Société 

Dans les entreprises, « une libération de la parole raciste »

actualisé le 26/01/2015 à 16h15

« Une parole s’est libérée qui touche tous les secteurs de la société. Le racisme ne s’arrête pas aux portes des entreprises ». C’est l’un des enseignements que la Licra tire de son activité 2014 : le racisme dans les relations de travail deviendrait ordinaire.

Photo d'illustration. CC Gillicious/Flickr

Photo d’illustration. CC Gillicious/Flickr

L’association anti-raciste fonde notamment son jugement sur ses permanences qui voient défiler chaque année plusieurs dizaines de victimes de racisme, dans ses locaux du 3e arrondissement de Lyon.

« Libération de la parole raciste »

Pour la délégation Rhône-Alpes de la Licra, c’est Patrick Kahn et Eric Gerbe, respectivement délégué régional et responsable de l’accueil des plaignants.

Forte augmentation des actes racistes en Rhône-Alpes 
Pour 2014, la Licra relève qu’en Rhône-Alpes, les signalements d’actes antisémites ont augmenté de 57% et les « actes islamophobes et/ou contre des arabes et/ou des noirs » de 30%.

Ces chiffres sont à manipuler avec précaution puisqu’ils marquent l’activité de la Licra. Depuis les attentats des 6,7 et 8 janvier, la Licra relève également une poussée d’actes islamophobes. Dans son édition du 21 janvier, le Progrès citait la préfecture évoquant le chiffre de « dix-sept actes islamophobes » depuis cette période-là qui comprenaient « quatorze atteintes aux personnes et trois dégradations de lieux de culte ». Plus d’informations dans cet article.

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Pour eux, deux causes expliquent cette « libération de la parole raciste » en entreprise :

  • « Des phénomènes communautaires ou religieux qui attisent les haines ».
  • « Les gens se lâchent consécutivement aux bons résultats électoraux du FN ».

Peu de personnes reçues par la Licra ont déposé plainte. Patrick Kahn met en cause des procédures « longues et qui aboutissent rarement » pour faire reconnaître des actes ou des propos racistes :

« Cette réalité judiciaire est ancrée dans la tête des gens. Des personnes nous disent également avoir appris à vivre avec le racisme. On peut estimer que les victimes que nous recevons représentent une infime partie de la réalité. « 

Depuis les attentats des 7, 8 et 9 janvier derniers, l’association note « un climat qui se détériore encore un peu plus ».

Quatre cas de racisme en entreprise

Photo d'illustration CC Tim Morgan

Photo d’illustration CC Tim Morgan

Nous avons pu consulter quatre dossiers de racisme en entreprise. Ces dossiers ont été constitués par les militants de la Licra lors de rendez-vous successifs avec les plaignants et avec les directions des structures concernées lors de tentatives de médiation et/ou lors de (rares) procédures judiciaires. Pour des raisons de confidentialité, tous les cas ont été anonymisés.

1/ Discrimination à l’embauche au sein d’une société de nettoyage

En 2012, Jacques (prénom d’emprunt), la trentaine, se fait embaucher comme intérimaire dans une entreprise de nettoyage qui intervient dans les trains régionaux à Lyon

Tout se passe bien. Quelques mois plus tard, on lui propose de passer en CDI et de devenir « chef d’équipe » dans une autre commune du Rhône. Il accepte. Sa première tâche est de constituer son équipe.
Mais à son arrivée, on lui dit : « Tu sera tranquille. Il n’y aura pas de Maghrébins ».

Au départ, Jacques ne fait pas attention à ce genre de propos. Mais il réalise rapidement que les intérimaires qu’il sélectionne qui se prénomment « Sétif » ou « Malik » ne sont jamais choisis alors qu’on lui impose des personnes avec des noms à consonance européenne qui habitent parfois très loin du lieu de travail.

Le nouveau « chef d’équipe », miné par ce système de discrimination raciale, quitte son travail mais n’a pas engagé de poursuites.

2/ De la prière sur le lieu de travail aux insultes racistes

C’est une des nombreuses entreprises de service qui intervient à l’aéroport de Saint-Exupéry. Le salarié qui a frappé à la porte de la Licra la décrit comme « multicuturelle », « constituée pour moitié d’Européens et pour l’autre de Maghrébins ».

Jusqu’à récemment, tout ce monde s’entendait relativement bien. Mais, peu à peu, l’ambiance se détériore. Lors du mois du ramadan, des salariés essayent de trouver un endroit, sur le lieu de travail, pour faire la prière.

En réaction, des salariés « d’origine européenne » portent un bandeau bleu/blanc/rouge sur leur badge en faisant comprendre que le lieu n’est « pas fait pour les Maghrébins ». Et les premières insultes racistes volent.
Eric Gerbe de la Licra tente d’analyser :

« Cette affaire de prière a agi comme un révélateur du racisme latent. Car les problèmes de religion en milieu de travail, ça se traite ».

La hiérarchie directe a été alertée par les salariés et par la Licra mais n’a pas encore bougé.

3/ « La Marine va vous botter le cul » : des propos non sanctionnés

C’est l’histoire d’un Algérien arrivé en France il y a plus de dix ans. C’est un ouvrier très qualifié, embauché comme outilleur. Il est le seul maghrébin de l’entreprise.

Le 25 mai dernier, au lendemain des élections européennes, un des employés de l’entreprise qu’il ne croise jamais vient vers lui et l’interpelle :

« Maintenant que la Marine va arriver au pouvoir, elle va vous botter votre cul. Vous allez préparer vos valises et rentrer chez vous à la nage ».

Choqué par les propos, il demande réparation à son chef ou, au moins, des excuses écrites. Mais son supérieur ne donne pas suite.

Excédé par l’inaction de sa direction, il menace celui qui a tenu ces propos de lui « casser la gueule ». Ce qui lui vaut d’être licencié pour faute grave. Il envisage de saisir les prud’hommes.

Eric Gerbe commente :

« La direction de cette entreprise n’a certainement pas compris que des paroles racistes blessent au plus profond et peuvent détruire des gens. Sans s’attaquer aux causes (les propos tenus), on génère de la violence ».

4/ Dans l’entreprise de sécurité, il faut « bien présenter »

Un technico-commercial d’origine algérienne est embauché en CDD par une entreprise de sécurité pour prospecter en Savoie. Houcine doit vendre des contrats et assurer la maintenance des caméras.

Un de ses clients est le patron d’un bar. Il se fait jeter :

« Pas de vous chez moi. Je veux traiter avec un autre commercial ».

Il appelle son chef qui lui dit :

« Tu sais, ici, en Savoie, les gens ne sont pas toujours corrects avec les gens comme toi ».

Quelques jours plus tard, son collègue « Fabien » a pu intervenir sans problème. Quelques semaines plus tard, rebelotte : le technico-commercial se pointe chez un client qui fait plusieurs remarques aux relents racistes :

« Il n’y a que des arabes dans votre boîte ».

Sa direction, malgré ses demandes, ne réagit pas. Un nouvel incident a lieu. Cette fois-ci le technico-commercial envoie un mail à son supérieur hiérarchique pour lui demander de contacter le client. Mais son chef ne répond pas. Arrivé au terme de son CDD, Houcine n’est pas prolongé.

Eric Gerbe de la Licra relève, une fois de plus, qu’aucune plainte n’est déposée :

« Nous avons reçu de nombreuses personnes comme ce technico-commercial : ce sont des salariés qui n’appellent pas un syndicat ou l’inspection du travail. Une fois licenciés, ces salariés viennent nous voir et déballent leur sac. Mais généralement, ça s’arrête là. Ils ne saisissent pas les prud’hommes pour faire reconnaître un éventuel licenciement abusif. Ils semblent se dire « enfin des gens qui reconnaissent que j’ai été victime de racisme ». Comme si le fait de nous en parler constituait une sorte de thérapie ».

Quelle réponse syndicale ?

Dans ces quatre cas, les directions d’entreprise se sont montrées défaillantes pour sanctionner le racisme.
Les syndicats représentent un recours potentiel pour ces salariés. Mais ce n’est pas si évident. Car les situations de racisme concerne des également relations de salariés entre eux.

Les confédérations syndicales commencent à travailler sur cette question. Après un meeting qui a réuni CGT, FSU, Solidaires, UNEF, UNL et Fidl le 29 janvier à Paris, elles ont promis « une campagne de longue durée dans les entreprises et les administrations (…) appuyée sur un travail concret de terrain ».

Mais, comme le reconnaît le secrétaire départemental de la CFDT dans le Rhône, Joël Chapuis il est difficile de « ratisser » tout ce travail de terrain et soutenir des syndicalistes qui peuvent se retrouver isolés dans des petites entreprises :

« Il faudrait faire des tournées dans les zones industrielles pour aller à leur rencontre et les soutenir ».

A la coordination « Vigilance et Initiatives Syndicales Antifascistes » (VISA), qui regroupe également des syndicalistes sur cette question, on propose des formations et des brochures depuis 1996 sur la question.

L’un de ses responsables se félicitent que les confédérations syndicales aient « décidé de prendre cette question à bras le corps ». Il note surtout que les grands syndicats se sont surtout engagés à exclure des syndiqués qui militent publiquement au FN et/ou tiennent des propos racistes.

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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