Société 

Comment une « quenelle » a entraîné deux expéditions punitives à Lyon

actualisé le 10/02/2014 à 14h33

Quatre serveurs d’une boîte de nuit lyonnaise mis à pied, six individus mis en examen suite à des expéditions punitives et une information judiciaire ouverte. C’est le bilan (provisoire) d’une affaire débutée la semaine dernière par la diffusion sur Facebook d’une photo d’un geste de « quenelle » exécuté par quatre serveurs du First.

Par Laurent Burlet et Damien Renoulet

 

C’est certainement la première fois qu’un geste de « quenelle » entraîne un tel enchaînement de réactions violentes, d’abord sur Facebook puis dans la vie réelle.

C’est à la hauteur du sens qu’a pris ce geste popularisé par l’humoriste Dieudonné, mélange de garde à vous et de bras d’honneur.

Car la « quenelle », désormais marque déposée, n’est pas seulement vue comme « un bras d’honneur envers les puissants », comme le défend son « inventeur ».

Ce geste est intimement rattaché à la personne de Dieudonné qui considère qu’un « lobby juif a la main sur le pouvoir », comme l’analyse l’historien Jean-Paul Gautier.

Pour de nombreuses personnes, et plus particulièrement celles de confession juive, ce geste endosse donc un caractère antisémite.

D’autant plus que depuis septembre dernier, les photos de « quenelles »  faites devant des lieux juifs (synagogues, écoles, mémoriaux,…) sont largement relayées par Dieudonné et font polémique.

 

La photo de la « quenelle » faite par les quatre serveur du First.

La photo de la « quenelle » faite par les quatre serveurs du First.

Quenelle-First-flou

1. Une photo de « quenelle » prise dans boîte de nuit le First

Le First est l’une des boîtes branchées de la vie nocturne lyonnaise. Sise dans l’ancienne gare des Brotteaux (Lyon 6e), à la limite de Villeurbanne, elle est très prisée par la jeunesse juive.

« On a tous grandi au First », confie une habituée du lieu.

Ce sont quatre serveurs qui ont donc fait le salut de la « quenelle », en costume de travail et au sein même de la discothèque.

La photo est postée sur les réseaux sociaux dans la nuit de jeudi à vendredi puis rapidement repérée par les habituels clients de confession juive.

C’est un choc, comme le raconte Alexia Benouaich, 22 ans :

« Je ne comprends pas l’attitude du staff. Ce n’était pas dans leur intérêt de poster une telle chose ignoble. On connaît la signification du geste de la « quenelle » lancé par Dieudonné qui clame haut et fort son antisémitisme. Il serait donc trop facile de nier ou bien de dire ne pas savoir. C’est de la pure provocation envers la communauté. Je prends ça pour du négationnisme, ce contre quoi je ne cesserai de me battre. »

Elle poursuit :

« Aucune excuse n’effacera un tel geste. Bien évidement aucun de nous ne retournera au First. »

Il y a aussi un fort sentiment de trahison. Lionnel, 32 ans, habitué de la nuit lyonnaise, explique :

« La majorité des tables VIP sont réservées par la communauté juive. On les connaît ces serveurs. Que pensent-ils ces serveurs quand ils viennent apporter à ces tables des bouteilles à 200 euros ? »

À l’image de la réaction d’Alexia et de Lionnel, les commentaires atterrés se répandent sur les comptes Facebook. Les pro et anti-Dieudonné s’affrontent par écran interposé.

 

2. Mise à pied des quatre serveurs « quenelleurs »

Devant la tournure des événements, la direction du First réagit rapidement en mettant à pied (c’est-à-dire en suspendant provisoirement après une faute grave) les quatre serveurs.

Un message est également posté puis retiré sur la page Facebook de l’établissement :

Message-First-supprime

Capture d’écran du message de la direction du First.

 

Contacté par Rue89Lyon, le directeur de l’établissement a répondu par une laconique déclaration ce mardi :

 « Sur cette photo polémique prise en tenue de travail dans l’établissement, les participants n’ont sûrement pas voulu stigmatiser qui que ce soit. L’établissement se veut ouvert à toutes les différences, ce qui est l’essence même de notre métier. Cependant elle a semé le doute dans les esprits. C’est pourquoi nous ne pouvons être associés ou cautionner ce type de maladresse pouvant mettre l’entreprise en péril. Une sanction de mise à pied a été prise ».

La réaction de la direction du First est jugée insuffisante par les habitués. Lionnel :

 « C’est le strict minimum. Mais on se demande toujours qui a pris la photo. La direction ne l’a pas empêchée alors que, manifestement, elle a été prise pendant la préparation de la soirée, à un moment où il y a plein de staff. La jeunesse juive doit boycotter le lieu ».

 

3. Un groupe de soutien aux « quenelleurs » du First

En réaction à cette mise à pied, un groupe de soutien est créé sur Facebook samedi dernier, « Soutien aux serveurs du First »Cette page a déjà recueilli plus de 2900 likes.

Capture d'écran du comité de soutien aux serveurs du First

Capture d’écran du comité de soutien aux serveurs du First

Cette page a vu le jour après que l’information a été relayée sur le Facebook de Dieudonné.

Message-Facebook-Dieudonné-Quenelle-First

Capture d’écran du Facebook de Dieudonné à propos de la « quenelle » du First

 

Du côté de la communauté juive, ce « comité de soutien » fait encore un peu plus monter le ressentiment. Il se dit que ce groupe a été lancé par un patron de bar de Saint-Jean proche de l’extrême droite.

Lionnel :

« Il y a eu des mots choquants postés en commentaire. Pendant deux jours, la haine est montée à Lyon ».

 

4. La traque sur Internet devient réelle

Les messages s’échangent pour aller « casser la gueule » aux auteurs de la « quenelle ».

Les noms et les numéros de téléphone des serveurs circulent.

Le message d’un des serveurs pour expliquer les raisons de cette photo sur son profil n’y change rien.

Capture d'écran du message de l'un des serveurs du First mis à pied

Capture d’écran du message de l’un des serveurs du First mis à pied

 

Un rendez-vous est fixé samedi soir devant le First, vers 23 heures.

Anticipant d’éventuelles violences, une vingtaine d’aînés de la communauté juive se rendent sur place pour calmer les esprits d’une centaine de jeunes venus crier leur haine.

« On a réussi à les canaliser », raconte l’un d’eux.

La présence de quatre fourgons de policiers anti-émeute et de nombreux civils a également calmé certaines ardeurs.

 

5. Descente et enquête interne au Mama Shelter

Entrée de l'hôtel-restaurant Mama Shelter ©Laurent Burlet/Rue89Lyon

Entrée de l’hôtel-restaurant Mama Shelter ©Laurent Burlet/Rue89Lyon

Mais les forces de l’ordre et la confirmation par un responsable du First de la mise à pied ne font pas retomber la tension. Elle se déplace.

Une quarantaine de personnes partent traquer l’un des auteurs de la « quenelle ». Ils se rendent dans le chic hôtel-restaurant, le Mama Shelter , dans le 7e arrondissement de Lyon.

Jean-Christophe Castillon, manager de l’établissement, a du mal à se « remettre de l’attaque ». Il raconte.

« Peu avant minuit, un groupe d’une quarantaine d’individus, armé de bombes lacrymogènes, ont voulu s’en prendre à l’un de nos employés. Quelques gifles mais aussi des jets de gaz lacrymogène ont été échangés entre nos deux agents de sécurité et le fameux groupe qui a été repoussé à l’extérieur avant de prendre la fuite. Le gaz s’étant propagé à l’intérieur, nous avons dû fermer le restaurant. »

Depuis lundi, une enquête interne a été lancée pour retrouver quel employé était visé.

 

6. Six personnes mises en examen 

Second épisode, dimanche soir à Villeurbanne. Des jeunes circulent en voiture et à pied à la recherche d’un des auteurs de la « quenelle » qui serait l’employé du Mama Schelter.

Deux personnes se font interpeller par la police de Villeurbanne.

Selon le Progrès, les deux jeunes sont en train de se débarrasser d’une matraque. Une cagoule, un poing américain et trois matraques ont été trouvés dans une Peugeot 106 qu’ils utilisaient.

Vers 2 heures du matin, un autre groupe trouve finalement celui qu’il traque. Ils le frappent mais ne le place pas dans le coffre d’une voiture, comme cela a pu être évoqué dans un premier temps.

Les quatre agresseurs supposés sont interpellés chez eux, le dimanche.

Les six personnes sont placées en garde à vue puis sont déférées mardi devant le parquet de Lyon.

Une information judiciaire a été ouverte pour « violences en réunion, participation à un attroupement armé et infraction à la législation sur les armes ».

Ces jeunes de 18 à 22 ans, au casier judiciaire vierge, ont été mis en examen et placés sous contrôle judiciaire.

Quant au jeune agressé, il aurait une ITT inférieure à huit jours.
La Ligue de Défense Juive (LDJ), mouvement d’auto-défense violent, dément sur son compte Twitter une quelconque implication dans ces deux expéditions punitives.

 

7. Menaces de contre-représailles

Dans la nuit du 24 au 25 décembre, des informations sur trois des jeunes mis en examen sont diffusées puis effacées.

On trouve sur ces messages leur photo, leur adresse et leur numéro de téléphone. Le tout accompagné de ce texte :

« Voici les photos des agresseurs des quenelliers de Lyon.
Faites en bon usage, la chasse est ouverte pas de pitié ! »

Ces derniers messages font craindre aux responsables de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) que les violences continuent, de représailles en contre-représailles.

 

8. Futures batailles judiciaires

La Licra a réagi en « condamnant l’utilisation de la violence » par ceux que la presse a déjà nommés les « justiciers de la communauté juive ».
Un porte-parole déclare :

« Ces réactions de violence de la part de jeunes juifs peut s’expliquer par la multiplication des provocations. La bataille doit être menée pour que le geste de la « quenelle » soit reconnu comme un geste antisémite. Mais elle doit se faire devant les tribunaux. Pour nous, la quenelle est clairement un geste antisémite. »

Le président de la Licra, Alain Jakubowicz, fait l’objet d’une plainte déposée par Dieudonné. celui-ci voulant « rétablir la vérité sur la signification de ce simple geste humoristique ».

C’est donc devant les tribunaux que le geste de la « quenelle » sera apprécié. Et pas seulement devant le tribunal correctionnel. Si les serveurs du First sont licenciés après leur mise à pied et contestent leur licenciement, ils pourront porter l’affaire devant les prud’hommes.

Comme le remarque l’avocat Jean-Pierre Ribaut-Pasqualini sur son blog les juges devront alors dire si ce geste est une atteinte à l’image de l’entreprise pouvant justifier une sanction allant jusqu’au licenciement.

Partager cet article