Environnement 

Boutiques de produits écolos à Lyon : la survie est-elle possible ?

actualisé le 23/12/2014 à 10h11

Elles s’apprêtent à fermer définitivement, après avoir fonctionné des années sans qu’un salaire ne s’en dégage. C’est le sort que connaissent plusieurs boutiques de produits écologiques non-alimentaires. Cela peut surprendre quand les rayons de produits estampillés « écolos » s’élargissent dans les grandes surfaces. En cause ? Des marges trop faibles sur les produits lorsqu’ils restent accessibles. Tour d’horizon entre écœurés et optimistes.

Même avec une mort annoncée, ces deux boutiques de produits écolos continuent de fonctionner. Les gérantes d’Alter et Terre – quartier Croix-Rousse à Lyon – et du Biocal – quartier Gratte-Ciel à Villeurbanne – cherchent à vendre le plus vite possible.

« Epuisées et écœurées ». C’est en ces termes qu’elles se présentent même si elles ont encore toute l’énergie pour partager leur expérience.

Alter et Terre et Le Biocal, avec plusieurs fournisseurs en commun, partagent les colisages et les frais de port. « C’est une manière de prendre moins de risques », partage Céline Ambrosetti, d’Alter et Terre. Malgré ce genre d’astuces, elles vont bientôt fermer boutique. Crédit : Adeline Charvet/Rue89Lyon.

Alter et Terre et Le Biocal, avec plusieurs fournisseurs en commun, partagent les colisages et les frais de port. « C’est une manière de prendre moins de risques », partage Céline Ambrosetti, d’Alter et Terre. Malgré ce genre d’astuces, elles vont bientôt fermer boutique. Crédit : Adeline Charvet/Rue89Lyon.

La première boutique existe depuis cinq ans, l’autre depuis quatre ans. Ceux qui les font vivre ne se tirent aucun salaire. Concrètement, ils ont derrière eux des années à charrier dans le métro, en sac à dos, des dizaines de kilos de stocks, à faire la compta un sandwich au bec, à évaluer l’éthique des fournisseurs, à témoigner des rougeurs sur les fesses de leurs enfants pour aiguiller les clients… Tout cela, pour pas un sou, ou presque.

Céline Ambrosetti, gérante d’Alter et Terre, a été associée à son mari qui a dû lâcher l’affaire pour trouver du travail ailleurs, histoire de fonctionner avec au moins un Smic pour quatre à la maison :

« Nous sommes arrivés à nous faire 1000 euros de salaire à deux une année ».

Du côté du Biocal, sur les deux associés, pas un seul denier tiré en quatre ans.

« Les produits sur lesquels on gagne le plus sont ceux les moins écologiques », note Maud Colomer, co-gérante du Biocal.

Cela veut dire davantage sur la déco pour la chambre des enfants que sur la lessive en vrac. Les rayons des deux boutiques se ressemblent : cosmétiques, produits bébés et enfants, articles pour la maison, jeux en bois, etc. Le tout au maximum local, éthique et écologique.

 

Moins 30 % de chiffre d’affaires

Elles ne sont pas les seules à peiner. Le Cabanon Equitable, magasin de vêtements et produits issus du commerce équitable, dans la Presqu’Ile lyonnaise, a fermé cet été. A sa place depuis septembre ? Ecocentric, vendeur en ligne depuis cinq ans de produits cosmétiques bio, « chic et trendy » qui a voulu « donner vie à son concept », explique son gérant. Soit donner des murs en dur à l’espace de vente virtuel.

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Que se passe-t-il à l’heure de l’écologie grand public et du succès des labels bio ?

« Le problème, ce sont les marges. Sur du vêtement, entre le prix d’achat et le prix de vente, le coefficient est autour de trois. Nous, avec nos produits écologiques, nous sommes à un coefficient de deux, au maximum. Il faut qu’on fasse 10 000 euros de chiffre sur le mois pour être à l’équilibre, à zéro », explique la co-gérante du Biocal.

Pour se serrer les coudes, les deux entrepreneuses passent commande ensemble sur les références qu’elles ont en commun, une manière de partager les frais de port et la facture pour de grosses quantités. Céline Ambrosetti, au départ économiste spécialisée dans le développement, défend :

« Dans le modèle du trio producteur, consommateur et distributeur, il y en a forcément un qui se fait entuber, là c’est nous ».

L’écœurement est d’autant plus présent chez les deux gérantes que la situation se dégrade.

« Les marges se sont rognées toutes seules car les matières premières et les produits ont augmenté alors que nous ne pouvons pas dépasser certains prix planchers. J’étais à constante progression jusqu’à Noël dernier mais depuis je suis à moins 30 % de chiffre d’affaires », rapporte Céline Ambrosetti quant à son activité.

« Partant de très bas, nous avions 20 % de progression chaque année, là nous avons perdu la hausse », complète son homologue du Biocal.

 

A Grenoble, ça se passe mieux

Dans le décor, figure aussi Mon Petit Ökö, une enseigne où, en poussant la porte, les jeunes parents écolos peuvent être conquis. Ils y trouvent la variante naturelle de la panoplie associée à leur nouveau rôle de parent : du coussin d’allaitement en graines d’épeautre enduites de latex végétal aux assiettes sans bisphénol ou la tétine en caoutchouc naturel, en passant par toutes sortes de vêtements en coton bio au design joyeux.

Quelles raisons de la fin d’activité à Lyon ? Alexandra Wendel, co-gérante, avec son mari, des deux boutiques, à l’une à Grenoble depuis neuf ans, l’autre qui a tenu six ans à Lyon, dans le 6e arrondissement, avant de fermer cet été, explique :

« Nous n’arrivions pas à être à l’équilibre en impliquant des salariés. Nous avons choisi de redevenir une petite structure familiale dans la ville où nous vivons. En plus, à Grenoble, la boutique marche mieux : il n’y a pas de concurrence et les gens sont plus écolos ».

Avant de noter, pour contextualiser :

« Toutes les boutiques indépendantes d’articles écologiques que je connais en France ont fermé sur les neuf dernières années ».

 

La concurrence avec les sites de vente écolo

« La chute des marges, c’est surtout à cause de l’arrivée des gros sites de vente en ligne d’articles écologiques. Ils fonctionnent dans la même logique que ce qui n’est pas bio : les petits ouvrent la voie et eux les rachètent. Aussi, ils offrent tellement de produits qu’il est difficile de rivaliser », analyse Alexandra Wendel. Mon Petit Öko vend aussi sur le web.

Si l’on compare un article comme les couches lavables Lulu Nature en coton bio, elles sont ici à 18 euros. En se rendant sur les deux plus gros sites d’articles écolos de puériculture, bebe-au-naturel.com ou brindilles.fr, pas tellement de différence de prix : on trouve le même article à 18,10 euros chez l’un, à 17,20 euros chez l’autre.

La vraie différence ? Les programmes de fidélité attrayants, le référencement qui fait figurer les sites en tête des recherches et surtout, comme l’évoquait la commerçante, la gamme hallucinante de choix de modèles.

Si l’on continue à se balader parmi les couches lavables, on trouve sept modèles chez Mon Petit Öko, contre une trentaine chez un concurrent comme Bébé au naturel. Sans oublier le local en ville à louer en moins, près de 700 euros par mois pour Alter et Terre, autour de 1000 euros pour l’Epicerie Equitable.

D’autres raisons formulées par les acteurs de la vente écolo. Marina David, co-gérante de l’Epicerie Equitable, boutique d’alimentation et d’articles de bien-être depuis dix ans, quartier Guillotière, à Lyon, et depuis sept ans à Lille, explique :

« Nos ventes en ligne ont été importantes au départ, puis se sont essoufflées, surtout depuis que les grandes chaînes de distribution se sont installées dans des locaux en ville et proposent des produits bio avec des horaires difficiles à rivaliser. Mais il y a bio et bio, l’un industriel qui essaie de surfer sur la vague et l’autre avec des convictions, une éthique qui n’est pas juste mercantile ».

Pourtant, l’Epicerie Equitable survit. Plutôt agréablement même.

 

Un SMIC et encore, pas tous les mois

Pourquoi cette différence de sort par rapport aux boutiques qui chavirent ? Serait-ce qu’à l’Epicerie Equitable, on vend à manger ?

« Ce qui fait rentrer les gens, ce sont les fruits et légumes et le rayon de fromages. Le non-alimentaire, des idées cadeaux, des articles pour enfants, viennent en complément », déclare Marina David.

Même si ici non plus personne ne roule sur l’or.

« Dans l’alimentation, c’est un peu différent, on peut récupérer pour nous les fruits et légumes abimés », témoigne-t-elle.

C’est ce qui lui vient comme réponse en évoquant la question des salaires, car les invendus forment une forme de rémunération pour elle et son associé. Avant de compléter :

« La priorité va aux salariés, deux à Lyon et trois à Lille. S’il reste un peu d’argent, on se verse un petit salaire, mais ce n’est même pas tous les mois et même pas le Smic. »

Les deux associés ont joué quitte ou double en élargissant la surface de vente et en multipliant les références pour multiplier les possibilités d’achats alimentaires :

« Les clients avaient besoin de faire un vrai panier pour le repas du soir. Maintenant, nous sommes sur la bonne voie ».

Mais pour mettre du beurre dans les épinards, à la maison, ils grattent leurs finances personnelles, mises de côté et assez importantes pour tenir plusieurs années.

« Ce sont des choix, cela me satisfait parce que cela va avec mes valeurs. Si je veux gagner 3000 euros par mois, je vends autre chose ».

 

Les pionniers De l’autre côté de la rue

D’autres, s’en sortent un peu mieux : De l’autre côté de la rue, boutique de produits alimentaires locaux, fonctionne en coopérative depuis huit ans, quartier Guillotière, à Lyon.

Ici, la viande, les fromages les fruits, les légumes, le vin – le plus gros de l’activité de la boutique – ne sont pas forcément labellisés bio mais viennent directement des producteurs. Comment se fait-il que la boutique salarie sept personnes (cinq équivalents temps plein), même tous au Smic ?

« Notre modèle a été de développer l’offre de produits frais dès le départ. Aussi, il y a huit ans, nous étions peu à proposer des produits locaux ”, explique Pierre Sauze, salarié et bientôt associé.

Quoi d’autre pour tenir près de dix ans en plaçant même pour projet l’augmentation des salaires ?

« Le tiers du chiffre d’affaires vient du demi-gros. Nous vendons à une quinzaine de restaurants et d’associations réguliers. Et pour notre développement, nous tablons là-dessus car nous ne pouvons pas pousser les murs du magasin. Nous avons déjà un hangar de stockage à Décines partagé avec Alter Conso », explique le salarié, qui « suit l’affaire depuis le début ».

Quant au bar-restaurant De l’autre côté du pont, à quelques rues, donne-t-il un coup de pouce à l’épicerie ? « C’est l’un de nos clients mais nous n’avons que le nom en commun », clarifie Pierre Sauze.

 

 

Noël pour échéance

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Conclure à une différence de sort entre boutiques d’alimentation ou des autres types d’articles serait pourtant peu honnête. La coopérative Sous l’cerisier, épicerie bio et équitable, à Villeurbanne, quartier Gratte-Ciel elle aussi, aurait, selon nos sources, déposé le bilan en novembre.

Nous n’avons pas réussi à les joindre pour confirmer mais elle est annoncée « en cours de liquidation » sur societe.com.

Quelle sera alors la prochaine étape pour Alter et Terre et Le Biocal ? « Que ça s’arrête ! », répondent en cœur les deux gérantes.

Marre de vivre à quatre sur un Smic pour l’une, assez de mettre la pression à son mari pour qu’il garde son job bien payé pour l’autre. Mais avant, il leur faut vendre leurs droits au bail.

« Le remboursement de nos dettes sera possible si vous arrivons à vendre le droit au bail un prix correct. Mais comme c’est la crise de l’immobilier, on propose les prix d’il y a cinq ans et on nous répond que c’est trop cher », expose avec fatalisme Céline Ambrosetti.

« On est coincées », tranchent les deux. Car pour l’instant, sans acheteur, il faut continuer à faire tourner la boutique, investir pour de nouveaux stocks, répondre gentiment aux clients, comme si tout allait bien – ou presque, et assurer la période des fêtes.

« Si à Noël, ça ne marche pas, on joue la cessation de paiement », pose comme une pierre la gérante d’Alter et Terre.

 

Acheter éthique… et local

A la Boutique Equitable, Marina David voit loin, avec le sourire et des projets de réaménagement, de nouveaux produits, de rencontres de nouveaux fournisseurs : « Nous aimerions construire encore un moment et laisser le bébé à quelqu’un d’autre… mais pas tout de suite », confie-t-elle.

Ses collègues du non-alimentaire regardent ailleurs. L’idéal de « l’écologie pour tous » qui les a motivées, chacune, à lever le rideau de fer il y a quelques années est tombé. « J’espère qu’on va tout oublier… enfin pas complètement sinon on risque de rouvrir un magasin », ironise Maud Colomer.

« Je suis moins convaincue qu’il y ait des solutions car c’est à l’échelle de ces consommations du quotidien que ça se joue. Par contre, je ne reviendrai pas sur mes choix de consommation personnels », confie la gérante croix-roussienne.

Car derrière ces modèles économiques, il était bien question d’idéaux, d’éthique, de responsabilité du consommateur au départ.

Dans ce sens, les circuits courts, proposant un lien direct entre producteur et consommateur prennent leur place. Ils sont nourris par les consommateurs engagés, comme avec les Amaps (engagement financier du consommateur à un groupement d’agriculteurs) qui se multiplient.

Mais aussi, de plus en plus, par le grand public avec une initiative comme la Ruche qui dit Oui, réunion de consommateurs sur des points de vente (écoles, entreprises, etc.) en lien avec des producteurs locaux. Feu le commerçant avec qui tailler la bavette alors ? Pas encore, a priori, si l’on écoute Pierre Sauze, à l’épicerie De l’autre côté de la rue :

« Nous nous sommes différenciés des magasins comme Biocoop en proposant du local, notre atout c’est le circuit très court, nous achetons directement aux agriculteurs. Notre clientèle n’est pas que celle du bio ou alternative. Nous avons des particuliers qui veulent des produits de qualité, de terroir. Dans le demi-gros, ce sont de plus en plus des restaurants classiques qui veulent des produits fermiers, de qualité. »

Une différence qui se joue par éthique et par goût donc.

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