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Place des Terreaux : le nouveau coup (de gueule) de Buren

[Article mis à jour] Comme pour ses célèbres colonnes du Palais-Royal à Paris, Daniel Buren use une nouvelle fois de la polémique pour demander la remise en état de son oeuvre de la place de Terreaux. Un vrai feuilleton.

L’artiste est devenu célèbre en 1986 à cause de la polémique entourant l’inauguration de ses fameuses colonnes du Palais-Royal aussi décriées que sa réhabilitation de la place des Terreaux de 1994.

Autant dire que Daniel Buren connaît parfaitement les ficelles médiatiques de la polémique. Et il l’a montré une nouvelle fois en lançant un pavé dans la place des Terreaux avec un entretien estival au Progrès où il se dit « retourné » et « désespéré » par l’état actuel de son oeuvre d’art. Après la réponse de Gérard Collomb (qui évoque une végétalisation de la place) Daniel Buren remet une couche, toujours dans Le Progrès.

Pour Paris comme pour Lyon, l’artiste aux bandes rayées use du même argumentaire.

La place de Terreaux à Lyon photographiée le 19 août. ©LB/Rue89Lyon

La place de Terreaux à Lyon photographiée le 19 août. ©LB/Rue89Lyon

1. La menace d’un coup d’éclat

S’agissant des colonnes du Palais-Royal, Daniel Buren avait tout simplement menacé de les détruire si elles n’étaient pas rapidement remises en état. Il l’avait exprimé dans plusieurs médias (dont l’AFP) à l’hiver 2007/2008.


Déjà une action en justice intentée par Buren
Daniel Buren a déjà saisi la justice concernant la place des Terreaux.
L’artiste et l’architecte Christian Drevet (à qui on doit également le réaménagement de 1994), ont attaqué plusieurs éditeurs de cartes postales pour « contrefaçon » parce que les cartes reproduisaient sans leur autorisation la place des Terreaux. Ils ont été définitivement déboutés par la Cour de cassation dans un arrêt du 15 mars 2005.

Pour la place des Terreaux, la menace est plus douce puisqu’il déclare envisager seulement une action en justice.

« La seule solution, c’est une action en justice, pour qu’ils prennent cela au sérieux. Sans une attaque juridique, je pense, je suis même convaincu, qu’ils ne veulent rien faire. »

Mais l’envie de « destruction » ne s’est pas éloignée pour son oeuvre lyonnaise :

« Si je pouvais décider, au point où on en est, je demanderais que cette place soit complètement détruite ».

2. Le propriétaire de l’oeuvre attaqué

Au Palais-Royal comme place des Terreaux, les deux oeuvres de Daniel Buren résultent d’une commande publique. C’est donc, comme il le rappelle « l’autorité publique qui en a la responsabilité ». Et cela échappe à l’artiste.

En décembre 2007, il dénonçait un « vandalisme d’Etat » puisque les colonnes dépendaient du ministère de la Culture. Aujourd’hui, en août 2015, il s’en prend au maire de Lyon, Gérard Collomb qui voit, comme la ministre de la Culture de l’époque, l’oeuvre de sa fenêtre :

« Le maire n’est même pas foutu de voir devant sa fenêtre que la place n’est pas tout à fait en état de fonctionner.»

La place des Terreaux et l'hôtel de ville de Lyon. ©LB/Rue89Lyon

La place des Terreaux et l’hôtel de ville de Lyon. ©LB/Rue89Lyon

3. Le non-respect de l’oeuvre

A Paris comme à Lyon, c’est surtout une histoire d’eau.
Lorsque Daniel Buren a fait sa sortie médiatique pour « sauver » les colonnes du Palais-Royal érigée en 1986, il dénonçait la dégradation du réseau hydraulique. Or l’œuvre repose « au moins à 50% sur son côté fontaine », affirmait l’artiste dans un entretien à l’AFP (via 20 Minutes) :

« Je n’expose pas des bandes rayées, mais des bandes rayées dans un certain contexte ».

De la même manière, pour la place des Terreaux, Le problème viendrait du non-respect du cahier des charges qui a abouti à l’arrêt des 69 petites fontaines qui maillent le sol.


« Il y avait une obligation. Cette place était, sauf sur une portion, entièrement piétonne et complètement interdite à tout véhicule. Deux mois après, la mairie mettait des camions dessus, alors qu’un espace leur était dédié devant l’hôtel de ville. Personne n’a contrôlé. Le poids a commencé à dérégler la planimétrie des granits, et donc les fontaines. Ça a commencé comme cela. Et on a continué. Le lieu est très délicat, nous sommes au-dessus du parking. La couverture est très fine. C’est la responsabilité directe de la mairie. Il fallait refaire les fontaines, déjà à cette époque. (…) Et les premiers désordres sont apparus lorsque les bus ont circulé, créant des trous dans la chaussée. »

Naturellement, pour l’artiste, il faudrait « surveiller et réparer » ces fontaines. Et assurer la « maintenance ». C’est sa réponse à Gérard Collomb qui demande « une étude sur la capacité de l’œuvre à durer techniquement ».

Une des 69 fontaines de la place à l'arrêt depuis de nombreuses années. ©LB/Rue89Lyon

Une des 69 fontaines de la place à l’arrêt depuis de nombreuses années. ©LB/Rue89Lyon

4. Un coup de gueule au moment où une rénovation se profile

Au coeur du discours de l’artiste contemporain, se trouve l’absence de confiance dans la capacité des responsables politiques à respecter son oeuvre. Ces coups de gueule interviennent alors que, à Paris comme à Lyon, des travaux de rénovation sont programmés.

Pour l’ensemble du Palais Royal, c’est 14 millions d’euros qui étaient programmés (dont environ 3 millions d’euros pour les colonnes) au moment où Daniel Buren prend la parole dans la presse.

Une oeuvre déjà dénaturée par des travaux de rénovation ?
« Des travaux de voirie ont effectués au cours de l’été et viennent de s’achever », annonce la Ville de Lyon dans un communiqué en réaction au propos de Buren dans le Progrès. La mairie affirme que « l’œuvre de Daniel Buren réapparaît à l’identique sur cette portion de la place ».
On peut se permettre d’en douter vu la couleur (noire) de l’asphalte qui tranche avec les carrés de granit (gris) au centre du dispositif artistique.

Concernant la place des Terreaux, la Ville de Lyon a réagi dans la journée à l’entretien accordé au Progrès. Dans un communiqué, les services municipaux expliquent « l’ordre de restauration » prévu pour ce mandat :

  • « Des travaux de voirie ont effectués au cours de l’été et viennent de s’achever ».
  • « Une seconde étape va consister à restaurer intégralement la fontaine Bartholdi (pour un montant de 3 millions d’euros environ) ».
  • « C’est seulement à l’issue de cette opération délicate (la restauration de la Fontaine Bartholdi, ndlr) que pourront être envisagés les travaux de reprise de la place elle-même ».
La voirie refaite de la place des Terreaux. ©LB/Rue89Lyon

La voirie refaite de la place des Terreaux. ©LB/Rue89Lyon

Des travaux sont effectivement inscrits dans la PPI (Programmation Pluriannuelle des Investissements) pour la période 2014-2020, comme nous le soulignons dans notre appli « Compteur Gégé ». Il s’agit d’un « lancement ». Bref, rien ne dit à quelle échéance la rénovation de la place des Terreaux sera terminée et, surtout, en quoi consistera cette rénovation.

Et c’est bien là le problème pour Daniel Buren qui angoisse, on peut le comprendre, pour l’intégrité de son oeuvre. Par ailleurs, il a le sentiment qu’on se « fiche de (sa) figure depuis quinze ans » :

« La meilleure solution est de réaliser les travaux et remettre en marche la place, mais je n’y crois plus. L’autre solution serait plus rien du tout. Qu’ils fassent un terrain de foot, ou alors on plante dix arbres et tout le monde trouvera cela plus beau. La situation est allée en s’envenimant. Il n’y a pas de dialogue. »

La fontaine Bartholdi des Terreaux. Elle sera démontée après la prochaine édition de la Fête des Lumières pour être restaurée. ©LB/Rue89Lyon

La fontaine Bartholdi des Terreaux. Elle sera démontée après la prochaine édition de la Fête des Lumières pour être restaurée. ©LB/Rue89Lyon

5. Attention des « boutades » se glissent dans le discours

Quand Daniel Buren parle, il ne faut pas tout prendre au premier degré. C’est lui qui le dit.
Ainsi, quand il lance dans son premier entretien au Progrès qu’on pourrait « planter des arbres » sur la place des Terreaux, il s’agissait d’une « boutade » comme il le dit au Progrès qui lui ouvre une nouvelle fois ses colonnes :

« Si j’ai choisi un tel exemple, c’est pour montrer son inanité. Non seulement visuellement, rien ne serait plus ridicule, et d’autre part, Monsieur Collomb devrait savoir qu’à l’exception de quelques buissons, rien ne peut être planté sur cette place, étant donné son peu de profondeur. À l’exception du parvis devant les marches de l’hôtel de ville, la voie pour les bus, aucun autre espace sur cette vaste étendue n’est capable de recevoir un arbre quelconque. »

On en vient à se demander si les menaces de « détruire » son oeuvre du Palais-Royal ou de « saisir la justice » pour les Terreaux ne sont pas là que pour générer des gros titres.

6. A Paris, un coup de gueule couronné de succès

Quelques mois après son coup de gueule pour « sauver » ses colonnes du Palais-Royal, des travaux de rénovation commençaient dans le sens voulu par l’artiste.
Et en janvier 2010, l’installation retrouvait « son éclat ».

Dans son blog, la journaliste et critique d’art Alexia Guggémos raconte que ce bon enchaînement parisien a donné des idées à Daniel Buren pour Lyon.

« Daniel Buren est satisfait. Son spectaculaire coup de gueule a bel et bien été entendu par le Ministère de la Culture. (…) Mais l’artiste a bien l’intention d’aller plus loin et d’obtenir la même attention pour toutes ses oeuvres qu’il juge délaissées. A commencer par la Place des Terreaux, à Lyon »

la journaliste avait rencontré l’artiste dans un vernissage. Elle rapportait ses propos :

« La place (des Terreaux, ndlr) est située juste sous les fenêtres du maire de Lyon. Les fontaines sont dans un état déplorable, elles connaissent également de terribles dégradations ».

Ces propos ont été tenus en juillet 2009, six ans avant l’entretien au Progrès.

> Article mis à jour le 1er septembre après le deuxième entretien de Daniel Buren au Progrès (en réponse au maire de Lyon).

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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