait d’expérimenter le projet sur des territoires d’environ 10 000 habitants, la délimitation par des frontières naturelles – le périphérique d’un côté, le canal de l’autre, Vaulx-en-Velin derrière – justifiait le principe de rupture d’égalité qui prévaut dans le quartier Saint-Jean.

« Ce qui a joué également dans la candidature, c’est que le quartier connaît actuellement un plan de rénovation urbaine prévu pour 2022 ; il manquait un projet d’envergure social en complément », détaille Agnès Thouvenot.

“On doit attendre un peu avant d’embaucher à nouveau”

EmerJean est ce qu’on appelle une “EBE” : une entreprise à but d’emploi non lucrative.

Différente d’une entreprise d’insertion en ce qu’elle n’est pas nécessairement un tremplin vers d’autres emplois, la structure embauche au contraire des personnes en CDI, payées au SMIC, et qui choisissent leur temps de travail.

Le principe est le suivant : toutes les personnes volontaires qui habitent depuis au moins six mois dans le quartier, et inscrites au chômage depuis un an ou plus sont éligibles à un poste chez EmerJean. La structure peut ainsi voir cohabiter en son sein de nombreuses activités très différentes, de la couture à la restauration en passant par le bâtiment ou l’enseignement.

Bertrand Fouchet, président de l’entreprise :

« Aujourd’hui nous avons recruté 40 salariés, mais presque 115 candidatures sont en attente, dont presque toutes sont éligibles.

Mais voilà, on doit attendre un peu avant d’embaucher à nouveau. Ici, on créé d’abord de l’emploi avant de produire de l’activité ; c’est un choix, mais à ce stade il nous faut des locaux plus grands et une structuration en interne pour pouvoir se développer. »

L’objectif annoncé est d’atteindre 90 salariés avant la fin de l’année 2018, et 150 en 2019.

Leila, à gauche, et Halima, à droite, dans la grande salle d’EmerJean.

Autre principe fondateur posé par la loi d’expérimentation : la non concurrence de l’entreprise à but d’emploi avec les autres entreprises déjà présentes localement.

Si les fondateurs d’EmerJean avaient toute latitude pour choisir le statut et la forme juridique de l’entreprise – en l’occurrence, une SAS -, leurs domaines d’activités doivent venir combler des besoins non pourvus dans le quartier.

C’est ainsi que depuis le mois de mars, Sofya, salariée de l’entreprise, a par exemple lancé son atelier de retouche-couture au rez-de-chaussée. Quelques mètres carrés dans lesquels elle reprend des draps, retaille des pièces et créé ses propres vêtements pour les vendre aux habitants du quartiers, ou aux entreprises du coin. Originaire d’Ukraine où elle exerçait comme styliste, c’est cette dernière tâche où elle peut le plus s’exprimer qu’elle préfère.

Depuis plusieurs semaines, deux nouvelles salariées viennent l’épauler au repassage et ont démarré une activité d’onglerie.

Dans l’atelier retouche-couture d’EmerJean.

Dans la pièce à côté, une grosse machine à laver vient juste d’être livrée.

« Ce sera quand même plus simple pour la blanchisserie, jusque là on n’avait pas de si bon matériel » , souffle Leila, elle aussi salariée depuis la première heure et qui nous fait visiter les locaux.

Il faut ensuite traverser plusieurs rues pour atteindre la suite des bâtiments utilisés par EmerJean.

On croise Nadia, diplômée d’un master de langues et qui enseigne le FLE – française langue étrangères – aux salariés qui en ont besoin ; Marion, bénévole d’ATD, qui depuis un mois vient animer des ateliers de communication et de prises de paroles en public. Halima, elle, s’occupe de former les salariés de l’entreprise aux outils informatiques.

Comme la restauration ou les travaux en bâtiment, certaines activités sont encore cantonnées à une production en interne.

« L’objectif ensuite sera de les développer pour les entreprises ou les habitants du quartier » , précise Halima.

A la fin des travaux en 2018, l’ancienne poste du quartier servira de local aux salariés d’EmerJean.

« Nous avons également des partenariats avec des entreprises lorsqu’on partage des activités en commun. Dans ce cas, elles peuvent former nos salariés, les encadrer, ou nous apporter des outils techniques. C’est le cas de la conciergerie solidaire notamment, à qui on vend une prestation » , explique le président Bertrand Foucher.

Afin de connaître les besoins et attentes des habitants, les salariés organisent des portes ouvertes tous les mardis dans le quartier.

« On prend toutes les idées et on voit ce qui est réalisable. En ce moment, on a beaucoup de demandes concernant des services aux personnes âgées » , ajoute encore Halima.

Courant 2018, l’entreprise souhaite développer une plateforme de compostage de bio-déchets ou des ateliers de sensibilisation à la rénovation thermique des pavillons.

Un projet de politique de la ville ?

Au-delà du dossier de candidature, Villeurbanne continue aujourd’hui à tenir une place centrale d’accompagnement dans le projet. Agnès Thouvenot est toujours référente :

« La Ville est très présente car ce n’est pas juste un projet d’emploi, mais de développement local. Bien sûr, le programme s’appelle “de lutte contre le chômage longue durée”, mais dans le fond il pourrait s’appeler “projet de développement local total », avec un objectif d’amélioration de la qualité de vie et de l’environnement. »

Oui, mais il faut reconnaître que l’appellation est un peu moins vendeuse sur le plan politique, et surtout, économique.

D’ailleurs, les pouvoirs publics sont-ils les seuls financeurs de ce projet social ? Pas complètement. Si la principale somme d’argent ayant permis le lancement d’EmerJean provient du fond d’amorçage de l’Etat, à hauteur de 176 000 euros, et à plus petite échelle de la ville de Villeurbanne, autour de 15 000 euros, les entreprises pour la plupart sont issues de l’économie sociale et solidaire, et les bailleurs sociaux ont également investi au capital d’EmerJean, y voyant un intérêt à long terme.

Mais comme l’explique l’adjointe à l’économie solidaire, ce n’était toujours suffisant :

« Il a fallu emprunter auprès des banques, et puis beaucoup de choses n’avaient pas été pensées concernant le développement des activités. On avait un besoin d’un financement important et le fond national – prévu pour rémunérer les salariés – ne pouvait pas payer toute l’ingénierie du projet. »

A savoir l’investissement dans du matériel, des outils, mais également du savoir-faire dispensé lors de formations… Pour cela, les porteurs du projet peuvent compter en partie sur les subventions publiques du Commissariat général à l’égalité des territoires, mais surtout sur les financements privés des fondations comme Carrefour, la Fondation de France ou la Caisse d’Epargne.

“On ne pourra pas atteindre zéro chômeur”

Au cœur du quartier Saint-Jean

Par son appellation donc, l’expérimentation “Territoire 0 chômeur” montre une certaine ambition. Mais sur le terrain, le discours de Bertrand Fouchet est plus lucide.

« On ne va pas traiter le problème du chômage à Saint Jean, tous seuls, avec Emerjean !  Il y a des entreprises dans la région qui doivent embaucher, avec qui on doit travailler de concert pour atteindre l’objectif. Ici dans le quartier, les freins ne sont pas ceux de la compétence mais de la mobilité et de la discrimination à l’embauche. Ce n’est pas comme dans d’autres territoires d’expérimentation où le taux de chômage était déjà très bas au départ. Ces territoires là pourront atteindre 0 chômeurs ; nous, non. »

Mais surtout, là n’est pas l’essentiel, pour ces acteurs locaux du projet. En ré-embauchant dans le quartier, en rendant employables des personnes dont les compétences n’étaient pas exploitées, en ciblant les besoins réels des habitants, EmerJean espère prouver son utilité sociale.

Et au président de rappeler l’essence du projet :

« C’est certes de montrer les bienfaits d’un territoire avec 0 chômage pour l’économie, mais aussi les impacts positifs sur la qualité de vie de tous. »

À terme, trois grilles d’évaluation rendront compte de la réussite ou non de l’expérimentation :

  • Le fonds national sera chargé de chiffrer le coût du chômage longue durée en mesurant les économies réalisées pour chacune des personnes embauchées ;
  • au sein du Ministère du travail, la DARES – direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques – rendra un rapport plus global ;
  • enfin, à l’échelle locale, une évaluation plus qualitative sera réalisée de concert entre la ville de Villeurbanne et un groupe d’étudiants de Sciences-Po Lyon chargés de lister les indicateurs permettant d’évaluer l’impact territorial et social de la création d’emplois dans le quartier Saint-Jean.

EmerJean, quant à elle, restera la seule structure du projet expérimental. C’est par la suite, si les résultats convainquent au niveau national, que d’autres entreprises à but d’emploi pourraient voir le jour, financées en partie par un transfert des budgets liés à la privation d’emploi.


L'AUTEUR
Margot Hemmerich / Collectif Singulier
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