Appartement 16
  • 18:16
  • 2 avril 2014
  • par Laurent Burlet

A Lyon, la remise à la rue des SDF se fait au forceps

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Malgré les annonces ministérielles, la « politique du thermomètre » continue. Depuis la fin du plan froid, la majorité des centres d’hébergement ferment dans l’agglomération lyonnaise. Les SDF doivent retourner à la rue. Mais certains refusent de partir.

Le 31 mars marque la fin du plan froid. Autrement dit la fermeture de la grande majorité des centres ouverts pour héberger les SDF pendant l’hiver.
En une semaine, 400 places ont déjà fermé. D’autres vont suivre. A la fin de la semaine, il ne devrait rester qu’environ 300 places sur les 800 ouvertes pour l’hiver.

Mais depuis lundi, à Villeurbanne, une quarantaine de personnes refusent de retourner à la rue. Soutenues par des militants du droit au logement, elles demandent la « continuité » de l’hébergement telle qu’inscrite dans la loi.

Ce jeudi, non loin du premier lieu, toujours soutenues par ces mêmes militants, une trentaine d’autres personnes se sont maintenues dans un centre d’hébergement ouvert dans une ancienne caserne de pompiers et géré par l’Armée du Salut.

Les annonces de Cécile Duflot aux oubliettes

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Banderole sur un centre d’hébergement « le Village mobile » à Villeurbanne occupé depuis le 31 mars. ©Rue89Lyon

Ces derniers jours, le mot avait circulé dans les réseaux des militants du droit au logement : au printemps les SDF risquent de retrouver plus rapidement la rue après la fin de la période hivernale.
La grande majorité des hébergements ouverts pour l’hiver sont en train de fermer alors que l’année dernière, la « sortie » du plan froid s’était faite de manière progressive jusqu’au mois de juin, après les annonces de Cécile Duflot, alors ministre du logement, sur la fin de la « politique du thermomètre ».

Ce lundi 31 mars, plusieurs dizaines de militants d’associations de la Ligue des Droits de l’Homme, du MRAP ou de RESF se sont rendus dans ces structures gérées pour le compte de l’Etat par des associations prestataires.

Ils ont investi les lieux dans l’intention de soutenir les SDF qui n’avaient nulle part où aller. Pour leur expliquer notamment que la loi leur garantissait une continuité dans l’hébergement et qu’une remise à la rue était illégale.

Crayane et ses deux enfants ne veulent pas partir

A Villeurbanne, près du périph’, sur le parking d’une ancienne usine, des bungalows ont accueilli jusque là 80 personnes. C’est là qu’ont débarqué ces militants du droit au logement. A leurs côtés, le curé de Gerland devenu figure du soutien aux sans-abri (il accueille plusieurs SDF dans ses locaux), mais aussi plusieurs dizaines de libertaires, habitués des ouvertures de squats à Lyon.

Ils sont restés avec les familles qui n’avaient nulle part où aller après la fin de leur prise en charge dans des bungalows.
29 personnes, soit huit familles, restent sur le site malgré la fin officielle de leur prise en charge (sur les 80 places). Déboutés du droit d’asile, en attente de régularisation, français, allemands, angolais : les profils et les nationalités sont très variés.

Parmi ces pensionnaires, la famille de Crayane, la trentaine. Elle a un mari et deux enfants dont un de huit ans et l’autre de dix mois. Cette arménienne est arrivée en France il y a un an. Depuis décembre, toute la famille loge dans une pièce unique d’un bungalow que la société Dom’Ici loue à l’association gestionnaire des lieux, Lahso (ex-Hôtel Social). Depuis lundi, comme les autres, elle est censée avoir quitté les lieux. Elle ne sait pas si c’est « son droit ou non de rester ici » :

« Nous n’avons pas de solutions, pas de famille. Nous n’avons pas le choix de rester là où on est ».

Bien qu’elle ait quitté les lieux, l’association gestionnaire, Lahso (ex-Hôtel Social) continue de jouer les intermédiaires entre les SDF et la préfecture du Rhône, pour tenter de trouver des solutions.
Statu quo pour l’instant.

Jeudi, le préfet a indiqué qu’il avait demandé au propriétaire du terrain de saisir la justice pour autoriser une expulsion. La procédure peut prendre plusieurs semaines. En attendant, l’électricité a été coupée.

Des négociations sont également en cours pour trois familles qui ont également refusé de partir d’un foyer rue de Créqui, à Lyon, qui devait fermer le 31 mars.

Bungalows-Domici-Villeurbanne

Les bungalows « Dom’Ici » gérés par l’association Lahso à Villeurbanne ©Rue89Lyon

Sur une liste, 150 noms seulement

Sur les 80 personnes qui ont été hébergées jusqu’au 31 mars dans des bungalows, la moitié a été relogée. Faute de place, la Direction départementale de la Cohésion Sociale (DDCS) a pris en charge les personnes les plus vulnérables. Sur l’ensemble des structures qui fermaient, ce sont les personnes les plus malades et les femmes seules avec un enfant de moins d’un an qui ont été hébergées.

Ainsi une liste de 150 noms a été dressée et envoyée aux associations gestionnaires. Ceux qui n’étaient pas dans la liste se retrouvent à la rue. Les directions des deux principales associations financés par l’Etat pour le plan froid, Alynea et Lhaso, évoquent au moins 160 personnes, dont de nombreux enfants en bas âge, pour qui aucune solution d’hébergement n’a été trouvée.

D’autres sources évoquent le chiffre de 250 personnes qui pourraient se retrouver à la rue. Ces associations de travailleurs sociaux sont traversées par un grand malaise, comme l’explique la présidente de l’une d’entre elles, Lhaso, l’ancienne députée européenne PS Martine Roure.

Ces salariés sont contraints de mettre à la rue des personnes qu’elles ont prises en charge pendant l’hiver.

« Les cas urgents ne se limitent évidemment pas aux femmes seules avec enfant de moins d’un an. Je regrette qu’il n’y ait pas de solution humaine en face de ces situations. Le dispositif fonctionne. Mais il y a un problème de périmètre ».

Des familles mais aussi des hommes isolés, les « grands exclus » restent sur le carreau, comme Detlef, un Allemand rencontré mardi. Après la dégringolade qui l’a amené à la rue, il essaie de se maintenir de foyer en foyer.

SDF-Detlef-Lyon-plan-froid© Pierre Maier / Rue89Lyon

Detlef, un des SDF qui a refusé de quitter le centre d’hébergement de Villeurbanne à la fin du plan froid. © Pierre Maier / Rue89Lyon

Les associations gestionnaires « prises en sandwich »

Le directeur de Lahso, Gérard Rongier, parle du « marteau et de l’enclume » pour décrire la situation de ces associations qui ont accepté la mission confiée par l’Etat :

« On est coincés : on est obligés de retirer les salariés car nos financements s’arrêtent au 31 mars. Mais on ne va pas appeler la police pour faire expulser les résidents qui refusent de partir ».

Et d’ajouter :

« On est pris en sandwich entre l’Etat qui nous demande de fermer en mettant des gens dehors et des militants qui revendiquent la continuité du droit à l’hébergement d’urgence ».

Pour ces associations gestionnaires, la position est même schizophrénique. Il y a quelques jours, regroupés au sein d’un collectif « Les associations unies » qui compte une trentaine d’acteurs du secteur (dont la la Fédération nationale des associations de réinsertion sociale (Fnars), et la Fondation Abbé Pierre), elles ont demandé à l’Etat, via notamment un communiqué de presse intitulé « La fin de la gestion saisonnière de la grande exclusion » :

« Aucune personne hébergée dans le cadre des places hivernales ne doit être remise à la rue sans solution de relogement ou d’hébergement avec un accompagnement adapté, quel que soit son statut administratif ».

Certains salariés de Lahso sont mêmes allés plus loin, ils sont revenus sur place pour aider bénévolement les familles restées en plan. Nous avons recueilli en vidéo le témoignage d’un de ces salariés, en CDD pendant la période hivernale. Ce dernier a souhaité conserver l’anonymat.

Budget en hausse mais insuffisant

Jeudi 3 avril, après plusieurs jours de silence, le préfet du Rhône et le directeur de la cohésion sociale ont tenu une conférence de presse sur le « bilan » du plan de renfort hivernal. Ils ont insisté sur les efforts consentis par l’Etat :

  • 880 places supplémentaires ouvertes dans le Rhône pour l’hiver ont été ouvertes en plus des 2 812 places d’hébergement pérennes.
  • Durant l’hiver, 1 347 personnes ont été accueillis dans 15 centres du Rhône. 70% de ces personnes qui se sont succédés ont bénéficié d’une solution pérennes.
  • 500 personnes parmi les 800 encore accueillies au 31 mars ont été maintenues en hébergement. Il s’agit des femmes enceintes, des personnes avec des problèmes de santé et les femmes seules avec enfant de moins de un an.

Gilles May-Carle, le directeur de la cohésion sociale du Rhône, a insisté sur un budget de l’hébergement d’urgence en constante augmentation : 39 millions d’euros pour 2013 contre contre 34 millions pour 2012.

Et il a reconnu que l’Etat n’arrivait pas à faire face à la « totalité des demandes ». Effectivement, malgré des moyens toujours plus grands engagés, cela n’a pas été suffisant. Durant l’hiver entre 600 et 800 personnes n’ont pas trouvé de solution en appelant le 115.

Les associations gestionnaires notent l’augmentation des moyens. Le directeur de Lahso estimait notamment que sur 160 personnes qui étaient passées pendant tout l’hiver dans les bungalows de Villeurbanne, des solutions ont été trouvées pour 120 entre elles.

Le préfet du Rhône a alors donné sa vision de l’hébergement d’urgence :

« 80% des personnes hébergées sont des déboutées de la demande d’asile. C’est à dire qu’elles ont vocation à quitter le territoire de la République ».

Pour que les choses soient bien claires, Jean-François Carenco a précisé qu’il distribuerait des OQTF (Obligation de quitter le territoire) à tous les demandeurs d’asile qui ont été déboutés par la commission des recours. Et de conclure :

« On ne peut pas loger chaque personne qui arrive à Lyon. Il y a trois droits fondamentaux : les soins, la scolarisation des enfants et l’hébergement pendant l’hiver ».

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La salle principale du « Village mobile » à Villeurbanne. Une des mères de famille qui devrait se retrouver dehors. © Pierre Maier/Rue89Lyon

Des recours juridiques massifs ?

« Il y a un vrai problème d’optimisation de la dépense publique. On peut faire plus avec moins », répond Marc Uhry, directeur régional de la Fondation Abbé Pierre. Comme les autres associations, il se place sur le terrain de la loi :

« Les représentants de l’Etat ne peuvent pas dire « on respecte un peu plus la loi qu’avant ». Le jour des élections municipales, on nous a expliqué que les valeurs de la République étaient en danger avec la montée du FN. Le lendemain, on met à la rue des personnes au mépris du droit au logement. »

Chose inhabituelle, même le bâtonnier du barreau de Lyon a écrit au préfet pour le mettre en garde sur les possibles recours juridiques massifs que la fin du plan froid pourrait entraîner.

Sous couvert d’anonymat, un autre responsable associatif considère qu’avec ces retours à la rue important à la fin du plan froid, on revient à une gestionnaire humanitaire de l’urgence.

« La politique de l’Etat n’est pas incohérente si son objectif est de seulement mettre à l’abri pour éviter des morts pendant l’hiver. »

Cela fait échos aux propos du préfet sur un droit à l’hébergement « saisonnier ».

D’autres travailleurs sociaux évoquent ces réunions à la Maison de la Veille Sociale (la MVS, en charge de l’orientation des SDF vers les différentes structures) où il faut choisir la personne qui est la plus fragile physiquement ou la plus malade. Et d’ajouter dans un communiqué « des salariés de l’urgence sociale » :

« Peut-on encore parler de travail social quand on nous demande de faire des choix aussi inhumains qu’inimaginables ? Qui sera maintenu sur la place disponible ? Choisirai-je le vieux monsieur octogénaire et aveugle ou le couple dont le nourrisson vient de mourir ? Choisirai-je la femme qui va accoucher dans quelques jours ou le grand diabétique qui ne peut plus sortir de son lit médicalisé ? »

> Article mis à jour le 3 avril à 17h15 avec la vidéo d’un ancien salarié de Lahso.

> Mis à jour le 3 avril à 20h15 suite à la conférence de presse du préfet du Rhône et au refus de partir d’un nouveau centre d’hébergement de Villeurbanne.


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5 Commentaires postés

  1. Les associations unies que vous mentionnez dans votre article organisent mercredi 9 avril à LYON place Louis Pradel une action d’interpellation sur la fin de la treve hivernale !
    Ce collectif réunit à LYON 13 associations dont la Fondation Abbé Pierre, Médecins du Monde, la Cimade, le Réseau Personne Dehors …

    Une visite « d’idées » dans les pentes sur le thème des expulsions locatives et des remises à la rue sera menée par l’ancien crieur public de la Croix-Rousse.

    Plus d’infos sur le site de la FAPIL : http://www.fapil-rhonealpes.org/actualite/fin-de-la-treve-hivernale-des-consequences-dramatiques-en-rhone-alpes

    Le teaser ici : http://www.youtube.com/watch?v=TKz1ft6lVIE

  2. Le monde à l’envers : « Jeudi, le préfet a indiqué qu’il avait demandé au propriétaire du terrain de saisir la justice pour autoriser une expulsion. »

    A part ça, on en est toujours au même point, et se cacher derrière le FN ou les déboutés pour ne toujours pas se mettre en conformité avec la Loi, c’est misérable et c’est une véritable trahison sociale. De gauche ou de droite, la vérité, c’est que l’hébergement d’urgence, hivernal ou pas, est un cache-sexe miteux au regard de la marée des besoins actuels, et ce dans tous les départements ; que le nombre de personnes âgées expulsées se trouvant en hébergement d’urgence a explosé ; que les malades chroniques en phase terminale ou en situation de dépendance à la rue n’ont pas de solution d’hébergement digne – et l’hôpital ne sait qu’en faire, avec la T2A néolibérale (combien de morts de la rue grâce à la T2A ou au 115 et au plan hivernal ? Une pathologie bénigne se transforme en problème mortel à très court terme lorsqu’on est en situation de grande précarité, et je pèse mes mots, c’est du vécu direct) ; que le nombre de personnes récemment employées ou encore salariées a lui aussi explosé dans le 115.
    A l’analyse dans le joyeux bordel exposé dans cet article, chacun est pris dans ses problématiques de précarité (personnes hébergées, salariés qui les accompagnent, « opérateurs » ou « dispositifs » qui les abritent et les emploient), il est grand temps de souligner et dénoncer que ces précarités sont organisées directement par les politiques néolibérales qui « semblent » dicter leurs lois à tous, même à l’Etat – tout est affaire de croyance gestionnaire, c’est bien connu, mais pas d’éthique de l’Homme.
    A cet égard, la responsabilité des associations – autrefois militantes – qui ont tous lâché de leur éthique et de leurs valeurs pour se mettre en phase avec le grand marché de l’appel d’offre dans une logique de concurrence entre elles, est sans égale ; de vivier humaniste et progressiste elles sont devenues les fossoyeuses de l’espoir collectif sur lequel elles avaient construit leur légitimité. Elles ne sont plus là pour construire des lendemains, mais pour gérer des places. « Opérateurs »; à la chaîne?
    Leurs CA peuvent d’ailleurs remercier les travailleurs sociaux précaires qui témoignent ici. Et ceux là ont raison de le faire anonymement, car au delà du risque de la prise de responsabilité/parole (risque pour leur employabilité future, car « trop militants »), ils sont les derniers portes-voix de la responsabilité collective que nous portons tous vis-à-vis de ceux qui se retrouvent et se retrouveront SANS RIEN.
    Lorsqu’il n’y aura plus personne pour porter cette voix, il ne faudra pas compter sur ces SANS RIEN ni sur leur entourage pour voter pour ceux qui ont trahi, loin de là, je le constate tous les jours dans mon boulot auprès d’eux.
    Bref, tant que je lirai ce genre d’article, je saurai que LE CHANGEMENT CE N’EST PAS MAINTENANT. S’il ne vient toujours pas d’en bas, il ne viendra pas « d’en haut » non plus.

  3. Le monde voleurs ,menteurs , es-crocs , manipulateurs …………!!!!!!!!!!!!!!